Les universités face au défi du financement de la rénovation énergétique

Sarah Nafti Publié le
Les universités face au défi du financement de la rénovation énergétique
L'université de Grenoble-Alpes a mené de lourds travaux de rénovation énergétique. // ©  Francois HENRY/REA
Manque de financements, explosion des coûts des travaux, les universités cherchent des solutions pour améliorer un bâti parfois très dégradé et coûteux en énergie.

Plus du tiers du parc immobilier des universités "est dans un état pas ou peu satisfaisant", selon le rapport de la Cour des comptes publié en octobre 2022.

Pour répondre aux enjeux de rénovation énergétique, Sylvie Retailleau, ministre de l'Enseignement supérieur, annonçait fin mars que 432 projets portés par son ministère étaient lauréats de l'appel à projets (AAP) de la Direction de l'immobilier de l'État. Les universités et autres établissements publics d'enseignement supérieur représentent 245 projets, pour un total de 80 millions d'euros.

Pourtant, dans son rapport, la Cour des comptes citait l'estimation du ministère, qui évaluait à 7 milliards d'euros le coût de réhabilitation du patrimoine universitaire, dont 75% serait en lien avec la transition énergétique et environnementale. Pour France Universités, ce chiffre atteint même 15 milliards d'euros. La dotation de l'appel à projet semble donc une goutte d'eau mais le ministère insiste sur le fait "qu'il s'agit d'un financement complémentaire".

En effet, pour financer les grands travaux, "la dotation propre de l'université ne suffit pas", explique Julien Aldhuy, vice-président patrimoine, campus et développement durable de l'université Paris-Est Créteil (Upec). L'université compte surtout sur les CPER (contrats plans État Région), qui permettent les financements les plus importants et peut, également, répondre aux AAP.

Les appels à projets pour "identifier les projets les plus mûrs" mais qui risquent "d'accentuer les inégalités"

Pour Julien Aldhuy, l'intérêt du dernier AAP est d'être "perlé", c'est-à-dire qu'il devrait être régulièrement renouvelé par l'État. Ce qui permet de présenter des projets et de les faire financer lors de leurs différentes phases : l'étude, puis la conception et la réalisation, ce qui n'était pas possible pour les précédents AAP. L'inconvénient, en revanche, c'est "qu'il y a plus de demandes que de financements disponibles".

Pour le ministère, l'AAP est une voie "pour identifier les projets les plus mûrs et les plus efficients", soit ceux pour lesquels "il y aura le maximum d'économie d'énergie à l'euro dépensé".

Jean-Marc Nicolas, secrétaire général de la CGT FERC Sup, regrette que ces financements par AAP "ne permettent que des rénovations au cas par cas" et non des projets à long terme. Le risque, pour le syndicaliste, est "d'accentuer les inégalités entre les universités qui peuvent investir des fonds propres et les autres".

Et Jean-Marc Nicolas de rappeler que l'ESR a été particulièrement touché par les annulations de crédits annoncées en début d'année, avec 588 millions d'euros en moins. Même si le ministère se veut rassurant et assure que, pour l'instant, cela ne met en péril aucun projet de rénovation, l'inquiétude est là.

L'exemple de l'université Sorbonne-Paris Nord

Du côté des universités, tous les moyens sont utilisés pour assurer la rénovation thermique. À l'université Sorbonne Paris Nord (USPN), cela concerne des gros travaux, avec, par exemple, l'engagement de 44 millions d'euros dans le cadre du CPER pour rénover deux bâtiments, "mais aussi de plus petits travaux, comme remplacer des lampes ordinaires par des leds, ou changer les portes et les fenêtres pour améliorer l'isolation", explique Christophe Fouqueré, président de l'USPN.

À chaque fois, l'université engage des fonds propres et "n'en a plus". "En deux ans, nous avons dépensé six millions d'euros sur nos fonds propres. Cela représente beaucoup dans un budget de 200 millions d'euros, utilisé à 82% pour la masse salariale", résume le président.

En deux ans, nous avons dépensé six millions d'euros sur nos fonds propres. (C. Fouqueré, USPN)

Face à des rénovations, "qui n'avaient pas été faites depuis 50 ans", le coût des travaux est d'autant plus élevé que certains nécessitent de la prévention particulière, comme les bâtiments avec de l'amiante.

Dans les années 2000, le Plan Campus a permis de financer une partie de la rénovation des établissements du supérieur. "Mais les bâtiments de Seine-Saint-Denis n'ont pas été concernés", remarque Christophe Fouqueré, alors même que le rapport de la Cour des Comptes estime que 80% des bâtiments de l'USPN sont vétustes.

Faire des choix parmi les priorités de rénovation

Le manque de financements implique de prioriser les travaux. Un processus "complexe" détaille Julien Aldhuy : "On priorise les bâtiments les plus en retard, ceux qui n'ont jamais été rénovés depuis leur construction", mais il faut également considérer les priorités des financeurs et les questions logistiques, car l'université continue d'accueillir des étudiants pendant les travaux.

Ainsi, l'université Paris-Est Créteil est lauréate du dernier AAP, avec une enveloppe d'environ 650.000 euros pour rénover le bâtiment principal de l'Inspé de Bonneuil-sur-Marne et d'améliorer la faculté de santé de Créteil. Mais l'Upec avait présenté un troisième projet pour la faculté de sciences et technologies, projet qui n'a pas été retenu.

L'université de Picardie Jules Verne (UPJV) estime, elle, à 250 millions d'euros les fonds nécessaires si tous les travaux de son bâti de 300.000 m², devaient être réalisés. Le financement obtenu de 7,7 millions d'euros lors du dernier AAP va lui permettre de finaliser la rénovation du campus santé, financé par ailleurs par le CPER (15,6 millions d'euros) et les fonds propres (6,6 millions d'euros).

Ce projet, d'abord estimé à 23 millions d'euros, va coûter finalement 30 millions d'euros, à cause de la hausse du prix des travaux. "L'État doit investir énormément pour être en phase avec sa politique de baisse de la consommation énergétique", constate Vincent Niot, vice-président en charge des moyens de l'UPJV.

Cependant, en raison de la hausse de prix de l'énergie, il note qu'en moyenne, "nous dépensions entre trois et quatre millions d'euros par an, c'est devenu sept à huit millions, cette année. Mais la rénovation nous permet un gain énergétique de l'ordre de 50% environ".

Une économie invisible ?

Pour Damien Verhaeghe, vice-président RH et patrimoine de l'université d'Aix-Marseille, il est clair que les économies liées à la baisse de la consommation énergétique sont absorbées par la hausse des coûts de l'énergie.

Dans sa rénovation du campus Saint-Jérôme - qui a peu bénéficié des financements CPER, ces dernières années - l'université envisage une partie d'autoproduction énergétique via des panneaux photovoltaïques, par exemple.

Pour financer le projet de rénovation de 100 millions d'euros, l'université est la première à expérimenter un contrat de tiers-financement : l'université va payer des annuités de près de cinq millions d'euros à un consortium qui sera chargé des travaux, et ce, grâce notamment au reliquat des financements du Plan Campus.

La quête de nouvelles ressources

Car les universités sont à la recherche de nouvelles solutions pour rénover le bâti. C'est le cas de l'université d'Aix-Marseille qui gère aujourd'hui des bâtiments qui étaient appartenaient auparavant à l'État. Or, certains d'entre eux n'ont pas été suffisamment entretenus depuis 25 ans.

L'université d'Aix-Marseille estime entre 700 millions et 1 milliard d'euros les fonds nécessaires pour rénover l'intégralité de ses locaux. Et ce, dans un contexte d'explosion des coûts des matériaux et de l'énergie.

Le problème, c'est que le CPER, signé tous les six ans, "ne permet pas de faire du préventif mais uniquement du curatif". Quant aux appels à projet de la Direction de l'immobilier de l'État, ils ne représentent que quelques millions d'euros et "mettent en concurrence les universités". Pour Damien Verhaeghe "le sujet d'ouvrir les possibilités d'emprunt aux universités pour la rénovation immobilière doit se poser".

Pour les organismes de recherche, une équation difficile à résoudre

L'Inrae, lauréate de l'AAP pour l'isolation thermique de bâtiments à Champenoux, intègre son projet dans une démarche plus large de réduction de son impact environnemental.

"Nous déployons un plan de sobriété énergétique, qui passe par une réflexion autour des besoins et des façons d'utiliser l'énergie", explique Guillaume Pinget, directeur du patrimoine et de l'immobilier d'Inrae. Température des locaux, optimisation de l'espace, gestion des échantillons qui nécessitent d’être stockés en ultra froid… Mis en place fin 2022, ce plan a permis de baisser de 18% la consommation en 2023.

Sur les projets d'investissement, l'Inrae va bénéficier de 12,5 millions d'euros de l'État dans le cadre du dernier AAP mais cherche également des cofinancements "à tous les guichets", nationaux comme locaux.

Parmi ses priorités, réduire la part de chaufferie au fioul pour investir dans la biomasse. Toutefois, il reste difficile pour les établissements de recherche de se fixer un objectif à long terme sur la baisse de la consommation d'énergie. "Nous devons rester flexibles car les laboratoires ont des besoins différents selon les années et les recherches menées", rappelle Guillaume Pinget.

Sarah Nafti | Publié le