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Université : le système opaque des capacités d'accueil en question

Camille Stromboni
Publié le - Mis à jour le
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Des étudiants de licence 1 de Staps en cours d'escalade à l'université de Limoges (Campus de Brive-la-Gaillarde)
Des étudiants de licence 1 de Staps en cours d'escalade à l'université de Limoges (Campus de Brive-la-Gaillarde) // ©  Patrick Allard / R.E.A

Le phénomène n’est pas nouveau mais il prend de l'ampleur : les facs affichent de plus en plus souvent des capacités d’accueil limitées, sans que les règles du jeu soient clairement établies. Une pratique que dénonce l'Unef dans une enquête publiée le 15 juillet 2015.

Dans plusieurs filières universitaires, la pression à l'entrée est désormais constante. En Staps (sciences et techniques des activités physiques et sportives) ou en psychologie, très souvent, la demande des bacheliers dépasse l’offre, et de loin ! Résultat : les facs développent des "capacités d’accueil limitées". Soit un numerus clausus au-dessus duquel des candidats sont refusés.

Une limitation de l’accès aux filières générales qui provoque toujours l’émoi et l’incompréhension d’un certain nombre de bacheliers, la fac ayant pour mission d’accueillir… tout le monde ! Encore plus avec le très contesté tirage au sort qui s'ensuit.

Un état des lieux difficile à établir

Dans son enquête annuelle sur les pratiques illégales des facs en matière de sélection, publiée le le 15 juillet 2015, l'Unef avance que 30% des formations seraient ainsi restreintes. Elle dénonce cette réduction accrue des capacités d'accueil, que constate également le président de la CPU (Conférence des présidents d'université), Jean-Loup Salzmann. Et de souligner des moyens toujours plus faibles de facs et un nombre d'étudiants croissant.

Il reste difficile d’évaluer l'ampleur du contingentement. Les responsables du site APB (Admission-postbac) déclarent que le nombre de licences proposées en capacité limitée n’a pas progressé par rapport à l’an dernier. 15% des 2.660 parcours sont concernés. Mais tout dépend des académies, des filières et de la fluctuation de la demande.

La ligne rouge : refuser des "premiers vœux"

À Caen, plusieurs formations ont été prises d’assaut cette année. Particulièrement les Staps, pour lesquelles la situation reste "problématique", reconnaît la directrice générale des services, Nathalie Hauchard-Séguin, à la veille de la "troisième phase APB". Entendez : l’établissement risque de refuser des bacheliers qui ont pourtant placé ces formations en premier vœu sur APB ! Un phénomène nouveau dans ces filières en tension qui, jusqu’ici, réussissaient au moins à accueillir tous ces premiers choix.

Cela constitue une vraie "ligne rouge", s’inquiète le président de la Conférence des directeurs d’UFR Staps, Didier Delignières. "Jusqu’ici nous avons toujours réussi à satisfaire tous les vœux 1 de l’académie, décrit le doyen de Staps de l’université de Montpellier. Mais je ne suis pas sûr qu’on y arrive cette année." De manière générale, dans cette filière saturée depuis plusieurs années, "la tension reste très forte, comme l’an dernier, confie l’universitaire. À Montpellier par exemple, tous vœux confondus, j’ai 4.300 candidats, dont 800 demandes en premier vœu, pour 650 places".

À échelle moindre, ce sont aussi les sciences de l’éducation qui ont le vent en poupe cette année. Les licences 1 ont été ouvertes à la rentrée 2015 dans ces cursus qui débutaient auparavant en L3. À Caen, plus d’une centaine de candidats vont être acceptés, alors que 30 places étaient prévues à l’origine et surtout que 400 demandes ont été formulées. Même phénomène à Montpellier 3, qui va devoir faire un tri entre des candidats qui ont placé cette formation en premier vœu. "Heureusement, des filières alternatives répondent bien aux projets des étudiants, rassure la présidente, Anne Fraïsse. Beaucoup visent les métiers de l’enseignement."

un développement inÉluctable ?

La présidente montpelliéraine, qui a instauré six filières en capacités d’accueil limitées l’an dernier face à l’afflux de candidats et au manque de moyens, a ainsi diminué de près de 1.000 étudiants son effectif de L1. Et elle constate cette année un résultat inattendu : ces filières sont moins sous pression en 2015. Elles pourront accueillir tous les "vœux 1", et pour plusieurs d’entre elles, descendre bien plus bas dans la liste des lycéens de l’académie. "Cela a découragé ceux qui ne voulaient pas vraiment venir dans ces cursus, analyse Anne Fraïsse. Et les taux de réussite de certaines de ces L1 ont parfois bien augmenté !"

Université Paris Descartes - Institut de psychologie (Boulogne)

Ces capacités limitées pourraient d’ailleurs se développer car elles font des envieux, en temps de difficultés budgétaires dans les universités. Par exemple, dans la voie très attractive du droit. "Nous sommes un certain nombre à étudier cette opportunité, reconnaît Sandrine Clavel, présidente de la Conférence des doyens de droit et science politique, à la tête de la fac de droit de l’université Versailles-Saint-Quentin. Dans notre filière, le ratio étudiant/enseignant est dramatiquement faible. Les effectifs que nous accueillons dépendent seulement de nos capacités d’accueil ‘physiques’ [locaux] mais ce n’est plus possible, il faut tenir compte de nos moyens d’encadrement extrêmement limités."

Ces négociations de boutiquiers [sur les capacités d'accueil] devraient, en théorie, passer devant les instances centrales des universités, mais ce n'est pas toujours le cas (W.Martinet - Unef)

Le recteur au cœur de la décision

Quels sont les critères pour qu’une université puisse mettre en place une capacité d’accueil limitée dans un de ses parcours ? La réponse se trouve chez les recteurs, qui ont la main pour répondre favorablement, ou non, aux demandes des facs.

"Nous discutons en amont avec les universités, au début de l’année universitaire en fonction des chiffres précédents, explique Armande Le Pellec Muller, rectrice de l’académie de Montpellier. Nous prenons en compte la question des locaux, de la sécurité, des moyens d’enseignement, mais aussi la dimension pédagogique et la réalité de l’insertion professionnelle. L’attractivité très forte de notre territoire joue également. Notre priorité étant que tous les bacheliers de notre académie aient une place." Une vingtaine de parcours sont en capacité limitée dans l’académie montpelliéraine, qui avait affiché pour la première fois des contingentements sur APB en 2012, dans deux cursus (Staps et science politique).

des négociations jugées opaques

"Nous avons du mal à croire à la sincérité des choix qui sont faits tant les choses sont opaques, estime pourtant Alexandre Leroy, président du syndicat étudiant la Fage. Si le problème enfle, c’est aussi parce que cela se passe dans le flou le plus total : ces capacités ne sont pas vraiment discutées avec les représentants des enseignants, des administratifs, des étudiants." Pour lui, d’autres leviers devraient être actionnés avant d’en arriver à cette limitation, comme une meilleure utilisation de l’immobilier, ou de la pédagogie numérique. "Ces négociations de boutiquiers devraient, en théorie, passer devant les instances centrales des universités, mais ce n'est pas toujours le cas", décrit William Martinet, président de l'Unef.

"Les recteurs ont pour consigne de ne recourir à ces limitations que lorsque cela est inévitable, après avoir étudié toutes les autres solutions", explique cependant le ministère, qui assure, lui, que ces mesures passent devant les conseils d’administration des facs. "Et surtout : elles ne servent en aucun cas à faire du malthusianisme : la filière Staps accueille chaque année plus d’étudiants en L1 ! Ces filières en capacités limitées ouvrent 82.000 places en 2015, contre 78.000 en 2014", insiste-t-on rue Descartes. "Ce n’est jamais une décision prise en toute sérénité, mais elle n’a rien d’opaque, renchérit la rectrice montpelliéraine. Elle est simplement complexe."

la qualité des formations en jeu

Les situations varient en effet beaucoup d’une académie à l’autre, dessinant une logique peu lisible. "En Staps, certains UFR affichent des capacités limitées. D’autres le font de manière plus tacite : il n’y pas forcément des capacités limitées inscrites sur APB, mais quand le seuil est dépassé, les inscriptions sont stoppées", confie Didier Delignières. Certains recteurs choisissent parfois le silence face à la demande d'une fac, raconte un président d'université francilien en colère. Selon les académies, ils semblent en effet plus ou moins enclins à accepter ces filières contingentées. Quitte à préférer une filière proche de la saturation.

Avec six postes d’enseignants-chercheurs pour 700 étudiants en info-com’, pensez-vous qu’un autre établissement fonctionne à ce niveau de tension (D.Varaschin)

"C’est un débat très difficile, reconnaît Denis Varaschin, à la tête de l’université de Savoie, qui a vu son nombre d'étudiants très fortement croître ces dernières années. Bien sûr, nous pourrions donner leurs chances à tous ceux qui veulent venir, en aménageant les maquettes de formation : quitte à dénaturer nos enseignements, et à provoquer une sélection effroyable par l’échec ! Ce n’est pas notre philosophie : nous voulons faire réussir nos étudiants et préserver la qualité des formations. D’autant que nous sommes souvent déjà à nos limites : avec six postes d’enseignants-chercheurs pour 700 étudiants en info-com’, pensez-vous qu’un autre établissement fonctionne à ce niveau de tension ?"


Camille Stromboni | Publié le - Mis à jour le

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Étienne.

Le dossier de l'UNEF n'est pas détaillé, un pourcentage en l'air et des captures d'écran de site de fac qui demandent des prérequis pour rentrer dans des cursus spécifiques (un prérequis pour faire une bi-licence n'implique pas de prérequis pour faire une licence simple). Mon avis est d'ouvrir le robinet des crédits, donc du nombre d'élèves, là où il y a des besoins et des emplois à la clé. L'UNEF pense hélas trop souvent que l'État offre les études aux étudiants pour leurs beaux yeux et la simple "envie d'apprendre", j'ai une conception plus pragmatique : faire les études pour exercer un métier et de cette manière être utile à la société.

Jean-Patrick Nanteuil.

L'UNEF et M. Mandon ont raison. Il est indispensable d'investir massivement dans ces secteurs prioritaires pour l'avenir du pays : Staps, psycho, info-com, sciences de l'éducation.