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Charlie Hebdo : comment en parler à ses étudiants ?

Marie-Anne Nourry, Camille Stromboni, Isabelle Dautresme
Publié le
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Université de Bordeaux - Rassemblement avant la minute de silence suite à l'attentat contre "Charlie Hebdo" Janvier 2015
Université de Bordeaux - Rassemblement avant la minute de silence suite à l'attentat contre "Charlie Hebdo" Janvier 2015 // ©  H-Bretheau

Comment évoquer l’attentat contre "Charlie Hebdo" en cours ? Si la question se pose de manière évidente pour les élèves de l’école maternelle jusqu’au lycée, l’université est, elle aussi, concernée. Des enseignants ont déjà entamé le dialogue avec leurs étudiants.

"Au début de l’examen d'histoire de l'islam, jeudi 8 janvier 2015, nos professeurs nous ont dit qu’il était de notre devoir, en tant qu'étudiants en sciences humaines et sociales, de lutter contre le fanatisme et l'ignorance, raconte Anne Ancian, étudiante en licence 3 d’histoire à Lyon 2. Nous n’avions vraiment pas le cœur à être ici et cela nous a aidés à nous concentrer." La jeune femme a tout autant été touchée par l’encart en hommage à "Charlie Hebdo", ajouté par ses enseignants dans le sujet de partiel.

Outre les réactions institutionnelles des universités et des grandes écoles à la suite de l’attentat du 7 janvier, l’événement dramatique provoque ainsi un questionnement sur le comportement à adopter, en tant qu’enseignant, face aux étudiants.

Tweet d'une étudiante de Lyon 2

À l’université de Versailles-Saint-Quentin, Benoît Petit a dispensé son cours de "droit et éthique", ce vendredi 9 janvier, à sa trentaine d’étudiants de master 1 en ressources humaines. Il a très naturellement évoqué l’attentat, explique-t-il, dès le début de ce TD qui s’ouvre toujours sur un fait d’actualité.

"Les étudiants ont été rassurés par le mouvement de soutien et de solidarité massif, mais aussi interpellés et apeurés par certaines réactions, décrit le maître de conférences en droit. La discussion a duré une bonne quarantaine de minutes, de nombreuses questions ont fusé, de la liberté d’expression et ses limites à la possibilité, en tant qu’avocat, d’avoir à défendre lors d'un procès de terroristes."

"La vraie difficulté pour tout enseignant est de rester dans l’objectivité, estime l'universitaire. Et c’est pour cela qu’il ne s’agissait pas de donner ma grille de lecture de l’événement mais d’animer un débat."

En parler ou pas ?

"En tant que maître de conférences en sociologie, j’ai la responsabilité de parler à mes étudiants de l’importance de cet acte dramatique, poursuit Sophie Orange, de l’université de Nantes. L’université est là pour développer l’esprit critique et justement ce qui a été attaqué mercredi, c’est d’abord cela."

Même réaction de la part d'Alain Beretz, à la tête de l’université de Strasbourg : "J’aurais voulu en parler en cours comme un homme avec ses semblables. Nos étudiants sont de jeunes adultes et ce sont eux la garantie de la liberté demain pour notre pays."

L’université est là pour développer l’esprit critique et justement ce qui a été attaqué mercredi, c’est d’abord cela. (S.Orange)

À chacun de faire son choix

Aucune recommandation ne va pour autant être donnée aux enseignants-chercheurs. "Il n’y aura évidemment pas de ligne officielle sur le sujet, cela serait totalement contraire à la liberté qui est au cœur de l’université", poursuit Alain Beretz.

"Je n'ai pas donné de consignes aux enseignants, décrit également sa consœur strasbourgeoise Isabelle Barth, directrice de l’EM Strasbourg. Ils ont carte blanche pour parler de l’attentat tout comme la liberté de ne pas l’évoquer. Il n'y a pas de mode d'emploi standard, le mot commun étant tolérance."

Enseignant-chercheur en droit à l’université de Tours, Damien Thierry n’a justement pas prévu d’aborder le sujet avec ses étudiants. "Ce n’est pas forcément mon rôle", estime-t-il.

Attention aux amalgames

Plusieurs universitaires soulignent enfin la nécessité d’une vigilance à plus long terme. Sophie Orange compte ainsi insister auprès de ses étudiants sur la question des amalgames. 

Un sujet sur lequel la présidente de l’université Paris 8, Danielle Tartakowsky, se dit particulièrement attentive. "La rectrice de l'académie de Créteil nous a beaucoup appelés, car elle était très anxieuse vis-à-vis des amalgames, confie-t-elle. Pour le moment, il y a eu une grande dignité, mais je crains que nous entrions dans des temps difficiles, et nous serons très attentifs."

Appel à témoignages
Professeur dans l'enseignement supérieur, vous avez abordé ou prévoyez d'aborder l'attentat contre "Charlie Hebdo" avec vos étudiants. Faites-nous part de votre témoignage.

Marie-Anne Nourry, Camille Stromboni, Isabelle Dautresme | Publié le

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Binisti.

Bonjour J’ai choisi Averroès Formateur en français à l'ESPE de Créteil. J'enseigne aux étudiants de M1 et M2 et je forme les professeurs spécialisés du primaire et du secondaire. Bien sûr, j'interviens dans les formations continues. J'ai décidé que je devais commencer mes cours par un message. Mais quel message passer ? J'avais en tête les notes de Marc Bloch. II avait l’intention de les publier dans les Cahiers politiques (1944). Cet éminent historien questionnait le système scolaire qui n'avait pas su préserver la France de la collaboration et du fascisme. Dans ce texte, M. Bloch remettait en cause la mollesse des professeurs, leur esprit de corps et surtout leur unique souci de faire réussir leurs élèves aux examens plutôt que de leur transmettre des connaissances certes nécessaires à la réussite mais aussi et surtout sources d’esprit critique. Une phrase parmi toute d’une puissance sans égale : « On n'invite plus les enfants ou les étudiants à acquérir les connaissances dont l'examen permettra, tant bien que mal, d'apprécier la solidité. C'est à se préparer à l'examen qu'on les convie. Ainsi un chien savant n'est pas un chien qui sait beaucoup de choses, mais qui a été dressé à donner, par quelques exercices choisis d'avance, l'illusion du savoir. " Comment ne pas se sentir concerné lorsque l’on forme soi-même des professeurs ? Comment ne pas se sentir responsable ? Formateur en maîtrise de la langue, chercheur dans le domaine de l’enseignement de l’orthographe, je me bats contre l’idée que l’élève doit être réduit à l’application des règles. Dans mes cours, je ne cesse de répéter que l’être humain accède à leur compréhension par le raisonnement non pas par la soumission. L’idée d’une règle à appliquer sans que l’on donne à l’enfant les moyens de la comprendre réellement revient à mes yeux à soumettre ce dernier à une sorte de loi transcendante. Celle-ci, pouvant alors prendre une dimension magique, participe d’un système où l’analyse laisse place à la modélisation, la réflexion au dressage, la compréhension à la croyance ; car au final, appliquer plus ou moins une règle mal comprise, ne revient-il pas à croire à sa nécessité sans pour autant en saisir les fondements ? Raison ou foi. Réflexion ou croyance. Cette opposition n’est pas sans lien avec les questions que nous nous posons en ce moment. Pour y répondre, j’ai choisi de commencer mes cours par une présentation D’Ibn Rushd, Averroès en latin. Pourquoi ? Musulman, andalou de Cordoue, c’est dans un espace arabo-musulman qu’il a pensé la séparation entre foi et raison. C’est dans une épistémè qui n’a rien à voir avec notre société à la fois chrétienne, des Lumières, révolutionnaire, rationnelle, cartésienne, qu’il a semé la Théorie de la double vérité qui a traversé les siècles, influencé Thomas d’Aquin, la scolastique, Spinoza certains philosophes des Lumières et a permis à notre société française de penser la laïcité que nous défendons aujourd’hui. Pourquoi Averroès ? Pour un quadruple message. 1) Vers mes étudiantes voilées : voyez, la laïcité n’est pas purement occidentale, strictement française. Elle a été pensée à son origine par un musulman arabo-andalou. L’islam permet donc l’esprit critique. 2) Vers les étudiants non musulmans : attention ! Ne faites pas d’amalgame. La pensée voyage. Il n’y a pas de murs infranchissables entre les cultures. Il n’y a pas « un Islam » mais des islams au même titre qu’il y a des catholicismes, des judaïsmes, voire, des laïcités. 3) Vers les professeurs en poste : Enseignez ce que nous devons à la culture arabo-islamique. Rappelez à vos élèves que notre culture n’est pas l’héritière directe des Grecs et des romains mais aussi des arabes et des berbères et des perses et des indiens parce que le monde arabe faisait circuler les savoirs. Sait-on le nombre de mots que notre langue française doit à la langue arabe ? L’historien Alain de Libera l’écrivait en 1991 (Enseigner le moyen-âge, Paris, Seuil) : « La méconnaissance du rôle joué par les penseurs d’Islam dans l’histoire de la philosophie fournit, en revanche, un puissant instrument rhétorique aux tenants d’une histoire purement occidentale de la raison. » p. 104 « La simple probité intellectuelle veut que la relation de l’Occident à la nation arabe passe aussi aujourd’hui par la reconnaissance d’un héritage oublié. Comment ? C’est là poser sur un terrain à la fois difficile et limité, mais inévitable, la question de l’école et de la laïcité. » p.105 4) A tous : Quelle que soit la discipline, la raison est impérieuse. La règle n’est admise qu’à condition qu’elle soit comprise. Sollicitons la réflexion plutôt que la croyance par des pratiques pédagogiques au service de l’esprit critique. On n’apprend pas à être « citoyen » pendant des cours d’éducation à la citoyenneté mais dans les liens que nous tissons avec les savoirs.

LoPhy13.

Je débute mes enseignements du second semestre aujourd'hui même. Mes supports de cours sont des powerpoints mis en ligne sur la plateforme numérique de mon université. Ces cours portent sur le vieillissement, les addictions, la violence...Dans chacun de ces ppt, j'ai simplement remplacé quelques images par de nouvelles issues des unes de Charlie Hebdo, journal satyrique abordant dans l'insolence tous les sujets sociétaux, et donc en lien avec ces cours. ...un bien modeste hommage.