Brighelli-Watrelot, « amis » sur Facebook ?

Propos recueillis par Isabelle Maradan et Emmanuel Vaillant
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© Gilles Tondini
© Gilles Tondini
Leurs conceptions de l'éducation divergent. Pourtant, lorsqu'ils débattent d'Internet dans leurs pratiques pédagogiques, Jean-Paul Brighelli et Philippe Watrelot se retrouvent, au-delà des idéologies et des postures.

Philippe Watrelot enseigne les sciences économiques et sociales dans un lycée de l'Essonne et est professeur à l'IUFM de Paris. Il tient un blog : Chronique Education depuis sept ans, qui est essentiellement une revue de presse. Il est également président du CRAP-Cahiers pédagogiques .

Jean-Paul Brighelli est professeur agrégé de lettres en CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) au lycée Thiers à Marseille. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont la Fabrique du crétin (2005, JC Gawsewitch éditeur) et Fin de récré (2008, JC Gawsewitch éditeur). Il anime un blog : Bonnet d'âne , sur lequel il publie un billet par semaine.

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FACEBOOK

Un Français sur quatre est sur Facebook. En faites-vous partie ? Pour quel usage ?

Philippe Watrelot. Mon usage est uniquement professionnel. Je ne raconte pas ma vie privée sur Facebook. Je raconte uniquement ma vie publique, quand je fais une conférence ou participe à un débat, je l'indique. C'est un usage de « réseautage », comme disent les Québécois. J'ai un compte Facebook où j'ai plus de 400 amis, avec des guillemets. Je préfère parler de « connaissances numériques ».

"Sur Facebook, je raconte uniquement ma vie publique" Philippe Watrelot

J'ai aussi un compte Twitter avec autant de followers. Et je tiens depuis sept ans un blog, qui est essentiellement une revue de presse. Tous les jours, je m'astreins à lire 14 publications et je recense tous les articles concernant l'éducation. De temps en temps, je donne mon avis et consacre des billets à Facebook, au numérique...


Jean-Paul Brighelli. Facebook, c'est un usage strictement privé. Cela m'a permis de retrouver des copains et des copines perdus de vue depuis des années. Et cela me permet de rester en contact avec des enseignants qui sont sous des latitudes diverses et variées et en particulier l'outre-mer. De ce point de vue-là, c'est extrêmement utile. Pour l'usage public, j'ai un blog , sur lequel je propose environ un billet par semaine. Lesquels sont parfois repris sur d'autres sites.

Cela signifie-t-il que l'un de vous compte ses élèves parmi ses « amis » et pas l'autre ?

Philippe Watrelot. Non, je n'accepte pas mes élèves.

"Aucun de mes élèves n'est jamais venu demander d'être ami avec moi sur Facebook"  Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli. En ce qui me concerne, aucun de mes élèves n'est jamais venu demander d'être ami avec moi. Je leur fais bien comprendre qu'on n'est pas là pour être copains, ça ne leur viendrait pas à l'idée. Mais ce que j'ai vu de l'usage que font mes élèves de FB, parce que sur Twitter il y en a très peu, c'est aussi un usage privé. Et un usage générationnel.

Philippe Watrelot. Ce n'est pas tout à fait vrai. L'an dernier, les lycéens, par exemple, l'ont aussi utilisé pour se donner rendez-vous à des manifestations. Il peut aussi y avoir un usage militant, pour se mobiliser sur telle ou telle action. Il est intéressant d'observer qu'un même outil peut avoir des usages différents.

"Il est intéressant d'observer qu'un même outil peut avoir des usages différents." P.W.



INTERNET DANS LA CLASSE

La révolution numérique a-t-elle eu lieu dans vos classes ?

Jean-Paul Brighelli. C'est manifeste. Les deux tiers de mes élèves prennent régulièrement leurs notes sur leur portable et sont connectés en permanence à Internet. Ils peuvent vérifier sur le Net ce que je dis ou faire une recherche, très souvent à ma demande. Internet, c'est un outil, une pioche. Et le maître de la pioche, comme on parle de maître de thé chez les Japonais, c'est moi. Les élèves ne savent pas forcément où aller chercher le renseignement.

"Maintenant, avec Internet, j'ai dans la classe une grosse bibliothèque et un très gros musée." J-P.B.

Par exemple, parlant de la légende de Diane et d'Actéon, je les ai guidés sur la représentation de Diane par François Boucher, qui est exposée au Louvre. Et un excellent élève de prépa m'a dit « Boucher, qui c'est ? » Donc, nous avons fait un détour de cinq minutes pour regarder trois ou quatre choses sur le grand peintre libertin et galant du XVIIIe siècle. Maintenant, avec Internet, j'ai dans la classe une grosse bibliothèque et un très gros musée. C'est absolument essentiel. En trois clics, c'est très facile de trouver le texte que je veux, la citation exacte. D'autant que je travaille sur de la littérature et qu'on trouve très facilement sur le Net des textes qui sont dans le domaine public. Je peux les leur faire lire en temps réel, comme ça, je suis sûr qu'ils les ont lus. Et, en plus, ils peuvent reprendre les liens dans les notes qu'ils sont en train de prendre.

Philippe Watrelot. On a là une encyclopédie extraordinaire. La seule différence est que, dans mon lycée, nous passons par la salle informatique parce que nous n'avons pas de réseau wifi.



LE RÔLE DE L'ENSEIGNANT AVEC INTERNET

Votre relation aux élèves s'en trouve-t-elle modifiée ?

Jean-Paul Brighelli. Internet m'a rendu encore plus vertical et frontal qu'avant dans la relation pédagogique. Parce que je sais ce qu'il y a sur le Net, où chercher, où creuser, quoi chercher, et eux ne savent pas. Dans une recherche, le premier clic, c'est moi. Nous avons en tant qu'enseignant une fonction renforcée parce qu'Internet crée un flot d'informations. Nous avons un rôle essentiel pour décrypter l'information. Savez-vous ce que trouve sur Google un gosse de sixième qui décide de faire un exposé sur les pyramides ? Un restaurant qui s'appelle « Pyramide » et deux sites de numérologie sur la première page. Le malheureux à qui l'on n'a pas dit « tu vas sur tel site » est perdu.

"Internet m'a rendu encore plus vertical et frontal qu'avant dans la relation pédagogique" J-P.B.

La semaine dernière, par exemple, j'ai fait un cours complet sur la fiche Wikipédia de Giraudoux pour montrer aux élèves à quel point c'était biaisé, truandé et idéologisé par des groupes de pressions divers. Et nous avons fait le lien avec Voltaire, Maupassant, toute une série d'écrivains antisémites sans s'en être doutés. Wikipédia fait partie des choses que l'on apprend.

Philippe Watrelot. Pour Wikipédia, je partage l'avis de JPB, il y a des choses effarantes. Sur la méthode qu'il vient de décrire à l'instant, la mienne n'est guère différente. Je souscris à la formule « le premier clic, c'est moi ». Quand je fais faire une recherche, c'est mon boulot de prof que d'indiquer les sources les plus pertinentes dans un guide de travail. Mais, comme on l'a dit, Facebook, Twitter, les outils numériques en général sont des outils et peuvent avoir des usages différents. Il y a deux dangers dans l'usage du numérique et des TICE. Le premier est de les diaboliser en considérant qu'il ne faut surtout pas qu'elles entrent à l'intérieur de l'école. Le second danger, exactement inverse, consiste à mythifier complètement l'outil informatique, en estimant qu'il peut bouleverser à lui tout seul les pratiques pédagogiques. Ce qui a malheureusement été pas mal défendu et illustré par les plans gouvernementaux et régionaux divers et variés. Mais l'outil en soi n'induit pas une pratique pédagogique. Si l'on veut faire du pur frontal avec l'informatique, on peut. Même s'il y a d'autres potentialités.

Lesquelles ?

Philippe Watrelot. Toute la logique de mutualisation, de coopération et d'entraide peut, par exemple, être favorisée par les réseaux sociaux. Les élèves utilisent aussi Facebook pour échanger sur les devoirs et partager des idées. C'est un usage qui nous échappe pour une bonne part, mais qu'on peut aussi essayer de structurer à travers des réseaux comme les espaces numériques de travail [ENT]. Cela décentre le rapport au savoir. Le prof n'est plus la seule source. L'outil Internet peut également apporter des réponses individuelles à l'élève.

"L'outil peut renforcer l'interaction entre élèves et avec le prof, et permettre d'apporter des réponses plus individuelles. " P.W.

L'outil peut renforcer l'interaction entre élèves et avec le prof, et permettre d'apporter des réponses plus individuelles à tel ou tel élève, par mail, par exemple, mais aussi par des exercices spécifiques mis à disposition en ligne. L'ordinateur est en outre un répétiteur infatigable. Et qui permet la simulation, très importante dans certaines matières. J'ai en tête des visites virtuelles de Rome dans l'Antiquité, du Louvre... Internet permet d'accéder à un très grand nombre de sources. L'intérêt, c'est que cela décentre le rapport au savoir. Le prof n'est plus la seule source.

Jean-Paul Brighelli. Dans mon lycée, on a mis en place un site spécifique, où tous les travaux sont mutualisés. Pour moi, le premier réseau social, c'est le mail. Quand je donne un sujet de dissertation, les élèves ont quinze jours pour la faire. J'ai alors des dizaines de questions par mail. Je mutualise ma réponse. D'un clic, toute la classe est informée. Pour les corrections, mes élèves reçoivent 15-20 pages par mail, parce que je décortique et rédige le tout. Chaque correction rejoint la banque de données du site mutualisé du lycée. Ce qui me permet également de leur donner des contenus que je n'ai pas rédigés. On n'est pas tout seul dans sa classe !

Philippe Watrelot. La mutualisation est aussi valable pour les profs. Aujourd'hui, il existe non seulement les ENT, mais de nombreux sites où sont mis en commun les exercices par disciplines, comme clionautes, weblettres, sesamath, ou encore le site de l'Association des professeurs de sciences économiques et sociales . Là, il y a vraiment une logique de mutualisation. Le boulot du prof, c'est aussi un boulot de bricoleur. Bricoleur au sens où il ajuste à sa main des choses qu'il retravaille. Nous avons toujours fait ça. On n'a pas la prétention de tout sortir de notre cerveau !


ÉVALUER À L'ÈRE DU NET

Internet facilite aussi le plagiat et le copier-coller. Comment vous adaptez-vous à cela ?

Jean-Paul Brighelli. J'en suis arrivé à un point où je tape tout sujet de dissert' sur Google pour voir les réponses obtenues. Comme je le disais, les élèves ne savent pas où aller chercher. Il faut leur apprendre à aller chercher de bonnes choses. Et les bonnes choses, on les mutualise gratuitement, sur les sites du lycée, par exemple. J'ai peur que les failles de l'école amènent les élèves à aller chercher désespérément des infos sur le Net, chez Acadomia ou je ne sais quel cours particulier, qui sont tous au même niveau, c'est-à-dire bas, très bas. Très en dessous de ce qu'on fait en classe !

Philippe Watrelot. Je fais également une recherche sur Google pour les sujets que je propose. Mais on voit assez facilement ceux qui font intelligemment du copier-coller et ceux qui recopient bêtement. Cela renvoie à une question de pédagogie. Internet oblige à se poser des questions sur ses propres modalités d'évaluation. Qu'est-ce qu'on évalue avec ces devoirs ? Reste-t-on à la surface des choses ? Entre-t-on dans le détail ?

Internet modifie donc la manière d'évaluer...

"La calculatrice a changé en cinq ans la manière dont les profs de maths ont conçu les sujets" J-P.B.

Jean-Paul Brighelli. Si l'on regarde un peu en arrière, la première irruption du numérique a été la révolution des calculatrices, dans les années 1970. Et cela a changé en cinq ans la façon dont les profs de maths ont conçu les sujets. Dans les années 1960, on nous demandait des résultats. Actuellement, c'est « quelle est votre méthode ? » puisque le résultat la machine le donne. Je ne regrette rien !

Philippe Watrelot. Dans une minute, Jean-Paul Brighelli va défendre l'idée qu'il faut évaluer par compétences ! Ce moment est magnifique.

"Dans une minute, Jean-Paul Brighelli va défendre l'idée qu'il faut évaluer par compétences !" P.W.


Jean-Paul Brighelli. Mais je ne vais certainement pas déplorer l'arrivée d'un nouvel outil ! Il est là. On fait avec. C'est comme si vous me disiez, on va en revenir à l'art pariétal alors qu'on a inventé le photocopieur !

Philippe Watrelot. Je vais en rajouter dans le contre-pied. Je crois aussi que ceux qui sont dans le tout numérique se trompe complètement. Ce qui est intéressant, c'est la diversité des outils pédagogiques. Un prof qui baserait toute sa pédagogie sur l'utilisation des TICE va ennuyer rapidement ses élèves. Au-delà des postures, dans les pratiques au quotidien, le prof est quelqu'un qui encadre, qui donne des directions. Et nous nous sommes retrouvés là-dessus. On est là pour apprendre à apprendre et pour évaluer ce qu'il faut évaluer.


ENSEIGNER INTERNET

Pensez-vous qu'au-delà de son statut d'outil, Internet doive faire l'objet d'un enseignement spécifique ?

Philippe Watrelot. Il faut promouvoir une utilisation raisonnée et critique de l'outil. Selon les disciplines, le numérique peut aussi être un sujet d'analyse. Cette année, par exemple, j'ai fait travailler mes élèves de première sur des choses qu'ils utilisent sans bien connaître. Le thème était : « FB, Twitter et autres réseaux sociaux, lien marchand, lien social et lien politique ». Ils ont étudié un texte du magazine span style="font-style: italic;">le Tigre qui reconstitue la vie d'une personne à partir de ses traces numériques. Cela les a sidérés.

"Il faut promouvoir une utilisation raisonnée et critique de l'outil." P.W.

Juste après, tous mes élèves ont changé les paramètres de confidentialité de leurs comptes Facebook. Je crois que la fascination pour l'écran vient aussi du fait que, pour l'instant, il est hors de la classe, et presque contre la culture de l'école. Afin que les élèves puissent s'en déprendre, la meilleure des solutions serait de rendre plus courante l'utilisation d'Internet en classe.


Jean-Paul Brighelli. Il faudrait d'abord résoudre des problèmes de niveaux, de nombre d'élèves par classe et d'autres données matérielles pour pouvoir l'utiliser correctement. En prépa, je n'ai aucun problème avec 45 élèves tous équipés et connectés. Au lycée des Tarterets à Corbeil-Essonnes, où j'ai travaillé dix ans, je ne me voyais pas faire cours à 24 élèves ayant accès à Internet et à toutes sortes de sites.

" On ne va pas donner les mêmes outils à tout le monde (...) Il faudrait faire une sorte d'éducation morale." J-P.B.

On ne va pas donner les mêmes outils à tout le monde, parce que tout le monde ne sait pas manier la pioche de la même manière. Internet est un outil qui peut faire des dégâts. Lorsque vous avez, par exemple, des élèves qui filment avec leur portable un prof qui « pète un câble » et le balance sur le Net. Il faudrait faire une sorte d'éducation morale.

Philippe Watrelot. L'éducation à un usage raisonné et critique de ce nouveau média fait partie de l'éducation à la citoyenneté. Et je finirai en citant le nom du blog d'une enseignante : « On ne naît pas internaute, on le devient. »


Propos recueillis par Isabelle Maradan et Emmanuel Vaillant | Publié le