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Michel Lussault : "Je plaide pour une licence aux deux premières années très générales"

Erwin Canard  |  Publié le , mis à jour le

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Michel Lussault
Pour Michel Lussault, "les universités doivent être des lieux où l'on redécouvre des savoirs." // © M. Lussault

Un enseignement moins spécialisé dans le secondaire, une licence universitaire ouverte à tous avec deux premières années non disciplinaires… Michel Lussault, ancien président d'université, aujourd'hui président du Conseil supérieur des programmes, donne à EducPros sa vision du bac - 3/bac + 3.

Dans une interview à EducPros, Thierry Mandon a annoncé vouloir "supprimer le tirage au sort à l'université". Que pensez-vous de ce mode de sélection ?

Ce système est profondément insatisfaisant. Le tirage au sort est le symptôme le plus visible du dérèglement du système d'orientation et d'une crise qui dure depuis plus d'une décennie.

Ce qui amène au tirage au sort est en fait le résultat d'événements qui se déroulent dès la seconde, où les premiers processus de sélection, que l'on appelle orientation, se mettent en place. La centrifugeuse Éducation nationale fonctionne à plein, entre ceux appelés à choisir les meilleurs cursus et les autres. Ce qui conduit, par exemple, les meilleurs élèves à aller en filière scientifique, même s'ils n'ont aucune appétence pour les sciences.

Nous n'avons pas totalement digéré les conséquences de la démocratisation de l’éducation et ne savons pas quoi faire d'un système qui accueille un maximum de personnes d'origines diverses. Nous sommes encore dans le palliatif. Depuis que je suis universitaire, j'ai toujours vécu les soins palliatifs… Nous ne parvenons pas à tirer profit de la mise en place du système LMD (licence, master, doctorat). Le continuum bac – 3/bac + 3 reste un slogan, alors que cela pourrait être mobilisateur.

Que proposez-vous alors pour réduire l'échec en première année de licence ?

Tout d'abord, ce constat doit être relativisé. On considère l'échec simplement sous le prisme des chiffres et non sous celui des flux. Si certains étudiants échouent en première année de licence, c'est aussi pour se réorienter dans une filière où ils réussiront.

Lorsque j'étais président d'université, j'ai toujours dit que j'étais partisan d'une restructuration totale de la licence. Tous les élèves de France doivent pouvoir suivre une formation de haut niveau, avec, pourquoi pas, un système de majeure et de mineure, comme la réforme Bayrou le proposait, ce qui n'avait pas que des mauvais côtés. Un maximum de bacheliers doit poursuivre ses études pour gagner en compétence, même si, pour moi, le BTS doit rester la voie naturelle pour les bacheliers professionnels.

C'est pourquoi je plaide en faveur d'une licence généraliste où les deux premières années ne seraient pas disciplinaires. Nous devons avoir le courage, comme le propose d'ailleurs, à l'origine, le LMD, de mettre en place deux premières années très générales, avec de la modularité, de l'interdisciplinarité, une plus grande proximité avec les enseignants, de l'auto-évaluation des étudiants…

Un maximum de bacheliers doit poursuivre ses études pour gagner en compétence.

Cela pourrait passer par une refondation des universités sous la forme des "colleges" anglo-saxons, qui compteraient cinq grandes familles de premier cycle universitaire : la santé, les sciences humaines et sociales, la technologie, les sciences et droit-économie-gestion. Des passerelles seraient possibles et, ensuite, les étudiants enchaîneraient avec une "graduate school".

Aujourd'hui, nous sommes dans la caricature : d'un côté, on souhaite que l'on n'oppose rien aux étudiants ; de l'autre on veut absolument mettre en adéquation l'université avec le marché de l'emploi. Or, l'université est d'abord un endroit où l'on se forme !

Les programmes et méthodes pédagogiques du lycée et de l'université doivent-ils se rapprocher, afin de faciliter la transition ?

Je n'y suis pas favorable. L'intérêt du supérieur est de changer de registre. Les universités doivent être des lieux où l'on redécouvre des savoirs. C'est pour cela, mais pas uniquement bien entendu, que je suis opposé aux classes préparatoires : les élèves doivent sortir du lycée.

L'université est un lieu d'émancipation et elle doit le rester.

En revanche, nous devons mieux assurer le passage de la socialisation scolaire à la socialisation universitaire à travers les relations avec ses pairs, les enseignants et les savoirs. Il faut redonner du lustre à l'université, faire en sorte que l'on y découvre une autre vision du monde. Pourquoi, aux États-Unis, les universités sont en première ligne contre Donald Trump ? Pourquoi, en Turquie, Erdogan limoge des milliers d'universitaires ? Parce que l'université est un lieu d'émancipation, et elle doit le rester. Or, cela ne sera pas le cas avec des formations préparant à tel ou tel travail.

Vous parlez de "changer de registre" en arrivant à l'université. Pourtant, le lycée ne doit-il pas davantage préparer à l'université ?

Plus on dit qu'il doit préparer à l'université, moins il est efficace. Le lycée ne doit pas préparer à l'université en mettant en adéquation ses savoirs ou méthodes avec ceux de l'université, mais en donnant aux élèves les compétences solides qui leur permettront de s'adapter et de réussir.

Je suis pour une réforme du lycée, une remise à plat. La question que nous devons nous poser est : le lycée doit-il prolonger la scolarité obligatoire ? Faut-il un socle commun au lycée et, si oui, jusqu'en seconde, ou jusqu'en terminale ? Pour ma part, je suis déjà favorable à une seconde véritablement indifférenciée. 

Le lycée doit préparer à l'université en donnant aux élèves les compétences solides qui leur permettront de s'adapter et de réussir. 

Ce qui nous permettrait de tendre vers un lycée modulaire avec des perméabilités entre les filières. Je ne suis pas opposé à quelques spécialisations, notamment en sciences, mais je crois que l'enseignement secondaire consiste à donner aux élèves une culture beaucoup plus générale. Il pourrait y avoir aussi, dans ce lycée, un module sur trois ans autour de la construction du parcours scolaire de l'élève, afin que le choix ne soit pas un caprice mais que l'élève soit accompagné pour construire son choix.

Une restructuration du lycée entraînerait une réforme du baccalauréat. Selon vous, vers quel modèle faut-il tendre ?

Il faut évidemment davantage de contrôle en cours de formation. Cela ne signifie pas pour autant une évaluation plus complaisante. Les modalités d'évaluation doivent varier et il est tout à fait possible de faire en sorte que les élèves ne soient pas évalués par leurs professeurs mais à l'échelle de quelques établissements. Cela coûtera également moins cher que l'usine à gaz actuelle.

Le bac est devenu le marqueur de la fin de la scolarité obligatoire et il n'est pas souhaitable qu'il redevienne, dans les faits, le premier grade universitaire. Puisque mon souhait est que l'université soit largement ouverte sur le premier cycle, je n’envisage pas le bac comme un filtre sélectif.

Erwin Canard  |  Publié le , mis à jour le

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