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Opinion | Gouvernance

Comment réinventer le modèle des business schools françaises ?

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Alors que les écoles de commerce vivent une période de turbulences, Anne Albert-Cromarias et Lionel Pradelier, respectivement professeur de stratégie et directeur des systèmes d'information à France Business School, livrent des pistes pour que les business schools françaises relèvent les défis du XXIe siècle.

"Les tendances lourdes du marché des business schools ces dernières années ont favorisé le mimétisme et une faible différenciation stratégique. Lissage de l'offre, convergence des programmes et uniformisation des pratiques rendent peu lisible la cartographie des acteurs, renforçant de fait une concurrence déjà féroce.

Les tensions sur les coûts d'exploitation n'arrangent rien : masse salariale exponentielle (corps professoral toujours plus nombreux, plus cher... réalisant de moins en moins d'heures de cours au profit de la recherche) ; financements consulaires en forte baisse (CCI étranglées entre baisse de la ressource fiscale, réforme de la taxe professionnelle et ponction de l'État sur leurs fonds de roulement) ; aucune perspective de financement public (l'État privilégiant clairement l'université, et les régions, pour lesquelles l'enseignement supérieur n'est pas une compétence obligatoire, ayant d'autres priorités, ce qu'accentue encore la réforme territoriale) ; frais de scolarité ne pouvant être augmentés car déjà élevés, au regard des formations universitaires quasi gratuites.


La diversification des activités pourrait être une voie de salut. Mais, en interne, l'ouverture de nouveaux programmes demande de la ressource professorale supplémentaire, qui a un coût. Quant à la croissance externe (absorption ou fusion), elle paraît aussi limitée : les économies d'échelle sont rares, les coûts de fusion importants, et l'efficacité des fusions est toute relative, comme en témoignent les exemples récents (FBS, Kedge, Neoma...).


Parallèlement, les experts en pédagogie (Sir Ken Robinson, Howard Rheingold...) prônent la "révolution éducative", les modèles actuels ayant atteint leurs limites, n'étant plus adaptés au monde actuel et futur, ni à la génération Google de nos étudiants. Quelques pistes pour les business schools françaises :


1. Repenser le concours d'entrée

Le concours d'admission teste pour la énième fois les capacités intellectuelles du candidat sur des exercices abstraits et déconnectés de l'entreprise ; s'il est admissible, le candidat réalise un coûteux "tour de France" des oraux ; chaque école fait alors son show à grand renfort d'animations et de goodies ; au final, la sélection n'existe que dans les toutes premières écoles du tableau, les autres se répartissant les candidats.

Pourquoi ne pas sélectionner l'individu sur "ce qu'il est", sur ses richesses et ses capacités ? Pourquoi ne pas s'ouvrir plus massivement à des profils atypiques, à de jeunes talents issus de milieux sociaux dits moins favorisés, donner leur chance à ceux qui n'ont pas eu un parcours scolaire exemplaire, ce dernier étant davantage signe de conformisme que de qualité intrinsèque ?

2. Adapter la pédagogie

Le rôle du professeur connaît de profondes mutations. Auparavant "passeur de savoir", il risque, avec l'irruption du numérique dans les salles de cours, de se sentir animateur de travaux dirigés, commentateur de supports PowerPoint voire simple fournisseur d'accès. Il doit trouver sa place dans la "peeragogie" de Rheingold, qui propose de penser autrement l'enseignement, en utilisant les connaissances, les compétences et les expériences des élèves eux-mêmes, qu'ils diffusent à leurs homologues, via le Net. L'apprentissage collaboratif, qui s'appuie sur l'expérience, le partage (faire ensemble) et l'enthousiasme (faire parce que j'en ai envie) est désormais une réalité.

3. La ruée vers les Mooc

Les Mooc sont ces cours accessibles sur simple inscription en ligne (gratuite), réunissant des participants dispersés sur la planète, communiquant par Internet, avec à la clé un diplôme ou un certificat attestant du suivi et de la validation du module. Ils mettent à disposition le savoir pour tous ceux qui le souhaitent. Reste à vérifier la validité des modèles économiques proposés, qui font largement débat à l'heure actuelle.

En France, nombreux sont les établissements à s'être engouffrés dans cette brèche : le Mooc semble être aujourd'hui un passage obligé pour s'affirmer comme établissement de qualité, "à la page" et ayant pignon sur rue. C'est à la fois un outil de communication et de notoriété. Néanmoins, cet engouement simultané ne risque-t-il pas de reproduire l'uniformisation de l'offre dont souffrent déjà cruellement les business schools?

4. Place à la créativité

Parallèlement aux Mooc, émergent des modules de "design thinking", méthodologie collaborative d'innovation et de résolution de problèmes, dérivée des pratiques de conception des designers. Au-delà de l'effet de mode (les écoles pèchent une fois de plus par mimétisme!), ces enseignements ont le mérite de décloisonner les disciplines et de proposer un autre regard sur l'enseignement, en mettant la créativité au cœur du dispositif : s'obliger à penser différemment, à remettre en question ce qui semble acquis, à imaginer d'autres façons de faire... sans céder à cette peur bien française de l'échec qui sclérose l'envie d'entreprendre.

5. Et les entreprises, dans tout ça ?

Rappelons la mission première des grandes écoles : mettre sur le marché de l'emploi des cadres performants, adaptables à des mutations économiques et sociales dont nul ne peut deviner ni l'ampleur ni l'orientation. Le message des entreprises est clair : savoir "capitaliser sur la complexité". Pour cela, elles auront besoin de leaders créatifs et audacieux, de futurs dirigeants faisant preuve de "dextérité opérationnelle", basée sur une organisation flexible et adaptable.
Cette compréhension de la complexité s'apprivoise via l'acquisition de modes de réflexion, de capacités d'analyse mais aussi par l'envie de repousser les limites et d'imaginer de nouvelles formes du "faire". Autant dire un vaste programme, sur la base duquel les business schools ont de quoi motiver l'engagement de leurs étudiants pendant plusieurs années."

Anne Albert-Cromarias et Lionel Pradelier


À propos des auteurs

Après une carrière dans le conseil en accompagnement au changement, puis un doctorat en sciences de gestion, Anne Albert-Cromarias a rejoint en 2010 le Groupe ESC Clermont en tant que directrice adjointe du Programme Grande École. Elle est enseignant-chercheur en stratégie et management.

Lionel Pradelier est directeur des systèmes d'information de France Business School. Après une première expérience en milieu universitaire à l'étranger, il a été successivement professeur en systèmes d'information, responsable de pôle pédagogique, responsable d'un mastère spécialisé, puis directeur de l'ESC Clermont. Il côtoie depuis plus de vingt ans le monde des grandes écoles de management, ayant ainsi acquis une parfaite connaissance des banques de concours et des organismes accréditeurs.


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