L'université deviendra-t-elle "le troisième stade de l'enseignement secondaire" ?


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Université Paris 2 - Assas -  2012
QSF tire la sonnette d'alarme devant la situation de l'université française. // ©  Camille Stromboni
Dans une lettre ouverte publiée sur le site de "The Conversation France", Olivier Beaud, Claudio Galderisi et Denis Kamboucher, à la tête de l'associaition QSF (Qualité de la science française) alertent Thierry Mandon sur la dégradation de l'université française.

"Monsieur le Ministre,

Nous souhaitons revenir sur l'entretien que nous avons pu avoir avec vous et avec les membres de votre cabinet, le 14 octobre, car le temps malheureusement limité de notre rencontre ne nous a pas permis de préciser un certain nombre de points et surtout d'engager une discussion avec vous sur quelques-unes de vos remarques et de vos appréciations ainsi que sur le projet d'avenir que vous avez esquissé.

Le regard que les membres de QSF (Qualité de la Science Française) portent sur l'état actuel de nos universités est, vous l'aurez compris, très inquiet. Le message que porte QSF ne représente pas seulement l'expression de quelques personnalités du monde de la recherche française, qui par ailleurs honorent la science hexagonale à travers le monde.

QSF représente aujourd'hui une part de plus en plus importante de la communauté universitaire, en particulier chez les collègues du rang magistral. C'est ce dont témoignent les dernières élections du Conseil national de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et plus généralement les résultats remarquables que les listes se revendiquant de nos valeurs et de notre sigle obtiennent aux élections du Conseil national des universités.

Dégradation et dévalorisation

La grande majorité des universitaires sont animés par la passion de leur métier. Outre ce dévouement à la cause universitaire, les collègues rejoignant QSF partagent la conviction que nos laboratoires et nos formations doivent être, au niveau supérieur, le lieu principal de l'élaboration et de la transmission des connaissances et de formation des jeunes générations.

Les collègues rejoignant QSF partagent la conviction que nos laboratoires et nos formations doivent être le lieu principal de l'élaboration et de la transmission des connaissances.

Les difficultés que nos universités rencontrent face à un nouvel afflux d'étudiants avec les déséquilibres qui lui sont liés, la dévalorisation des diplômes universitaires, en particulier dans les disciplines des sciences humaines et sociales, la dégradation des conditions de travail aussi bien pour les étudiants que pour les enseignants, l'état de la plupart de nos bibliothèques universitaires (y compris pour ce qui concerne leurs fonds numériques), les difficultés croissantes pour les universitaires d'assurer à part égale leur mission d'enseignants et de chercheurs, la multiplication des tâches administratives, la concurrence déloyale, enfin, que l'université subit de la part du système sélectif constituent une réalité que l'on ne peut nier ou traiter par des simples formules.

Face à une telle situation, qui mène à une mutation de la fonction et de la vocation profonde des universités, QSF propose des solutions qui sont, depuis plus de trente ans, systématiquement ignorées par les divers pouvoirs en place. Ces solutions peuvent être discutées, mais il ne nous semble pas qu'elles puissent être considérées comme "mortifères"(1).

Moyens

Nous ne cessons de le rappeler, l'université française est prise dans un étau entre (a) un système sélectif qui attire les jeunes étudiants les plus motivés et les mieux formés, (b) des organismes de la recherche qui revendiquent leur centralité et leur prédominance dans l'espace de la recherche française et (c) la volonté politique de confier au système universitaire la mission de la diplômation de masse (composant en cela avec des syndicats étudiants très peu représentatifs mais au pouvoir de blocage démesuré).

Dans ces conditions, si rien n'est fait pour donner à nos universités les moyens budgétaires et surtout réglementaires de rivaliser avec les autres acteurs de l'enseignement supérieur et de la recherche, la transformation de l'université française en troisième stade de l'enseignement secondaire, excepté précisément pour un certain nombre de diplômes fondés sur une sélection effective, sera bientôt achevée. L'université pourra alors continuer de rendre certains services sociaux, mais elle aura perdu dynamisme et rayonnement intellectuel et n'aura alors plus de tel que le nom.

Que diraient nos collègues mathématiciens si on leur demandait d'introduire dans leurs formations de L1 une révision des équations de premier degré ?

Cette mue que nous dénonçons depuis plusieurs années est déjà particulièrement visible pour les disciplines des humanités, pour lesquelles on demande désormais aux enseignants-chercheurs de réapprendre à écrire à des étudiants qui ont eu le bac par une espèce de faveur administrative et qui ont choisi par défaut ou sans vraie connaissance de cause les filières dans lesquelles ils sont inscrits. Que diraient à juste titre nos collègues mathématiciens si on leur demandait d'introduire dans leurs formations de L1 une révision des équations de premier degré ?

Mission

Le résultat est qu'un très grand nombre d'universitaires ont aujourd'hui le sentiment de ne plus pouvoir accomplir leur mission ; ils ont le sentiment d'avoir consacré leur vie à capitaliser un savoir qu'ils ne peuvent plus transmettre, parce qu'ils sont accablés de tâches administratives et de contraintes bureaucratiques, mais aussi parce que le niveau des étudiants qu'ils ont devant eux les oblige sans cesse à reprendre les bases, ce qui est aux antipodes de l'exigence didactique et scientifique qui devrait prévaloir à l'université.

Il est essentiel, selon nous, de tenir compte de ce désarroi qui frappe un nombre croissant d'universitaires, par ailleurs très souvent bloqués dans leur carrière et ressentant presque tous durement le gel indéfiniment prolongé des traitements de la fonction publique, avec les difficultés économiques qui en résultent.

Ce désarroi, les collègues qui se sont spécialisés dans les charges d'administration ou de planification ne sont plus guère en mesure de le percevoir et ne peuvent donc en rendre compte aux responsables comme il serait nécessaire."

Olivier Beaud, professeur de droit public à Paris 2 Panthéon-Assas, président de Qualité de la Science Française (ASF)
Claudio Galderisi, professeur de langue et littérature médiévale à l'université de Poitiers, vice-président de QSF
Denis Kamboucher, professeur de philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, élu QSF au Cneser.

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(1) Terme utilisé par M. Mandon en référence à nos propositions concernant la sélection.

Les intertitres sont de la rédaction de "The Conversation" France.


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le prof.

La très grande majorité des emplois en Europe demande très peu de qualifications, en particulier très peu de qualifications intellectuelles. En Suisse, par exemple, il n'y a que 20 % des élèves qui obtiennent le bac académique. Le reste quitte l'école à l'âge de 15 ans et entre en apprentissage chez un patron où il n'y a que la pratique qui compte, sans aucun enseignant. À partir de 15 ans, 80 % de la population suisse n'a plus un seul cours théorique. Il n'y a que 20 % de la population suisse qui a rédigé un jour dans sa vie une dissertation ou étudié la littérature. On ne parle même pas de la philosophie, cela n'existe quasiment pas en Suisse. 80 % de la population suisse sait juste lire et additionner : cela suffit amplement pour exercer la très grande majorité des emplois, dans lesquels il suffit d'appuyer sur des boutons. Il n'y a absolument pas besoin de connaître la manière de résoudre des équations du premier degré pour travailler !