Entretien | Politique

Jean Chambaz (UPMC) : "La construction des communautés d'universités n'est pas là pour simplifier la vie du ministère"

Camille Stromboni  |  Publié le

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Jean CHAMBAZ - président UPMC - avril 2012 ©C.Stromboni
Jean CHAMBAZ - président UPMC - avril 2012 ©C.Stromboni

Classement européen des universités, loi sur l'enseignement supérieur et la recherche, PRES Sorbonne universités... Jean Chambaz, président de l'UPMC, fait le point pour EducPros.

La réussite en licence fait partie de vos priorités. Pourtant, l'UPMC (université Pierre et Marie Curie) figure en fin de peloton pour faire réussir ses étudiants selon la dernière note DEPP

Nous avons l'habitude : l'indicateur n'est absolument pas pertinent. Nous l'avons déjà signalé au ministère, qui a acquiescé… sans rien changer. Ce calcul de la réussite en licence ne prend pas en compte les étudiants qui commencent une licence chez nous, passent ensuite des concours et rejoignent une grande école, ni ceux qui intègrent l'UPMC en cours de parcours, par exemple après une prépa.

Nous avons un flux entrant et sortant d'étudiants important, qui réussissent, mais sont considérés comme de l'échec avec cet outil. Seuls les étudiants qui restent trois ans dans le même établissement sont comptabilisés, cela n'a pas de sens.

Vous êtes l'une des rares universités françaises à figurer au classement de Shanghai. Que pensez-vous de la création du classement U-Multirank, et de sa déclinaison française (CERES) ?

Comme l'ensemble des universités de recherche européennes, je ne répondrai pas à ces questionnaires. U-Multirank me paraît totalement inutile. Et il s'agit bien d'un ranking, comme le prouve sa dénomination.

Tout le monde s'accorde à dire que les classements sont réducteurs par nature, mais on continue pourtant à chercher le classement miracle ! Aucun n'est satisfaisant. Il serait temps d'arrêter de classer les universités, et d'essayer plutôt de les caractériser. D'autant que cela coûte cher.

Je ne comprends pas que le ministère soit aussi fervent sur ce projet, alors que les associations européennes, qu'il s'agisse de la LERU (League of european research universities) ou de l'EUA (European university association), qui vient de publier une note, sont plus que suspicieuses sur sa pertinence.

La loi sur l'ESR arrive à l'Assemblée nationale dans un mois. Quelles sont les avancées, et les manques selon vous ?

Ce qui est important tout d'abord, c'est d'avoir une loi où figurent ensemble l'enseignement supérieur et la recherche. Elle se polarise malheureusement une fois encore sur la gouvernance des universités, alors qu'il y a des choses bien plus urgentes. Le mode électoral à deux tours me paraît en outre extrêmement compliqué, sans favoriser aucunement la démocratie.

Si à l'arrivée, après les débats parlementaires, la loi permet aux établissements de définir dans leurs statuts l'organisation qui leur convient le mieux, c'est intéressant. Par contre, il ne peut pas y avoir de mode d'organisation unique. C'est la même chose pour les communautés d'universités : les établissements doivent pouvoir construire les outils les plus adaptés à leurs projets. Si un formatage bureaucratique est imposé, ce sera raté.

Enfin, un point me semble préoccupant : les conditions d'évaluation des formations et de la recherche. Nous avons besoin d'une agence nationale, indépendante des établissements et du ministère, et il reste encore beaucoup de flou autour du haut conseil à venir.

U-Multirank me paraît totalement inutile


Supprimer l'AERES va-t-il dans le bon sens ?

Malheureusement, l'AERES a véhiculé un peu malgré elle une vision assez bureaucratique de l'évaluation. Beaucoup des demandes d'indicateurs étaient formulées en fait par le ministère, ce qui n'a pas renforcé sa crédibilité.

Nous avons besoin d'une structure indépendante. Si cela revient aux organismes, sur la recherche - sachant que je ne crois pas qu'ils le demandent vraiment - cela ne pourrait fonctionner car un organisme ne peut évaluer l'ensemble des unités d'un établissement. Il est limité à celles de son périmètre et il faut la même évaluation pour toutes les unités, sans asymétrie.

Où en est le PRES Sorbonne universités, dont vous avez occupé quelques mois la présidence provisoire au départ de Louis Vogel ?

Il va très bien ! Nous avons lancé en février les appels à manifestation d'intérêts auprès de la communauté de Sorbonne universités sur deux thématiques : l'innovation pédagogique en licence et la recherche aux frontières entre disciplines. Nous avons reçu un nombre important de réponses.

Les premiers appels à projets Initiatives pédagogiques ont été lancés début avril 2013. Ces projets doivent réunir des collègues d'au moins deux établissements du pôle, pour une mise en place dès la rentrée prochaine. Les appels Convergences recherche seront lancés dans les jours qui viennent.

Des initiatives communes avancent aussi sur la vie étudiante, le sport, la santé, les pratiques artistiques. Nous sommes en train de finaliser le programme de bourses et d'emplois étudiants. Egalement au niveau international, nous développons des programmes avec le Brésil, ou la Chine. Nous renforçons notre implantation à Abu Dhabi, en lançant à la rentrée une nouvelle licence en maths-physique.

Vous avez élu un nouveau président du PRES fin mars, qui n'est pas à la tête de l'un des établissements du pôle. Ce dernier devient-il un lieu moins stratégique ?

Je ne crois pas. Le nouveau président de Sorbonne universités se consacre à plein temps au PRES, avec quatre coordinatrices. C'est très important.

Les présidents sont eux engagés dans la conduite de leurs établissements, encore plus difficile actuellement avec les contraintes budgétaires. C'est aussi pour cette raison que nous avions décidé qu'on ne pouvait pas être président du PRES et d'un établissement membre. Cela permet aussi de prendre de la hauteur.

La fusion n'est plus à l'ordre du jour ?

Elle ne l'a jamais été. Notre PRES a pour objectif de dépasser les domaines mono-disciplinaires de nos établissements, pour créer une dynamique autour d'une université mondiale du XXIe siècle. L'aspect institutionnel passe après.

Cette vision caporaliste qui veut forcer les établissements à se diriger vers une structure institutionnelle n'est pas le meilleur moyen de réussir. Il faut que les identités se créent, que les communautés voient l'intérêt de travailler ensemble, et trouvent la forme qui leur convient le mieux.

C'est d'ailleurs la même chose avec le contrat de site. La loi n'est pas encore votée que le ministère nous fait déjà travailler dans ce cadre... Il veut réduire ses interlocuteurs en passant d'une centaine de contrats à trente. Mais la construction des communautés n'est pas là pour simplifier la vie du ministère, elle doit avant tout changer ce qui se passe sur le terrain ! Il faut laisser l'initiative aux établissements, et ne pas mettre la charrue avant les bœufs.

Camille Stromboni  |  Publié le

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