Quand les neurosciences plaident en faveur de l’égalité femmes-hommes

Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur
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cerveaux hommes-femmes © Usefulprogress
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Le cerveau a-t-il un sexe ? A l'occasion de l'édition 2013 du salon européen de l’éducation, qui met à l'honneur l’égalité femmes-hommes, la neurobiologiste Catherine Vidal, directrice de recherche à l'Institut Pasteur et membre du comité d'orientation du Laboratoire de l'égalité, apporte un éclairage scientifique sur la question, en se focalisant sur la plasticité cérébrale, cette propriété du cerveau à se façonner en fonction de l'histoire vécue.

Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur // DR"Les capacités de plasticité du cerveau apportent un éclairage nouveau sur les processus qui contribuent à forger nos identités sexuées. A la naissance, le petit humain n’a pas conscience de son sexe. Il va l’apprendre progressivement à mesure que ses capacités cognitives se développent. Ce n'est qu'à partir de l'âge de deux ans et demi que l'enfant devient capable de s'identifier à l’un des deux sexes. Or depuis la naissance, il évolue dans un environnement sexué : la chambre, les jouets, les vêtements diffèrent selon le sexe de l'enfant. C'est l'interaction avec le milieu familial, social, culturel qui va orienter les gouts, les aptitudes et contribuer à forger les traits de personnalité en fonction des modèles du masculin et du féminin donnés par la société.

Or malgré toutes ces évidences, les thèses d'un déterminisme biologique des différences entre les sexes sont toujours bien vivaces. De plus en plus d’ouvrages destinés au grand public prétendent expliquer les comportements des femmes et des hommes par les gènes, le cerveau, les hormones. On nous annonce régulièrement de nouvelles "découvertes" : gène de l'homosexualité, hormone de la fidélité, neurones de l'empathie... Ces discours n’auraient pas d’importance s’ils n’étaient pas amplifiés par les médias et donnés en pâture à un public non averti qui finalement se trouve berné. Et au-delà, les conséquences sur la vie sociale ne sont pas anodines. Si nos capacités mentales, nos talents sont inscrits dans la nature biologique de chacun, pourquoi pousser les filles à faire des sciences et les garçons à apprendre des langues ? A quoi bon le soutien scolaire et la mixité ? Si l’on donne une explication "naturelle" aux différences sociales et professionnelles entre les hommes et les femmes, tout programme social pour l’égalité des chances devient inutile. Le "neuro-sexisme" contemporain fait recette dans les milieux conservateurs pour justifier les inégalités entre les sexes. La question du sexe du cerveau n’est jamais neutre.

Si l’on donne une explication "naturelle" aux différences sociales et professionnelles entre les hommes et les femmes, tout programme social pour l’égalité des chances devient inutile

Développement du cerveau et plasticité cérébrale

Quand le nouveau-né voit le jour, son cerveau compte cent milliards de neurones, qui ces­sent alors de se multiplier. Mais la fabrication du cerveau est loin d’être terminée car les connexions entre les neurones, ou synapses, commencent à peine à se former : seulement 10% d’entre elles sont présentes à la nais­sance. Les 90% du million de milliards de synapses du cerveau humain se fabriquent ensuite, en interaction étroite avec l’environnement tant physique que social.

Dans la dynamique du développement du cerveau, la structuration de la matière cérébrale est le reflet intime de l’expérience vécue. Le dilemme classique d’une opposition entre nature et culture est dépassé car les deux sont inséparables.

L'imagerie cérébrale de l'apprentissage

Grâce à l'imagerie cérébrale par IRM, on peut désormais "voir" le cerveau se modifier en fonction de l’apprentissage et de l’expérience vécue. Par exemple, dans le cerveau de musiciens, on a pu montrer des modifications du cortex cérébral liées à la pratique intensive de leur instrument depuis leur plus jeune âge, ce qui montre l'impact majeur de l'apprentissage sur la construction du cerveau des enfants dont les capacités de plasticité sont particulièrement prononcées.

La plasticité cérébrale est à l'œuvre également pendant la vie d’adulte. Une étude par IRM réalisée chez des chauffeurs de taxi a montré que les zones du cerveau qui contrôlent la représentation de l'espace sont plus développées, et ce proportionnellement au nombre d'années d'expérience de la conduite du taxi. L'apprentissage de notions abstraites peut aussi entraîner des modifications cérébrales. Chez des mathématiciens professionnels, on a observé par IRM un épaississement des régions impliquées dans le calcul et la représentation visuelle et spatiale.

En outre, la plasticité cérébrale se traduit non seulement par la mobilisation accrue de régions du cortex pour assurer une nouvelle fonction, mais aussi par des capacités de réversibilité quand la fonction n'est plus sollicitée.

Ces exemples, et bien d'autres, permettent de comprendre pourquoi nous avons toutes et tous des cerveaux différents, indépendamment du sexe. Il y a sur terre sept milliards d'individus et autant de personnalités et de cerveaux différents.

Cerveau, sexe et aptitudes cognitives

L’aptitude au langage est souvent présentée comme étant plus développée chez les femmes que chez les hommes. Cette capacité serait facilitée chez les femmes par une prédisposition de leurs cerveaux dans la répartition des aires du langage. Ce que démentent aujourd’hui les études par IRM. De même, on a  pensé que les femmes étaient plus efficaces que les hommes pour faire plusieurs choses à la fois, parce qu'elles elles activaient davantage leurs deux hémisphères. Cette hypothèse n'a pas été vérifiée par l'IRM.

Le cerveau des filles pas doué pour les maths ?

L'idée que les filles sont moins douées que les garçons pour les maths se forge très tôt dans l'esprit des enfants, avant même le début de l'apprentissage des mathématiques à l'école. Ce préjugé s'inscrit dans une réalité sociale et culturelle où perdurent les stéréotypes sur les représentations sexuées des disciplines, des métiers, des rôles sociaux et familiaux des femmes et des hommes. Parents et enseignants peuvent difficilement y échapper.

Les recherches montrent que la prétendue infériorité des filles pour le raisonnement mathématique n'a aucun fondement neurobiologique. Dans la petite enfance, les systèmes cognitifs qui permettent de maîtriser les opérations élémentaires en mathématiques se développent de la même façon chez les filles et les garçons. Jusqu'à l'âge de 10 ans les aptitudes au raisonnement mathématiques sont identiques dans les deux sexes.

C'est à partir de l'adolescence et chez l'adulte que des écarts de performances en faveur des garçons ont été décrits dans certains tests de mathématiques. En 1990 aux Etats-Unis, une étude statistique sur des millions d'élèves avait montré que les garçons réussissaient mieux que les filles dans des tests de mathématiques. Certains avaient interprété ce résultat comme étant le signe d'une inaptitude du cerveau des filles à faire des maths…

La même enquête commanditée en 2008 montre cette fois que les filles obtiennent des résultats aussi bons que les garçons. Difficile d'imaginer qu'il y ait eu, en deux décennies, une mutation génétique du cerveau des filles qui les rendent plus matheuses ! Ces résultats sont en fait dus au développement de l'enseignement des sciences et à la présence croissante des filles dans ces filières.

Une autre étude menée auprès de 500.000 adolescents dans 69 pays a montré que plus l'environnement socioculturel est favorable à l'égalité entre les sexes, plus les filles obtiennent de bons scores aux tests mathématiques. Globalement, tous pays confondus, on ne trouve pas de différences statistiques entre les sexes. Par contre, il existe une grande variabilité dans les écarts de performance en maths entre les pays. Ces variations ont été corrélées à un index d'émancipation des femmes évalué dans les différents pays sur plusieurs critères : scolarisation des filles, place des femmes sur le marché du travail, loi autorisant le divorce et l'avortement, espérance de vie, représentation parlementaire des femmes... Les résultats montrent que les écarts de performance en maths en faveur des garçons sont importants dans des pays où l'index d'émancipation des femmes est faible, tels que la Turquie, la Corée, l'Italie. Les écarts sont moindres dans les pays comme le Portugal, la France, la Pologne. En Norvège et en Suède, il n'y a pas de différence entre les sexes. Et en Islande, les filles sont même meilleures en maths que les garçons.

Globalement, tous pays confondus, on ne trouve pas de différences statistiques entre les sexes sur le niveau en mathématiques

L’ensemble de ces arguments plaide en faveur d’un rôle majeur des facteurs socioculturels dans les différences de performances entre les sexes, qu’il s’agisse des mathématiques ou d’autres disciplines. C'est cependant la position contraire qui est défendue dans certains milieux éducatifs, particulièrement aux Etats-Unis. L'idéologie essentialiste reste la source d’inspiration des mouvements ultraconservateurs qui militent pour la suppression de la mixité dans les écoles. Leur argumentation est basée sur de prétendues différences cérébrales entre les garçons et les filles qui feraient que les élèves apprennent de manière différente selon leur sexe et réussissent davantage lorsqu’ils sont séparés.

La réalité est toute autre. D'une part, il n'existe aucunes données scientifiques d'ordre neurobiologique ou psychologique qui permettent de justifier la ségrégation dans l'éducation. D'autre part, les études internationales menées dans différents pays (Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande) ont clairement démontré que les résultats scolaires dans les classes non mixtes ne sont pas meilleurs que dans les classes mixtes. Ces études montrent aussi que la ségrégation des sexes à l'école crée un environnement unisexe artificiel qui encourage les préjugés sexistes. A l'inverse, la mixité qui incite à travailler ensemble et à coopérer, réduit les attitudes stéréotypées. L'école mixte prépare les enfants à prendre leur place dans la société où femmes et hommes interagissent dans la vie publique et privée.

Ainsi, au 19ème siècle, la forme du crâne et la taille du cerveau ont été utilisées pour justifier la hiérarchie entre les sexes, les races et les classes sociales. De nos jours, les méthodes d’investigation ont fait des progrès spectaculaires avec l'imagerie cérébrale. Le concept de plasticité cérébrale apporte un éclairage neurobiologique fondamental sur les processus de construction sociale et culturelle de nos identités sexuées. Il vient ainsi conforter et enrichir les recherches en sciences humaines sur le genre.

Néanmoins, l'idée que l'ordre social est le reflet d'un ordre biologique est encore vivace dans l'espace public. La vigilance s'impose face au risque de détournement des neurosciences à des fins idéologiques. Dans ce contexte, il est du devoir des biologistes de s'engager au côté des sciences humaines pour forger et diffuser un savoir scientifique de qualité et par là même contribuer à construire une culture de l'égalité entre les femmes et les hommes."

Pour en savoir plus
Lire l'interview de Catherine Vidal sur le site Chercheurs d'actu.
Voir son intervention vidéo à la conférence TEDx Paris organisée en 2011.

Consulter le site du Laboratoire de l'égalité.

Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur | Publié le