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Les learning labs à l’âge de la maturité

Jean Chabod-Serieis
Publié le
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Séance de travail pour les enseignants au learning lab de l'UC Louvain.
A l'université catholique de Louvain, le learning lab a ouvert ses portes il y a 23 ans. // ©  UCLouvain
En France, une petite centaine d’universités et de grandes écoles abritent un learning lab. Après la phase d’euphorie des années 2000, où chacun s’enorgueillissait de ses écrans tactiles et de ses cloisons modulables, place à la sobriété. Et à une réflexion plus poussée sur leur usage, pour fidéliser un public varié s’ils ne veulent pas disparaître.

Entre eux, les responsables de learning labs (ou laboratoires d’apprentissage) ont une petite blague : ils disent avec ironie qu’ils ont mis des "petites roulettes" sous tous les meubles : chaises, tables, cloisons… Parce que la petite roulette est devenue le symbole involontaire de la gadgétisation des premiers learning labs, ces espaces un peu particuliers qu’abritent certaines universités et grandes écoles, mais aussi des centres de formation, équipés pour accueillir des cours, des séminaires, des ateliers dits "innovants", dont la pédagogie est forcément "active".

En plus des petites roulettes, il faut compter avec les tables à hauteur ajustable, les murs écritoires, les post-it électrostatiques, les écrans tactiles, les projecteurs connectés, et même, pour certains, les Google Glass et les casques de réalité virtuelle.

"Ce ne sont que des outils, relativise Sandra Lalanne, ingénieure pédagogique multimédia à Télécom Saint-Étienne, et responsable de l’Iram, le learning lab maison créé en 2014. Le numérique pour le numérique, nous l’avons tous fait. C’était l’effet wahou, nous en sommes revenus."

Elle-même formatrice, Sandra Lalanne relève toutefois de vraies différences avec une salle classique : "Par ses équipements, le lab ouvre des possibilités d’agencement d’espace, facilite la diffusion des documents. Mais les formations ne doivent pas être conçues en fonction du matériel." Parole de pro, pour qui le matériel doit servir les objectifs pédagogiques, et non l’inverse : "En soi, ces équipements ne sont indispensables."

Un réseau en cours de structuration

L'année 2019 signera-t-elle le retour à la modestie, à la fois dans le discours et la surenchère technologique ? "Nous avons arrêté le tout sans fil, parce que nous nous sommes rendus compte que les étudiants préféraient simplement se brancher par câble", s’amuse Jonas Braun, le responsable du C@fé Learning Lab, de l'Université de Strasbourg.

Ce dernier estime qu’il y a deux types d’établissements en France : ceux souhaitant créer un learning lab, et ceux qui ont l’expérience et qui doivent maintenant faire un bilan : "J’aimerais qu’un chercheur vienne au C@fé étudier les interactions, l’impact des lieux sur l’engagement, la motivation, la pédagogie. Nous manquons d’études de résultats pour nous améliorer."

Le Learning lab doit être un lieu pluriel où se rencontrent étudiants, enseignants, chercheurs, personnels administratifs et entreprises."
(N. Noir)

Jonas Braun est également le coordinateur pour la Région Grand Est du Learning Lab Network, le réseau français des learning labs, qui compte quelque 100 membres, essentiellement dans l’enseignement supérieur mais aussi dans le secteur industriel (SNCF, Thalès et EDF). Le Learning Lab Network, dont l’organisation est pour le moment informelle, est en train de se structurer.

Création des statuts en tant que fondation abritée, rédaction d’un livre blanc, projet de colloque, organisation de voyages d’études, et élaboration d’une charte devant mener au lancement d’une labellisation en septembre 2019. Cette labellisation sera composée de six degrés, allant de l’ouverture à un public varié jusqu’à la collaboration avec la recherche.

Un lieu de rencontres

Le but de la labellisation est de favoriser la création d’espaces durables. Entendez par "durables" : des learning labs qui ne meurent pas au bout de deux ans, faute d’avoir attiré du monde. "Il y a un effet de mode, constate Jonas Braun. Tout le monde veut un learning lab, mais le risque est que ça ne vive pas : il faut un moteur, une motivation, notamment pour les enseignants."

La salle de cours innovante – et l’ensemble des espaces qui l’entourent : coworking, salle de détente, alcôves, fablab, etc. – est vouée à l’échec si elle ne fédère pas plusieurs publics et ne sert pas de lieu de rencontres.

"Le learning lab ne suffit pas à l’intelligence collective, il faut y organiser des ateliers, des serious game, des hackathons. Ce doit être un lieu pluriel où se rencontrent étudiants, enseignants, chercheurs, personnels administratifs et entreprises", préconise Nicolas Noir, directeur des programmes stratégiques de Korus, une entreprise de conception d’espaces, spécialisée dans les entreprises de service, qui livrera au printemps 2019, le learning lab de Grenoble École de management, baptisé TIM Lab (Technology Innovation Management).

"D’après nos enquêtes, les étudiants veulent un espace où pratiquer, exercer, prototyper ; ils ne veulent plus d’un enseignement théorique, mais être confrontés à l’entreprise, avec des enseignements pratiques, délivrés en mode opératoire : je designe, je brainstorme, je prototype et j’arrive à un produit fini." Toujours selon Nicolas Noir, les utilisateurs de ces labs "veulent des services associés (sport, loisirs, travail, etc.), pour retrouver tous les usages dans le même espace. Enfin, ils veulent des outils connectés pour simplifier leur quotidien."

Le numérique pour le numérique, nous l’avons tous fait, c’est le bilan de tous les learning lab. C’était l’effet wahou, nous en sommes revenus.
(S. Lalanne)

Ces évolutions rappellent le succès des coworkings et autres tiers-lieux, mais aussi celui du travail dit "flex" (pour "flexible") dans les grandes entreprises : plus de bureaux attitrés pour les salariés, mais des espaces dévolus à des tâches – production, réunion, brainstorming, etc. – que les salariés occupent dans la journée en fonction de leurs besoins. "Le lien des learning lab avec le travail flex est évident, remarque Jonas Braun. Les étudiants se retrouvent dans des espaces qu’ils rencontreront ensuite dans les entreprises."

Au Québec, des lieux ouverts en permanence

En février, Jonas Braun et plusieurs membres du réseau Learning Lab Network étaient en voyage d’études à Laval, au Québec. L’occasion de s’inspirer de leurs bonnes pratiques. "Ici, les LL existent depuis dix ans et sont ouverts 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, s’émerveille-t-il. Ils ont des statuts autonomes, ce qui facilite le recrutement ; des équipes leur sont dédiées, et des conseillers pédagogiques travaillent avec les enseignants qui veulent y donner cours : ils préparent avec eux la séquence d’apprentissage dans le LL. Hors de question d’improviser, sinon tout peut être un frein pour l’enseignant : le mobilier, la technologie."

À Saint-Étienne, l’organisation de l’Iram (International Rhône-Alpes médias) est proche de ce modèle : l'équipe dédiée au learning lab compte une référente administrative, deux enseignants-chercheurs, une technicienne audiovisuelle et une ingénieure pédagogique multimédia. Si l’Iram est hébergé dans les locaux de l’école d’ingénieurs, c'est en réalité le learning lab de l’Université Jean Monnet.

Il a donc indirectement contribué à rapprocher les sciences humaines et sociales des sciences dures. "Cela passe par des projets communs au sein de l’Iram, détaille Sandra Lalanne, des rencontres entre les membres du personnel administratif et les enseignants. Nous avons aussi organisé un marathon créatif ; ce qui a fédéré les équipes."

En Belgique, le lab s’impose aux enseignants

En Belgique, le learning lab de l’UCL (université catholique de Louvain) fête ses 23 ans. Une équipe de vingt personnes – soit 13 ETP (équivalents temps plein) – y est rattachée. "La particularité, c’est d’avoir commencé par les aspects pédagogiques, avant d’y greffer la technologie", remarque Benoît Raucent, le président du Louvain learning lab et enseignant-chercheur en mécanique.

Si en France, les learning labs peinent encore à attirer les enseignants, à Louvain, le secret tient dans le triple rôle pivot que joue le lab. "D’abord, pour progresser dans leur carrière, les enseignants doivent présenter un dossier de valorisation pédagogique qui nécessite l'aide du lab, reprend Benoît Raucent. Ensuite, chaque année, l’université lance un appel à projets de 500.000 euros qui permet à 10–15 enseignants de faire du développement pédagogique ; le learning lab les aide à rédiger la proposition et les accompagne."

Enfin, et c’est l’axe central, le learning lab se positionne en centre de recherche et de formation des enseignants : "Les enseignants viennent là pour des séries de cours sur un temps long, que nous appelons 'expérimentations'. Ils doivent en consigner les résultats pédagogiques – obtenus auprès des étudiants via des questionnaires d’évaluation, des enquêtes de satisfaction et des entretiens dirigés en petits groupes – dans un article scientifique que nous rédigeons avec eux. Ces articles sont consignés dans une base de données appelée Open Education ressources, et partagés lors de conférences entre professionnels." Et si les petites roulettes ont plu aux étudiants, ce sera également consigné !


Jean Chabod-Serieis | Publié le

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Marc.

Article très intéressant, qui rappelle l'euphorie des premiers temps (à laquelle j'ai d'ailleurs participé et contribué). À leurs débuts les Learning Labs servaient de pilote pour expérimenter de nouvelles pratiques pédagogiques, qui en cas de succès pouvaient diffuser dans l'école. C'était une époque de débuts de l'arrivée d'outils numériques à un coût raisonnable. Tout cela m'a inspiré ceci : http://www.xdm-consulting.fr/quel-futur-pour-les-learning-labs/