Sciences po Paris : Mathias Vicherat souhaite insuffler une nouvelle dynamique

Agnès Millet
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Sciences po Paris : Mathias Vicherat souhaite insuffler une nouvelle dynamique
// ©  Romain GAILLARD/REA
Le nouveau directeur, Mathias Vicherat, nommé en novembre 2021, dévoile ses priorités pour son mandat à la tête de Sciences po Paris. Après un an de crise institutionnelle liée à l'affaire Duhamel et au départ de Frédéric Mion et en pleine crise sanitaire, le cap est clair : "l'apaisement des communautés".

S'il s'est donné quelques mois avant de présenter sa feuille de route, c'est que Mathias Vicherat voulait prendre la température d'un établissement fragilisé. "Le besoin général, c'est l'apaisement, c'est le besoin d'un plus grand collectif. Tout le monde a envie de retrouver un nouveau souffle", diagnostique le nouveau directeur de Sciences po Paris.

Une grande concertation sur l'identité et la stratégie de l'établissement sera lancée, en février, auprès des salariés et des étudiants, d'autant que l'établissement célèbre ses 150 ans cette année. Une première depuis 2011, qui doit répondre à cette nécessité de "pleine collégialité", à laquelle Mathias Vicherat entend répondre, en associant davantage les professeurs et les étudiants sur le fonctionnement de l'établissement.

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Renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles

Après la crise provoquée par l'affaire Duhamel, l'ancien président de la FNSP accusé d'inceste, et le phénomène #SciencesPorcs qui a secoué tous les IEP, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles restent une priorité. Plus de 97% des étudiants et des personnels ont suivi des actions de formation et de sensibilisation.

Un dispositif d'écoute et d'accompagnement a été mis en place, en externe, en lien avec France Victimes. "Nous voulons aller plus loin", précise cependant Mathias Vicherat. Depuis janvier, une cellule d’enquête interne préalable (CEIP), présidée par une magistrate indépendante, a pour but de "caractériser les faits pour accélérer les procédures", précise ainsi le nouveau directeur.

Objectif : qu'il s'écoule moins de deux mois entre un signalement et le déclenchement ou non de poursuites. "Je serai d'une sévérité absolue sur ces sujets". Par ailleurs, un référent sur la question des discriminations et un président de la commission de déontologie ont été recrutés.

Sciences po va également va ouvrir un centre de santé d'accompagnement psychologique en 2022 à Paris en lien avec l'ARS d'Ile-de-France. Et afin de garantir "le bien-être étudiant", l'établissement réfléchit à la banalisation du jeudi après-midi pour des travaux collectifs, la pratique sportive…

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Le bilan de la réforme 2021 du concours

Avec la réforme du concours post-bac, "nous n'avons jamais bradé l'excellence", martèle le directeur qui rappelle que 97% des admis 2021 affichent une mention très bien, au bac.

Il se réjouit aussi du fait que les candidats viennent d’établissements bien plus variés, puisque l’on compte 2.093 lycées représentés (+45% par rapport à 2020). "C'est un élément important de déparisianisation de Sciences po, 70% des admis ne sont pas originaires d'Ile-de-France. Nous avons discuté avec quelques grands lycées parisiens pour expliquer que nous allions vers une forme de changement. C'est vrai qu'aujourd'hui les notes et le niveau dans la classe comptent davantage. Il vaut mieux être premier dans un bon lycée à Bordeaux qu'en milieu de classe, dans un grand lycée parisien. Nous l'assumons."

Une réforme qui semble aussi avoir porté ses fruits côté égalité des chances, avec 29% d'admis 2021 boursiers du supérieur, Sciences po atteint presque son objectif de 30%.

Le directeur note toutefois que les moyens de l'édition 2022 seront "adaptés" pour améliorer les procédures. Avec +107% de candidats, le concours 2021 avait subi des dysfonctionnements, faisant pleuvoir les critiques. "Nous mobiliserons davantage de professeurs et personnels, afin d'éviter les embouteillages dans l'analyse des dossiers et pour les jurys. De plus, nous pourrons désormais communiquer avec les candidats qui n'ont pas été retenus."

Face à la déception de candidats, Sciences po défend ses modalités de sélection

Diversifier davantage les profils

Autre levier pour l'ouverture sociale : les conventions éducation prioritaire sont désormais au nombre de 166, avec un objectif de 200, notamment dans les zones rurales et périurbaines. La part des CEP dans les admissions sera portée de 10% à 15%, d'ici deux ans. L'alternance sera systématisée, afin que les sept écoles spécialisées de cycle master proposent cette formule.

La diversification des profils porte également sur les internationaux, qui représentent 49% des étudiants de Sciences po et près de 150 nationalités. Pour une plus grande diversité des origines, l'institution ciblera l'Afrique, francophone et anglophone.

Renforcer la faculté permanente

Si les cours de Sciences po Paris s'appuient sur une force de 4.600 vacataires extérieurs, ils sont animés par une faculté permanente de 260 enseignants, notamment nourris par une convention avec le CNRS, qui doit être rediscutée. Mathias Vicherat se donne là un objectif ambitieux, puisqu'il souhaite augmenter de 30% ce corps académique, soit près de 80 recrutements en cinq ans.

Début février, un comité de recherche sera installé pour pourvoir un poste de directeur de la recherche et d'enseignement, "pour améliorer la conjugaison des deux, qui fonctionnent trop en silo".

Pour financer ses projets, le nouveau directeur exclut une augmentation des frais d'inscription. Mais il entend discuter avec l'État de sa subvention publique, inchangée depuis 2012, en fixant des projets communs et une logique de bonus-malus.

Sciences po mise sur la formation continue, déjà présente à Paris, qui devrait être expérimentée dans les campus régionaux. "Nous voulons développer très fortement des programmes courts, sur mesure et des microcertifications".

Et le recours à des dons et au mécénat s'amorce, puisqu'en juin, l'Institut McCourt a cédé une enveloppe de 25 millions de dollars (près de 22 millions d'euros) sur dix ans, qui permettront de financer huit projets de recherche et l'embauche de trois professeurs sur la thématique des transformations numériques.

Un nouveau cadre pour replacer Sciences po dans la cité

Concernant le rôle de l'établissement dans société, Mathias Vicherat acte une évolution de l'accueil des personnalités.

"Sciences po est un cadre où l'éthique du débat doit se jouer, avec du contradictoire et du scientifique, dans une organisation claire. Il n'est plus question d'accueillir des meetings politiques. Cela me paraît essentiel pour que Sciences po retrouve sa place dans la cité. C'est un lieu de savoir."

Pour la présidentielle, le Parlement des étudiants a approché tous les candidats, pour les inviter dans ce format standardisé d'1h45, qui inclut des échanges sur les propositions des candidats, avec des académiques.

Interrogé sur l'éventuelle venue d'Éric Zemmour, le directeur répond : "Le pluralisme doit être la marque de fabrique de Sciences po. Je suis un homme de gauche, mais je ne serai pas un directeur de gauche". Il précise que si des dates sont déjà fixées pour d'autres candidats, Éric Zemmour, "manifestement, ne souhaite pas venir à Sciences po".


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