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De doctorant à jeune chercheur: une "expérience éprouvante"

Marie-Anne Nourry  |  Publié le

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Perte de repères, gêne sociale, difficultés à se vendre… Laetitia Gérard, docteure en sciences de l'éducation et auteure du livre Le Doctorat : un rite de passage, présente la transition des années thèse à l'après-doctorat comme une expérience éprouvante. Explications à quelques jours de la manifestation "Sciences en marche".

Laetitia GérardDans votre livre Le Doctorat : un rite de passage, vous décrivez la transition du statut de doctorant à celui de docteur comme une expérience  éprouvante. Pourquoi ?

La soutenance de thèse clôt une période de travail intensif, à l'issue de laquelle le jeune docteur peut souffrir d'une absence de repères. On pourrait croire qu’une fois le doctorat obtenu il a achevé son cursus mais en fait ce n'est que le début d'une nouvelle étape. Elle commence par la dépossession de tout ce qui caractérisait son identité de doctorant. On l'efface des mailing-lists, on ne le convie plus aux réunions, on lui retire ses clés de boîte aux lettres, de bureau, on désactive son accès Internet. Il se voit peu à peu disparaître.

Le jeune docteur perd un statut dont il était fier, celui de doctorant, pour gagner un nouveau statut de "docteur-chômeur" beaucoup moins valorisant, mais qui constitue un passage obligé dans la plupart des cas. C’est d’autant plus vrai pour celui qui aspire à une carrière académique : après sa soutenance, il doit attendre le mois de janvier pour pouvoir postuler à la qualification, une fois qualifié il doit encore attendre quelques mois pour candidater à un poste de maître de conférences, et s'il est retenu, il n'entrera en fonction qu'à partir de la rentrée universitaire.

Si certains envisagent le chômage comme une période transitoire, financièrement confortable, durant laquelle ils peuvent s'adonner à leurs travaux d'écriture, d'autres la perçoivent comme un revers de l'emploi et ressentent alors une gêne sociale : "Je suis un surdiplômé au chômage."

D'où la nécessité, selon vous, de préparer l'après-doctorat…

L'idéal est effectivement de préparer l'après-doctorat pendant le doctorat, notamment en développant le réseau à fond, mais dans la réalité les jeunes chercheurs n'y pensent pas toujours parce qu’ils ont tendance à dissocier les deux : "Je fais mon doctorat puis je m'occuperai de mon insertion après ma soutenance."

Le jeune docteur perd un  statut dont il était fier, celui de doctorant, pour gagner un nouveau statut de "docteur-chômeur"

En dehors du monde académique, l'image du doctorant est-elle d'ailleurs toujours associée à des clichés ?

Dans les séries ou les films, le doctorant en sciences dures est plutôt perçu comme un petit génie geek asocial, tandis qu'en sciences humaines et sociales il traîne l'étiquette de l'intello à lunettes qui passe des journées entières le nez dans les bouquins pour travailler sur un sujet éloigné des préoccupations actuelles de l'entreprise.

Le problème est qu’on a tendance à réduire le diplôme aux compétences disciplinaires du jeune chercheur, au détriment de ses compétences transversales : communication orale et écrite, adaptabilité, autonomie, travail en équipe, rigueur, etc. Il ne faut pas oublier que la thèse est une gestion de projet à part entière. On apprend à se débrouiller seul de A à Z,  à travailler beaucoup et sous pression.

Mais n'incombe-t-il pas au doctorant de savoir vendre ses compétences ?

Après son doctorat, il doit effectivement développer des habilités commerciales pour devenir le vendeur de sa propre marque : lui-même. Mais les doctorants, surtout en sciences humaines et sociales, éprouvent souvent des difficultés à se mettre dans une posture commerciale.

Ils n'ont pas forcément conscience des compétences professionnelles qu'ils ont pu développer et qu'ils pourraient faire valoir sur le marché de l'emploi en dehors de l'université. J’observe ça dans toutes les formations que j’anime sur les compétences des docteurs, ils ont tendance à se concentrer sur leur sujet alors que ce qui compte, c'est la méthodologie, la démarche.

Dessin de Tis (www.phdelirium.com)

Dessin de Tis, tiré de PhDelirium

À lire
- Laetitia Gérard, Le Doctorat : un rite de passage, Téraèdre, 2014, 212 pages, 21 €.
- Le blog de Laetitia Gérard : Coopération universitaire

Marie-Anne Nourry  |  Publié le

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