Chercheurs : comment revenir en France après un contrat à l’étranger ?

Olivier Monod
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Université Berkeley - Californie
Revenir en France après une expérience à l'étranger peut s'apparenter à un parcours du combattant pour les enseignants-chercheurs // ©  Bénédicte Lassalle / Signatures pour l'Étudiant
Les jeunes chercheurs sont poussés à partir à l’étranger. Mais cette expérience hors de France n’est pas une assurance pour trouver un poste ensuite. Il faut bien se préparer et éviter quelques écueils, alors que la campagne de recrutement 2015 bat son plein.

"Il ne faut pas vouloir préparer tout seul une audition." Aline Brunon, 30 ans, normalienne, agrégée de mécanique, est revenue d’un postdoc en Allemagne il y a deux ans. Elle a candidaté à trois postes et été classée trois fois deuxième. "Il faut être au courant de ce qui se passe. Par exemple, il m’a été reproché de ne pas présenter de projet de recherche dans mon dossier, alors que ce n’est pas demandé dans les textes officiels. Il faut aller à la pêche aux infos !"

L’exception culturelle française

Des sections à contacter, un dossier à remplir et un oral à préparer. Que ce soit pour entrer à l’université, au CNRS ou dans un autre établissement public à caractère scientifique et technique, le système est le même. "C’est un peu un moule, reconnaît Marie-Josèphe Leroy-Zamia, directrice de recherche à l’Inserm. Les candidats peuvent nous contacter s’ils ont des questions. Nous avons même des attachés scientifiques aux États-Unis pour accompagner les candidats mais le système n’est pas encore très opérationnel."

Première difficulté : identifier la section du CNU ou du CNRS dans laquelle candidater. Comme en témoigne Pierre-Antoine Gourraud, professeur à l’université de Californie, à San Francisco : "Pendant six ans aux États-Unis, on ne m’a pas vraiment demandé si j’étais généticien, neurologiste, biostatisticien, épidémiologiste ou immunologiste. Ce qui compte, c’est ce que l’on accomplit. Le fait d'emprunter à de multiples disciplines est plutôt bien vu. Pour revenir en France, le choix de la section du CNU est crucial, et la transdisciplinarité est plutôt un désavantage."

Pour revenir en France, le choix de la section du CNU est crucial, et la transdisciplinarité est plutôt un désavantage.

Rester en contact pendant son séjour à l’étranger

Garder le contact avec la culture française et rester en lien avec des laboratoires sur le territoire sont essentiels. "Il faut être présent sur la scène française, confirme Olivier Berné, frais chercheur au CNRS en astrophysique. Pour ma part, j’ai essayé de continuer à postuler à des concours, de faire des conférences en France pour rester visible."

Ainsi, les jeunes chercheurs pourront côtoyer des vieux routiers de la recherche française qui connaissent les ficelles. "Par exemple, il est important de postuler quand on est dans une phase ascendante de publication", conseille Marie-Jospèhe Leroy-Zamia.

Un jury, des jurés

"Rester visible sur la scène française", une injonction d’autant plus importante que les jurys sont composés de 12 à 20 personnes en fonction des cas. "J’ai été naïve, reconnaît Aline Brunon. J’ai candidaté sur un poste en sachant que le directeur du laboratoire me voulait vraiment. Mais il ne représente que 1 voix sur 12. En fait, il faut convaincre les gens qui ont des attentes différentes."

Le constat est le même du côté de Pierre-Antoine Gourraud. "La candidature dépend de multiples instances régionales et nationales alors qu'aux États-Unis c’est le responsable de département qui a le pouvoir…"

Fabio Pistolesi, président de la section CNRS 03 matière condensée structure et propriété électronique, confirme l’importance de la collégialité dans la décision. "La plupart du temps, la décision est prise sans vote, les membres du jury discutent entre eux et la décision émerge par consensus."

J’ai dû résumer dix ans de carrière en dix minutes. À quoi cela sert-il de faire des jurys aussi vastes et aussi peu spécialistes ?

L’entraÎnement, l’entraÎnement, l’entraÎnement

"Les membres du jury ne sont pas forcément spécialistes de votre sujet, décrypte Olivier Berné. Il faut convaincre tout le monde du large intérêt de son projet et de sa recherche. On s’adresse à la communauté." Le tout en dix à vingt minutes. "J’ai dû résumer dix ans de carrière en dix minutes, peste un candidat. À quoi cela sert-il de faire des jurys aussi vastes et aussi peu spécialistes ? Ils ne mesurent pas la qualité scientifique de ce qu’on produit !"

Pour réussir cet exercice bien particulier, il faut s’entraîner. L’idéal pour un candidat est de se faire coacher par un directeur d’unité qui veut l’accueillir dans son laboratoire et qui va pouvoir l’aider à développer un projet de recherche et une manière de le défendre. "On recrute des fonctionnaires pour la vie, donc on cherche des personnes scientifiquement matures, explique Fabio Pistolesi. Une personne un peu coachée peut paraître plus mûre…"

Cette connaissance des attentes du jury prend d’autant plus de place que l’expérience à l’étranger n’apparaît pas, dans les enquêtes, comme un atout sur le CV, notamment à l’université. "Dans la dernière étude de l’Apec et de l’Andès sur les jeunes chercheurs, on voit que l’expérience à l’étranger n’est pas un prérequis obligatoire, détaille Anthony Guihur, ancien président de l’Association des doctorants de Tours. Les jeunes chercheurs en couple et parents sont moins enclins à partir à l'étranger. Ils sont aussi moins exigeants sur la nature du travail et sur les prestations salariales."

Et l’université a des besoins différents de ceux des organimes de recherche. "Je suis dans une université sous-dotée, les recrutements sont le plus souvent dirigés par les besoins en enseignement", explique Frédérique Pigeyre, professeur en sciences de gestion à l’université Paris-Est.

Cumuler les miles

Reste les conditions matérielles. Pour les postdoctorants évoluant aux États-Unis, au Japon ou en Australie, passer un concours est fastidieux et dispendieux. La convocation à l’oral tombe trois semaines à deux mois avant la date fatidique. Il faut, toutes affaires cessantes, se rendre en France, les auditions à distance étant excessivement rares et les différents instituts ne prenant pas en charge le déplacement… Lisa Jacquin, aujourd’hui maître de conférences en biologie à Toulouse, a contourné le problème. "J’ai pris un poste d’Ater en revenant du Canada pour éviter de faire trop d’allers-retours."

"Probablement justifiée en raison du recrutement 'à vie' du chercheur statutaire en France, une énergie phénoménale est déployée autour du candidat. Le recrutement est un processus très lent et très normé qui est un désavantage dans le contexte international", regrette Pierre-Antoine Gourraud.  Et ce pendant plusieurs années puisque l’âge moyen de recrutement ne cesse de reculer. La plupart des candidats doivent postuler pendant au moins trois ans avant d’obtenir un poste. Ce qui fait dire à un candidat pas encore intégré. "J’ai l’impression que, une fois recrutées, de nombreuses personnes sont en burn-out à cause du processus de sélection."


Olivier Monod | Publié le