Claire Barbillon (École du Louvre) : "Nous n'allons pas créer une école virtuelle du Louvre ni proposer des cours désincarnés"

Pauline Bluteau
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Claire Barbillon (École du Louvre) : "Nous n'allons pas créer une école virtuelle du Louvre ni proposer des cours désincarnés"
// ©  majid boustany
Cinq ans après son arrivée à l'École du Louvre, Claire Barbillon, la directrice, n'a qu'une idée en tête : poursuivre la croissance de la prestigieuse institution tout en conservant l'exigence qui lui est propre. Pour EducPros, elle revient sur ses ambitions passées, présentes et futures pour l'école située au cœur du Palais du Louvre.

Vous avez inauguré le 11 mars dernier de nouveaux espaces de l’École du Louvre. Pourquoi cette transformation était-elle nécessaire ?

Claire Barbillon, directrice de l'Ecole du Louvre depuis 2017. // © Lola Meyrat

Nous avons la chance d'avoir une aile et un sous-sol juste à côté du musée du Louvre. Nous sommes dans ces locaux depuis 1998. Dès 2017, j'ai souhaité une triangulation entre l'école, le musée et la bibliothèque. Pour moi, c'est important que les étudiants découvrent ce que permet le livre et qu'ils puissent étudier dans de bonnes conditions. Je me suis inspirée de mes voyages, au Canada notamment, pour revoir cet environnement en apportant plus de convivialité, de modernité.

L'objectif que nous avions en tête, c'était de reconfigurer l'école avec de nouveaux espaces au sein même du Palais du Louvre. Nous souhaitions rénover la bibliothèque pour en faire le troisième lieu de la vie d’un élève de l’École. Nous voulions aussi créer un centre de recherche pour nos doctorants et réaménager des espaces comme la cafétéria, les services documentaire et informatique.

J'ai rencontré Majid Boustany, qui a été séduit par ce projet de transformation et qui a accepté d'être notre mécène. Il nous a aidés à hauteur de 2,5 millions d'euros pour remanier la bibliothèque et la cafétéria. Nous avons pu également remplacer un espace qui était dédié à la photothèque – où l'on stockait les diapositives, mais qui ne servaient plus -, en un centre de recherche et un espace de données numériques.

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Vous êtes présidente de l'École du Louvre depuis 2017 et avez entamé votre deuxième mandat. Comment comptez-vous œuvrer pour le développement de votre établissement ?

Je préfère parler de croissance que de développement. Car pour nous, la priorité reste l'insertion professionnelle. Nous devons donc rester raisonnable sur le nombre d'étudiants, ne pas être pléthorique. L'exigence reste aussi fondamentale, c'est notre priorité. Nous prévoyons cela dit le déploiement de nouveaux diplômes.

Majid Boustany nous a aidés à hauteur de 2,5 millions d'euros pour remanier la bibliothèque et la cafétéria.

Mais comme je le dis souvent, l'école fonctionne grâce à ses deux jambes : l'enseignement supérieur et les auditeurs libres. Or, le développement culturel est un impératif pour l'école. Cela permet aux gens de se sentir plus à l'aise dans le profit que l'on tire du patrimoine. Comme cet aspect est assez peu développé dans le secondaire, nous proposons des formations, des cours du soir et même en région. C'est essentiel de poursuivre en ce sens.

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Est-ce que la crise sanitaire a aussi réorienté votre stratégie ?

Tout à fait. Notre enjeu est de former un campus numérique. Nous nous sommes rendu compte pendant les confinements que nous n'avions aucun moyen ou ressource. Nous avons dû nous y mettre pour assurer un suivi pédagogique et pallier l'absence de cours en amphi. Désormais, nous sommes plus apaisés et nous voyons toutes les améliorations que cela peut apporter à la pédagogie.

Nous voyons le numérique comme un outil en plus qui pourra être utilisé pendant les cours, et non comme un remplacement. Il peut par exemple compléter un dispositif pédagogique ou toucher de nouveaux auditeurs. En revanche, le présentiel est irremplaçable pour les TDO (travaux dirigés devant une œuvre dans les musées). Nous n'allons donc pas créer une école virtuelle du Louvre ni proposer des cours désincarnés.

Il y a un an, les étudiants avaient exprimé leur malaise en pointant le manque de considération de la direction pendant la crise sanitaire. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Si je peux apporter une nuance, seule une trentaine d'étudiants se sont fait entendre, notamment dans la presse, sur les 1.600 que nous comptons. Nous avons fait beaucoup pendant la crise : liens personnalisés avec les primo-entrants, distribution de bons alimentaires, proposer un service médical gratuit… Nous avons aussi une personne dédiée au dialogue avec les étudiants pour répertorier toutes les difficultés, un système de délégué-étudiant, une psychologue également. Cela permet de prendre la température.

L'école fonctionne grâce à ses deux jambes : l'enseignement supérieur et les auditeurs libres.

Nous avons souhaité maintenir le dialogue avec les étudiants en proposant des réunions de libre parole pour que chacun puisse s'exprimer. Nous avons renforcé le tutorat pour les étudiants en première année afin qu'ils acquièrent la méthode de l'école et nous l'avons mis en place pour les deuxième année pour qu'ils se rassurent. Et comme, ce qui est anxiogène pour eux, ce sont les examens terminaux, nous avons aussi mis en place des examens blancs. Nous avons ainsi augmenté le taux de réussite.

Néanmoins, il est vrai que le taux d'insertion professionnelle est en baisse. Nous étions à 85% et en 2021 et nous sommes passés à 82%. C'est très déstabilisant car nous avions pourtant redoublé d'efforts pour fournir des stages professionnalisants, nous avions mis en place les midis de l'insertion, des tables-rondes… Je pense que le taux d'insertion va remonter comme la France reste un pays où le patrimoine est valorisé.

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Vous avez aussi l'ambition de développer l'international. Comment cela va-t-il se traduire concrètement pour les étudiants ?

Nous avons tout d'abord multiplié les partenariats internationaux et nous en avons de très solides avec des doubles diplômes. Ce sont des échanges bilatéraux en fonction des spécialités proposées par les autres établissements. Cela peut être complémentaire et/ou lié au prestige comme c'est le cas de Columbia University à New York. Nous devions aussi développer un partenariat avec l'Inde mais la crise sanitaire a beaucoup handicapé le projet.

Côté mobilité internationale, elle est aujourd'hui conseillée mais pas obligatoire à l'École du Louvre. Les étudiants doivent réaliser un stage long en cinquième année qu'il peuvent l'effectuer à l'étranger. Cependant, nous n'avons pas l'intention de rendre les mobilités obligatoires. L'École du Louvre n'est pas une école de privilégiés, un élève sur trois est boursier, beaucoup ont besoin de travailler.

L'École du Louvre n'est pas une école de privilégiés, un élève sur trois est boursier, beaucoup ont besoin de travailler.

Nous ne pouvons pas leur dire de mettre leur travail de côté pendant six mois ou un an, ou alors, il leur faudrait des bourses. Celles d'Erasmus ne sont pas suffisantes même si c'est un système auquel nous adhérons et qui compte beaucoup pour l'école. Nous devons donc trouver des bourses privées, des mécènes, pour développer les mobilités et démocratiser l'accès à l'école, c'est un travail quotidien.

Après 140 ans d'existence, l'École du Louvre peut-elle encore se renouveler ?

Nous nous renouvelons grâce à nos enseignants qui sont tous des vacataires. Nous accueillons 800 professionnels par an. Et puis, il y a des nouveaux musées, de nouvelles politiques, de nouveaux diplômes…

Nous allons par exemple proposer à partir de la rentrée 2022 et 2023, deux nouveaux diplômes post-master. Une année de prépa à la thèse pour choisir les bons sujets, les bonnes méthodes de travail. Ce sera un bac+6 qui sera reconnu par l'établissement. Cela devrait permettre de raccourcir la durée de la thèse, j'en fais le pari.

Cela existe déjà en Angleterre, aux Pays-Bas, en Belgique, mais pas en France. Certains étudiants n'iront pas plus loin, c'est justement l'occasion de voir si on est fait pour la recherche car il faut aimer, je sais de quoi je parle !

Retrouvez la biographie EducPros de Claire Barbillon


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