Nicole Rege Colet : "Les pionniers de l'innovation sont assez isolés dans les universités"

Sophie Blitman
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Nicole Rege Colet, directrice de l'Institut de développement et d'innovations pédagogiques de Strasbourg.
Nicole Rege Colet, directrice de l'Institut de développement et d'innovations pédagogiques de Strasbourg. // ©  Catherine Schröder / Université de Strasbourg
C'est une première : le ministère organise le 31 mars et le 1er avril les Journées de l'innovation pédagogique dans l'enseignement supérieur. Un signe positif, même si cette thématique n'a pas encore pris toute son ampleur en France, comme l'analyse Nicole Rege Colet, directrice de l'Idip, l'institut que l'université de Strasbourg dédie à ce sujet.

L'innovation pédagogique est à l'honneur, avec les deux journées de conférences et de rencontres que lui consacre le ministère. Est-ce le signe que la France s'est véritablement emparée de ce sujet ?

Donner aux jeunes des outils leur permettant de penser un futur qui est le leur, et non un passé qui est celui des enseignants, est à mes yeux, le but de l'institution universitaire. Nous ne pouvons pas tout contrôler. On ne peut pas prévoir le prochain krach boursier ou un tremblement de terre en Californie, c'est d'ailleurs tout le drame de l'homo sapiens ! Dès lors, notre responsabilité est de former des gens capables de gérer de telles situations si elles devaient advenir.

Or, comme le dit très bien André Comte Sponville, dans les universités françaises, nous enseignons les disciplines et leur histoire ; nous n'apprenons pas à penser le réel à travers les disciplines, contrairement aux Anglo-saxons, qui considèrent les disciplines comme des prismes, des cadres pour agir.

Deux conceptions de l'université s'opposent : celle d'un conservatoire des savoirs et celle d'un lieu de création d'outils pour penser le présent. La tradition française est plutôt du côté du conservatoire quand le MIT, et, plus largement, les 50 premières universités du classement de Shanghai, se sont attachées à créer des pépinières d'innovateurs.

La France est désormais en train de le faire, mais timidement, parce que la pensée dominante reste celle de maintenir le système coûte que coûte, dans une vision de reproduction que Bourdieu a décrite dans les années 1960. Aujourd'hui, on peut dire que l'innovation frémit doucement.

Quels sont les freins à un développement plus important ?

D'abord la centralisation, mais aussi la pseudo-autonomie des universités, qui n'en sont qu'à leurs premiers pas. Pour l'instant, il me semble que l'apprentissage de l'autonomie est précautionneux, sinon suspicieux. Ce n'est pas parce qu'on ouvre la cage qu'un oiseau est capable de prendre son vol !

Je viens d'un pays [la Suisse, ndlr] où les établissements d'enseignement supérieur sont franchement autonomes et où le rapport à l'autorité est très différent. En France, beaucoup de collègues, méfiants, se demandent s'ils peuvent vraiment prendre certaines décisions ou s'ils risquent de se faire taper sur les doigts par le ministère. En même temps, parfois, cela peut aussi être une excuse pour ne pas prendre ses responsabilités.

Qu'est-ce qui pourrait faire bouger les choses ?

Aujourd'hui, les pionniers de l'innovation sont assez isolés dans les établissements, il faut qu'ils se rencontrent ! Il n'y a pas de culture de partage à l'université, pas de salle des profs où se réunir, pas d'endroit où discuter de manière conviviale et informelle. Or, ces tiers lieux sont importants, pour les étudiants comme pour les enseignants-chercheurs. Parfois, on découvre à un colloque international ce que fait son collègue !

Ce n'est pas évident de s'organiser dans un système aussi pyramidal, mais de petits groupes, capables d'agir avec le pouvoir décisionnel, doivent s'organiser, puis, sur le mode de la division cellulaire, créer un organisme. On dit qu'il faut cinq personnes pour changer le monde…

Il n'y a pas de culture de partage à l'université.

Encore faut-il en avoir les moyens. L'innovation peut-elle vraiment compenser le manque de ressources ?

Cela paraît illusoire si l'on se situe dans une logique de croissance linéaire. En revanche, cela est possible si l'on considère que le capitalisme a atteint ses limites et qu'il y a aujourd'hui un changement de paradigme. L'innovation peut permettre de repenser le gouvernement politique, les relations économiques, et, plus largement, des questions de société. Sur ces bases-là, il faut regarder la réalité et se demander : que fais-je dans ma sphère d'action et puis-je le faire autrement ? Autrement dit, il s'agit de voir comment faire de notre mieux dans le contexte actuel.

Cela dit, sans menace, la peur de bouger est parfois forte et l'on ne peut pas toujours faire l'économie d'expériences douloureuses. En ce sens, une crise peut avoir un effet bénéfique. C'est ce qui s'est passé à l'université de Sherbrooke, aujourd'hui citée en exemple en matière d'innovation pédagogique.

Il faut se rappeler que cette excellence est née d'une crise économique majeure. L'alternative était simple : soit l'établissement fermait, soit il inventait un projet vraiment innovant. C'est ce qu'ont décidé de faire un petit groupe de personnes autour du président. En France, certaines universités sont au bord de la faillite. La conjonction de la hausse de la population étudiante et de la baisse des ressources est une véritable bombe. Reste à savoir ce qu'il adviendra quand elle explosera.

31 mars et 1er avril 2016 : première édition des Jipes
Soutenir les politiques
d'innovation pédagogique, mobiliser tous les acteurs et diffuser les bonnes pratiques : tel sont les objectifs des Jipes (Journées nationales de l’innovation pédagogique dans l’enseignement supérieur), organisées par le ministère de l'Enseignement supérieur, en partenariat avec l'ANR (Agence nationale de la recherche), la CPU (Conférence des présidents d'université) et la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs).
Outre l'organisation de débats et tables-rondes, cette première édition entend mettre en valeur des initiatives concrètes et favoriser les rencontres informelles. Le secrétaire d'État, Thierry Mandon, remettra à cette occasion les prix Peps (Passion enseignement et pédagogie dans le supérieur), attribués à six projets innovants.

 


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