Mathias Vicherat (Sciences po Paris) : "Je veux redynamiser les relations avec les IEP de région, de pair à pair"

Agnès Millet
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Mathias Vicherat (Sciences po Paris) : "Je veux redynamiser les relations avec les IEP de région, de pair à pair"
A la tête de Sciences Po Paris depuis novembre, Mathias Vicherat fait le point pour EducPros sur les dossiers en cours. // ©  Eric TSCHAEN/REA
Nommé à la tête de Sciences po Paris, en novembre 2021, après une crise institutionnelle forte; Mathias Vicherat porte plusieurs axes stratégiques pour l'établissement : relations aux autres IEP, poursuite de la réforme des modalités d'admission mais également place dans la vie publique, notamment avec une actualité politique et géopolitique intense, en 2022.

Vous avez pris votre mandat de directeur après une crise institutionnelle et médiatique liée à l'affaire Duhamel. Aujourd'hui, dans quelle situation est Sciences po Paris ?

Tout le monde a envie de tourner la page et de retrouver un nouveau souffle. J'ai lancé une grande consultation auprès des communautés internes, pour connaître les attentes et les avis des salariés. Elle s'est terminée le 22 mars et des groupes de travail se mettront en place. Nous lancerons une étude auprès des étudiants avec l’appui du Cevipof et une consultation des alumni.

Rappelons tout de même que, pendant cette crise, l'établissement a continué de très bien fonctionner sur son cœur de métier : les formations étaient délivrées et la recherche menée, avec, toujours, de très bons résultats en matière d'appels à projets. A l'international, ces affaires ont finalement eu peu d'impact.

Où en est le dossier de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) ?

La cellule externe prise en charge de France Victimes est en place. La cellule d’enquête est présidée par une magistrate et une référente VSS, rattachée à la direction générale, interagit avec les référents VSS des campus. Des améliorations sont toujours possibles, notamment pour une meilleure prise en charge des étudiants non francophones.

Nos actions de sensibilisation sont également perfectibles, pour les rendre plus opérationnelles. Aujourd'hui, un dispositif complet existe : désormais, il faut que chacun, de façon très pratico-pratique, sache comment il fonctionne. Par exemple, pour savoir, en cas de problème, qui l'on doit contacter en premier.

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Vous faites du bien-être étudiant une des priorités de votre action, en agissant notamment contre les discriminations…

Oui, l'idée est d'avoir un référent sur ces questions et d'avoir un dispositif aussi complet sur les discriminations que pour la lutte contre les VSS. Il faut que cela soit concret : s'il y a du racisme, par exemple, cela doit être traité. Je ne veux pas me placer sur la dimension des débats théoriques, je veux apporter des réponses concrètes.

Pourtant, des étudiants alertent les médias en accusant l'institution de discriminer ceux qui se trouvent en situation de handicap ou en difficulté de santé ?

J'ai pris rendez-vous avec ce collectif, la direction de la vie étudiante l’a fait également. Ils ont raison de poser le sujet de la prise en compte du handicap. Des efforts sont faits à Sciences po. Pas moins de 350 élèves sur 15.000 sont reconnus être dans cette situation et ils sont suivis mais nous devons toujours nous améliorer. Des mesures sont mises en œuvre au quotidien pour accompagner les situations de handicap ou de maladie invalidante.

Certains étudiants ne nous ont peut-être pas informés de leur situation. Sur ces cas individuels, nous devons progresser car nous devons aider ces élèves.

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Quel rôle joueront les campus de Sciences po en région ?

Je viens de finir mon tour de France des campus. Je vais réfléchir à l'organisation mais sans remettre en cause l'existence des campus en région qui est une très bonne chose. Parmi les questions que j’étudie, il y a la répartition des étudiants entre les campus et le renforcement de filières particulières proposées dans les campus.

Concernant les Instituts d'études politiques, avez-vous des projets de mutualisation ?

Oui, il est important que notre établissement soit en relation avec les autres Sciences Po. Je veux redynamiser les relations avec les IEP de région, de pair à pair. Nous nous sommes rassemblés en séminaire, avec tous les directeurs d'IEP, à la mi-mars.

Aujourd'hui, les moments de rassemblement se concentrent sur les concours d'éloquence ou des compétitions sportives. Il y aurait davantage à faire pour des coopérations étudiantes.

Il est important que notre établissement soit en relation avec les autres Sciences Po.

Nous pourrions aller plus loin en développant des projets communs. Il y a des possibilités de partenariats de cours : sur les transitions et le développement durable, par exemple. Ou sur la question de l'égalité des chances, en faisant mieux dialoguer nos dispositifs et nos réseaux de lycées partenaires. D'autant que Sciences po Paris porte l'objectif de passer de 166 à 200 lycées en Convention éducation prioritaire (CEP), en ciblant les zones rurales et périurbaines pour atteindre 15% d'intégrés en 2023, contre 10% aujourd'hui.

Nous voyons bien, avec des phénomènes comme #SciencesPorcs que nos établissements sont perçus comme un ensemble et que nous partageons des sujets – qui dépassent d'ailleurs nos instituts. Nous souhaitons travailler, évidemment, sur la mutualisation de bonnes pratiques contre les VSS.

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Vous tirez un bilan positif de la réforme de l'admission post-bac en matière d'ouverture sociale, puisque 29% d'admis étaient boursiers en 2021 (+5 points). Mais quid des stratégies de ceux qui s'inscrivent dans ces lycées CEP alors qu'ils pourraient tenter la voie classique ?

Cela a pu peut-être arriver. Nous agissons sur deux points : nous organisons un renouvellement progressif des lycées, ce qui va conduire certains lycées à sortir du dispositif CEP. Et nous essayons de repérer ces stratégies de contournement lors de l’étude des dossiers. Cependant, d'une certaine manière, cela permet d'améliorer la mixité sociale de ces lycées.

Mais le système fonctionne. On remarque que les admis issus de CEP affichent les mêmes taux d'insertion. Une exception peut-être pour les concours de la haute fonction publique, où ils restent beaucoup moins nombreux à s'inscrire. C’est un sujet sur lequel nous devons nous pencher avec le support des nouvelles Classes talents.

Plus généralement, après cette deuxième session de recrutement, nous ferons un bilan de la réforme.

On pense toujours qu'il faut avoir un très bon profil pour intégrer Sciences po… Y a-t-il une place pour des lycéens moyens, qui deviennent excellents par la suite ?

Nous ne recrutons pas que des élèves ayant 19/20. Mais c'est une réalité : il faut un très bon niveau pour intégrer Sciences po. Je le redis : avec Parcoursup, il vaut mieux avoir 18 à Bordeaux que 13 à Paris. En 2021, la réforme a d'ailleurs permis de "déparisianiser" notre recrutement.

Nous sommes aussi très curieux des trajectoires durant le lycée. Si un élève change de lycée entre la première et la terminale, nous saurons apprécier sa capacité d’adaptation. Si ses notes baissent puis remontent, nous prenons en compte sa capacité de rebond, etc.

Nous ne recrutons pas que des élèves ayant 19/20. Mais c'est une réalité : il faut un très bon niveau pour intégrer Sciences po.

Nous avons également des admissions en master. Et l'objectif est de proposer de l'alternance dans chacune de nos écoles. Nous espérons pour une ouverture à la rentrée 2022 ou 2023, pour l'École de droit et la Paris School of International Affairs qui ne le proposent pas encore.

Ces nouvelles épreuves, différentes de celles connues par les lycées, ne risquent-elles pas d'avantager ceux qui peuvent payer une prépa privée ?

Je pense qu'au contraire, le côté formatage et bachotage joue moins que lorsqu'il y avait des épreuves écrites. Réussir un commentaire d'image est moins lié à son bagage social, car c'est une épreuve ouverte, qui ne fait pas appel aux connaissances.

En lien avec l'actualité, comment l'établissement s'implique concernant le conflit en Ukraine ?

Notre priorité est de prendre soin de nos étudiants ukrainiens et russes. Nous allons aussi accueillir des étudiants et chercheurs ukrainiens et une bourse de scolarité va être versée à ces étudiants. D'autant que notre lien est fort, puisque notre campus de Dijon est tourné sur l'Europe centrale et orientale.

Nous avons suspendu nos accords avec nos cinq partenaires russes, ainsi que notre double diplôme avec MGIMO, l'institut des relations internationales de Moscou. En revanche, nous souhaitons continuer à accueillir des étudiants et des chercheurs russes.

Côté scientifique, nous proposons deux cycles de conférences – sur l’aspect économique et sur les conséquences géostratégiques et géopolitiques. Nous voyons qu'il y a une demande de décryptage de la part de nos étudiants.

Cela renforce votre envie de "remettre Sciences po au cœur de la cité" ?

Oui, c'est l'un de mes axes stratégiques. Et l'on voit que les chercheurs de Sciences po sont omniprésents dans les médias pour analyser la situation d’un point de vue géopolitique, économique et social. Pour moi, quelqu'un qui enseigne à Sciences po doit avoir un pied dans l'arène. Il ne s'agit pas que d'être dans son magistère, au sein de l'établissement. Il y a un rôle civique à porter une parole publique.

Retrouvez la biographie EducPros de Mathias Vicherat


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