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Comment améliorer l’insertion professionnelle des diplômés de doctorat

Étienne Gless
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Docteurs-SorbonneUniversités-mai 2011 ©C.Stromboni
Docteurs-SorbonneUniversités-mai 2011 ©C.Stromboni

En France, les titulaires de doctorat connaissent plus de difficultés d’insertion que ceux de masters et souffrent d’un taux de chômage trois fois supérieur à la moyenne des docteurs des pays de l’OCDE. Une étude publiée par le Commissariat général à la stratégie et la prospective (CGSP) pointe les raisons de ces difficultés et préconise trois pistes d’amélioration.

Plus le diplôme est élevé, moins son titulaire est exposé au chômage. "Ce théorème, la France l’a fait mentir en ce qui concerne le doctorat", déplore Emeric Bréhier député (PS) de Seine-et-Marne, dans un avis sur le projet de loi de finances 2014 et les crédits alloués à l’enseignement supérieur. Les chiffres lui donnent raison selon le document de travail publié par le Commissariat général à la stratégie et la prospective (CGSP) et consacré à "l’insertion professionnelle des docteurs, l’exception française".

Le taux de chômage des jeunes docteurs (diplômés au cours des trois à cinq dernières années) en France est trois fois supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE : 9% contre 3%. En 2010, le taux de doctorants au chômage, trois ans après l’obtention de leur diplôme, a même grimpé à 10%. Certes, les docteurs bénéficiant d’un financement sont quelque peu épargnés : les boursiers Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche) par exemple n’étaient que 6% à connaître le chômage.

Le doctorat, victime collatérale du systeme dual d'enseignement supérieur

Comment expliquer alors cet important  taux de chômage ? "Cette situation n’est pas due à une surproduction de diplômés, précise Mohamed Harfi, le chargé de mission qui a réalisé l’étude. Le nombre de titulaires de doctorat en France est dans la moyenne des pays de l’OCDE . Soit environ 8% pour 1.000 habitants." En France, selon l'étude, c’est surtout le sous-investissement en R&D du secteur privé et, dans une moindre mesure, la préférence donnée aux ingénieurs pour les postes de recherche qui pèsent sur l’insertion professionnelle des docteurs.

"Le doctorat semble ainsi être la victime collatérale du 'dualisme' du système d’enseignement supérieur, qui fait coexister des universités et des grandes écoles, celles-ci détenant un prestige et une influence incomparables", déplore également le député Emeric Bréhier.

Le facteur "grande école" est indéniable : "Même lorsqu’il s’agit de recrutements pour la fonction recherche, les entreprises privilégient les profils d’ingénieurs par rapport aux titulaires de doctorat", note l’étude du CGSP. Ces derniers ne représentaient, en 2011, que 12% des chercheurs en entreprises, contre 55% pour les ingénieurs et 9% pour les diplômés de niveau bac+2 comme les titulaires de DUT (diplômes universitaires de technologie).


Les docteurs ne représentent que 12% des chercheurs en entreprises, contre 55% pour les ingénieurs 

des préjugés tenaces liés au "syndrôme du sujet de thèse"

Un tel écart s’explique certes par la nature des activités de recherche dans le privé, très centrée sur les travaux de développement de nouveaux produits plutôt que sur la recherche fondamentale. Mais pas seulement. Des préjugés tenaces du monde de l’entreprise persistent envers le diplôme de docteur, souligne le rapport. Ce dernier devient la victime du "syndrome du sujet de thèse" : l’employeur a tendance à ne regarder en France que le sujet de thèse du doctorant, oubliant son sens de l’initiative, sa forte implication personnelle ou sa capacité à travailler en équipe.  Résultat : alors qu’aux Etats-Unis ou en Allemagne le diplôme de docteur est perçu comme un label, en France son titulaire est regardé comme un étudiant "marqué par son sujet".

Il existe donc bien, selon le Commissariat général, "une réticence de nombreuses entreprises à recruter un docteur, même pour des postes de recherche". Tout laisse à penser que beaucoup d’entreprises n’ont pas de vision claire de ce qu’est un diplôme de doctorat alors qu’elles ont une idée très précise de ce qu’est un diplôme d’école d'ingénieurs ou de management. D’un côté, un diplôme universitaire aux contours jugés flous, de l’autre les grandes écoles qui fournissent un "produit fini".

Dernière raison évoquée pour expliquer le relatif désintérêt du privé pour les doctorats, l’étude pointe la propre formation des élites du secteur privé, "qui n’est pas neutre". En clair, les recruteurs sont eux-mêmes issus en grande majorité de filières non universitaires.

Trois pistes pour améliorer l’emploi des docteurs

L’étude  du Commissariat général à la stratégie et la prospective fait trois recommandations pour assurer une meilleure insertion professionnelle à tous les docteurs.

1. Améliorer la connaissance des besoins du marché du travail

Les docteurs qui bénéficient d’un financement connaissent moins le chômage que la moyenne. Aussi l’étude préconise-t-elle d’améliorer l’information des établissements et des étudiants en associant davantage les acteurs privés. Elle  recommande entre autres de renforcer les liens entreprises-écoles doctorantes pour la production de données régulières par discipline sur les besoins de recrutement et de l’insertion professionnelle des docteurs.

2. Faire financer davantage de thèses notamment par les entreprises

La proportion de doctorants sans financement demeure importante en France, puisqu'elle est estimée à 1 sur 3 (33%). L’étude suggère de fixer un objectif de taux de thèses financées aux établissements universitaires et de créer un dispositif permettant à une entreprise de financer une thèse en échange d’un engagement du doctorant à rester quelques années dans l’entreprise à compter de son embauche. "Cela sécuriserait en particulier les PME innovantes à la recherche de chercheurs à haut potentiel".

3. Mieux reconnaître le doctorat dans les conventions collectives

Cette reconnaissance existe déjà depuis la loi sur la recherche de 2006, complétée par la loi sur l’enseignement supérieur de juillet 2013. Le Code de l’éducation dans son article L612-7 stipule que le titre de docteur "vaut expérience professionnelle de recherche qui peut être reconnue dans les conventions collectives". Mais cette reconnaissance reste non contraignante et porte plus sur les compétences que le diplôme. L’étude invite donc les universités à définir clairement les compétences acquises dans le cadre du doctorat. Puis à communiquer sur celles-ci auprès des entreprises.

Aller plus loin
Lire l'étude du CGSP : "Les difficultés d’insertion professionnelle des docteurs" (pdf)

Étienne Gless | Publié le

Vos commentaires (3)

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Pelandco.

Bonjour. J'ai fait toute ma carrière dans l'industrie pétrochimique dans des fonctions techniques de R&D et de production, dans plus de dix pays différents. J'ai accompagné des dizaines de thésards financés par ma société, mais, c'est vrai, j'avoue n'en avoir embauché que fort peu en France. Probablement pas parce que je manquerais "d'une vision claire de ce qu'est un diplôme de doctorat", peut-être parce que je ne suis pas docteur moi-même et "souffrirais donc d'un biais en faveur des ingénieurs", mais certainement parce que la formation des doctorants français est, le plus souvent, trop éloignée des besoins de l'entreprise, en tous cas de l'entreprise où je travaillais. M. B. Legras indique qu'à l'étranger, les docteurs, "formés de la même manière qu'en France", étaient bien mieux acceptés ; je respecte son opinion, mais ma petite expérience personnelle me dit le contraire. Les doctorants français sont bien formés pour le "R", mais, à mon avis, beaucoup moins bien pour le "D" de R&D ; or, dans ma société, la fonction "Recherche" comprenait environ 1 R pour 5 D en développement produit et 5 autres D en développement procédé. Pour le "D", c'est la polyvalence qui est recherchée en premier, pour assurer "l'intégration" de l'innovation dans la réalité industrielle. Un avis plus pertinent que le mien est celui de la présidente du MIT qui résumait ainsi une différence essentielle: "Quand un chercheur universitaire français se rend dans une entreprise, il demande à visiter le Centre de Recherche. Quand c'est un chercheur universitaire US, il demande à visiter l'usine." Sans doute, l'industrie française a des progrès à faire pour mieux accepter les docteurs, mais ce serait une profonde erreur, pour les docteurs eux-mêmes, que de réduire le problème à ce supposé "strabisme" des recruteurs industriels. Les écoles doctorales ont aussi et surtout le devoir de se remettre en cause, d'analyser les raisons de cette mauvaise insertion, de réfléchir à l'attractivité de la formation et à la qualité de leur recrutement, d'organiser un véritable suivi des emplois, d'intégrer des industriels (autres que des chercheurs!) dans leurs conseils, ... Beaucoup le font sans doute déjà, mais il reste une large marge de progrès.

Fil.

Les expériences personnelles ne peuvent malheureusement suffire pour se forger une opinion générale, c'est ce que nous apprennent les statistiques. La mienne par exemple, dit que les docteurs français s'insèrent avec bien moins de problèmes à l'étranger. Elle dit aussi que l'investissement en R&D en France se fait bien plus en D qu'en R, ce qui pose un réel problème d'innovation en entreprise. Bien sûr je parle en général, car nous avons heureusement des entreprises, souvent de petites entreprises mieux adaptées à l'innovation car plus jeunes donc forcées de proposer quelque chose de neuf, qui investissent une grande part de leur budget en R. Et étonnamment, ce ne sont pas les mieux armées pour cela puisqu'elles sont fragiles. Et à l'inverse, hormis quelques grandes entreprises connues (je ne citerais personne pour ne pas faire de pub), la plupart concentrent leur budget sur le D voire le marketing (j'ai encore ce souvenir d'une entreprise fleuron qui a déplacé ses chercheurs vers le D, puis vers le marketing, un gâchis monumental). Mais malheureusement, les entrepreneurs français ont une incompréhension pour la Recherche et considèrent que leurs ingénieurs peuvent s'en charger, étant adaptables. Pourtant, si cela leur fait économiser, cela revient à user d'un tournevis pour planter un clou: ça peut marcher quelques temps en attendant mieux, mais cela ne peut certainement pas remplacer un outil adapté qu'est le marteau...

Fil.

Mais je serais effectivement intéressé par des études sur le taux d'insertion des docteurs français à l'étranger comparativement aux docteurs formés à l'étranger.

Doctrix.

@Michel Kermagoret Même si vous n'êtes pas docteur, je crois savoir qu'il y a heureusement pas mal de titulaires de doctorat dans le cabinet de conseils où vous travaillez, Klee Group @John Smith Hors du milieu académique, les deux principaux débouchés des docteurs (issus des sciences expérimentales) sont la R&D et les cabinets de conseil, me semble-t-il @EducPros Un certain nombre blogueurs hébergés sur votre plateforme abordent ce sujet depuis pas mal de temps : Doctrix bien sûr et aussi Thomas Roulet, Universitas, sans oublier Pierre Dubois

John Smith.

Je suis juste sceptique quant à l'adéquation du PhD avec la fonction de conseil. Je peux comprendre que l'on fasse appel à un cabinet de conseil pour s'adjoindre de nouvelles compétences (managériales, commerciales, légales...) lors d'évènements ponctuels comme l'implantation dans un nouveau marché ou une réorganisation de l'entreprise. Ces compétences-là ne sont pas technologiques: elles ne sont pas acquises durant une thèse (de sciences expérimentales). J'imagine que les docteurs sont auditionnés pour le métier de consultant parce que, dans ce groupe, la proportion de personnes réfléchies est bien supérieure à la moyenne de la population. C'est malheureux: le PhD est ici recherché parce qu'il joue le rôle d'une présélection (sur des capacités préexistantes avant la thèse), et non parce qu'il valide des compétences nouvelles acquises durant la thèse.

Fil.

Effectivement, l'étude CAREER a d'ailleurs fait une liste des compétences développées en doctorat, et contrairement à un a priori tenace dans certaines entreprises connaissant mal les docteurs, elles vont bien au delà de l'expertise technique.

Michel Kermagoret.

Un des enjeux qui ne semble pas traiter dans les débats est l'employabilité du docteur hors de son périmètre de thèse qui dans certains cas est très étroit voire inexistant dans le monde privé. Pour interviewer régulièrement des docteurs pour des fonctions de conseil, je suis frappé par leur manque de pragmatisme et de connaissance du monde de l'entreprise. Un docteur se retrouve à 28 / 30 ans moins bien armé pour le monde réel que des élèves en école de commerce ou d'ingénieur en stage de césure. Donc quand on finit par embaucher un docteur, on sait qu'on a souvent un long (18 - 24 mois) processus pour le remettre à niveau, sans compter leur frustration d'être moins bien payé que des gens dont le diplôme est a priori moins élevé.

John Smith.

Vous travaillez dans le conseil. Je ne pense pas que vous soyez le mieux placé pour juger de l'apport de quoi que ce soit dans la R&D. Un docteur sera plus frustré d'être au chômage que d'être embauché avec un salaire inférieur aux standards internationaux pour un PhD. Votre commentaire reflète un certain mépris pour les docteurs

Bernard Legras.

Un apport essentiel du doctorat est d'entraîner l'étudiant à penser par lui même et à trouver des solutions originales à des problèmes compliqués en s'appuyant sur les connaissances les plus en pointe. Dans un monde où les entreprises ne survivent que grâce à l'innovation, ce n'est peut être pas inutile. En tout cas cela a été compris dans les pays qui nous dament le pion et où les docteurs, formés de la même manière que chez nous, trouvent facilement à s'employer.