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Universités : 1.000 emplois annoncés, 40% gelés

Camille Stromboni  |  Publié le

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La rentrée des étudiants en première année d'histoire, à l'université Paris 4 (Sorbonne), sur le site Clignancourt (septembre 2013)
La rentrée des étudiants en première année d'histoire, à l'université Paris 4 (Sorbonne), sur le site Clignancourt (septembre 2013) // © E. Vaillant et C. Stromboni

Plus de 40% d’emplois gelés. C’est le résultat de l’enquête menée par EducPros auprès de la cinquantaine d’universités qui ont obtenu la majorité des 1.000 emplois officiellement créés en 2014 pour l’enseignement supérieur, dans le cadre des 60.000 postes destinés à l'Éducation nationale durant le quinquennat Hollande. Un décalage entre le discours ministériel et la réalité soulevé depuis longtemps par les syndicats, qui appellent à manifester le 11 décembre 2014 contre l'austérité.

Mille emplois, chaque année, pour l'enseignement supérieur, en faveur de la réussite étudiante. La mesure phare du gouvernement Hollande pour porter sa "priorité jeunesse" résiste difficilement aux difficultés budgétaires des universités. Si ce contingent est officiellement créé chaque année, 40% de ces emplois attribués aux facs en 2014 ont été gelés, d’après l’enquête d’EducPros portant sur près des trois quarts des postes (voir méthodologie en encadré).

Des dotations pour éponger les difficultés

À chaque poste attribué à une fac, le ministère transfère une dotation de 60.000 euros, que l'université, peut, ou non, utiliser pour recruter. Gelés. C’est le terme courant pour qualifier ces postes supplémentaires "reçus" mais que les universités laissent vacants, volontairement, pour ne pas terminer l'année dans le rouge.

"Ce ne sont pas des postes, c’est de la masse salariale, souligne Anne Fraïsse, présidente de l’université Montpellier 3, fortement engagée contre le ministère sur la question du manque de moyens des facs. Nos établissements n’ayant plus aucune marge de manœuvre désormais, notre seul levier, c’est le gel."

"Cela n’a rien de surprenant, réagit William Martinet, président de l’Unef. Le ministère n’assume pas ses responsabilités concernant le financement des universités, et il ne flèche pas ces postes. Le taux d’encadrement des étudiants baisse, et la situation ne va cesser d’empirer."

60 MILLIONS D'EUROS par an pour les facs

Un constat que le ministère conteste pourtant… en partie. "Ces 1.000 emplois sont véritablement créés, rappelle-t-on au cabinet de Geneviève Fioraso. Les dotations correspondantes arrivent bien chaque année dans les universités et les plafonds d’emplois de ces dernières sont relevés d’autant de postes." Soit un véritable engagement, souligne le ministère, à hauteur de 60 millions d’euros par an pendant le quinquennat.

"Ensuite, les universités, autonomes, peuvent décider de geler certains postes", reconnaît-on rue Descartes, tout en assurant cependant que ces gels ne concerneraient pas les 1.000 emplois promis à la réussite en licence, contrairement à ce que montre l’enquête EducPros.

Le ministère s’appuie sur les retours des universités, sollicitées à la fin de l’hiver 2014 pour indiquer comment elles avaient utilisé ces "1.000 emplois". "On nous a demandé de dire ce que nous faisions de ces emplois... dans le cas où nous les aurions créés", dit en souriant un président d’université du sud de la France, qui les a tous gelés.

Créer d’une main, geler de l’autre

Les stratégies des universités sont en effet diverses. Si plus de la moitié ont créé l'intégralité des "postes Fioraso" reçus, un quart ont, à l'inverse, tout gelé. Le reste des facs préférant en créer une partie et en geler une autre. Avec une dernière configuration plus baroque : certaines facs ont bien créé tous leurs "emplois licence"... tout en gelant, par ailleurs, d'autres postes, laissés vacants après un départ en retraite ou la mutation d'un personnel.

"Un jeu de bonneteau, publicitaire", soupire Anne Fraïsse. "On est dans une situation schizophrène", renchérit Mohamed Amara, président de l'université de Pau et des Pays de l'Adour, qui a créé les cinq "postes Fioraso" tout en laissant vacants une vingtaine d'autres emplois.

Une subtilité qui prend parfois tout son sens, décrivent tout de même d’autres responsables universitaires. "Nous avons fait le choix de ne pas geler ces postes, c’est une décision politique marquant la priorité que nous voulons mettre sur la réussite étudiante", explique Sabine Duhamel, vice-présidente formation et vie universitaire de l’université du Littoral. L’établissement, qui a recruté ainsi trois maîtres de conférences et deux personnels Biatss (bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, personnels de service et de santé), avec une inscription claire dans leur fiche de poste de leur mission sur la réussite en licence, a par ailleurs gelé une vingtaine d’autres emplois.

On est dans une situation schizophrène.
(M. Amara- UPPA)

Une diminution du nombre d'emplois dans les universités ?

Pour le Snesup, ces créations masquent cependant une tendance bien plus alarmante. "Geneviève Fioraso passe son temps à communiquer sur ces emplois créés, alors que le nombre de postes d’enseignants-chercheurs ouverts et pourvus ne cesse de diminuer, estime Marc Neveu, cosecrétaire général du Snesup. C’est encore 300 postes de moins en 2014 ! C’est un véritable scandale. La baisse concerne également les personnels administratifs. Les universités n’ont plus les moyens de créer ces postes, alors que le nombre d’étudiants continue de progresser. On sacrifie la jeunesse, sur l’autel de l’austérité."

Une tendance que dément le secrétariat d'État à l'Enseignement supérieur, qui soutient à l’inverse que le nombre d’enseignants à l'université augmente toujours - enseignants-chercheurs et enseignants de statut second degré (Prag-PRCE) confondus. Une guerre des chiffres loin de s'éteindre, alors que le gouvernement socialiste affiche toujours sa "priorité jeunesse".

Méthodologie de l'enquête EducPros sur les 1.000 emplois 2014
Parmi les 1.000 emplois annuels pour l'enseignement supérieur (qui font partie des 60.000 postes dédiés à l'Éducation nationale), plus des deux tiers ont été attribués aux universités en fonction de leur sous-dotation relative. Les 300 emplois restants ont été partagés entre d'autres établissements publics (une centaine) ainsi qu'au titre des politiques de sites universitaires (160), et à l'enseignement agricole (20).

EducPros a enquêté en novembre-décembre sur les 700 emplois distribués à 61 universités en 2014.  Les réponses obtenues au cours de l'enquête, auprès des 53 universités contactées, ont permis de définir comment les facs ont utilisé 90% de ces emplois. Résultat : si 394 emplois ont été créés, 221 ont été gelés. Ce qui donne un ratio de 64% de créations et 36% de gels.

EducPros a également demandé aux établissements s'ils avaient, par ailleurs, gelé d'autres emplois (via des départs à la retraite notamment) en 2014, afin d'évaluer le nombre de personnes supplémentaires présentes dans les facs concernées par ces "1.000 emplois". En tenant compte de ce gel, le nombre d'emplois créés réellement dans les universités diminue d'une soixantaine d'unités. Ce qui donne un ratio final de 55% d'emplois créés et 45% d'emplois gelés.
Des emplois pour la réussite en licence
Un renforcement de l’encadrement dans les filières universitaires surchargées, du soutien à la vie étudiante, à l’orientation, au numérique, etc. Les universités ont ciblé les "emplois Fioraso" sur la réussite en premier cycle. 

"Là où il y avait une volonté forte de l’université, ces emplois ont été utilisés sur l’ingénierie des formation en licence avec une réflexion pédagogique derrière, ce qui est très bien", ajoute William Martinet (Unef).

Parmi les 60% d’emplois créés dans les facs, d’après l’enquête EducPros, la moitié s’est portée sur des postes d’enseignants, l’autre sur des administratifs (Biatss). Parmi les enseignants, deux tiers des personnels recrutés sont des enseignants-chercheurs - à 90% des maîtres de conférences et pour 10% d’entre eux des professeurs - tandis qu’un tiers sont des professeurs de statut du second degré (Prag-PRCE).

Une petite partie des emplois créés ont servi à titulariser des contractuels déjà présents dans l’établissement. "Cela participe de notre politique de lutte contre la précarité", décrit Philippe Dulbecco, président de l'université d'Auvergne. "Cela permet aussi de payer ces personnels sur la masse salariale d’État, et non plus sur nos ressources propres", souligne son homologue clermontois Bernard Mathias (université Blaise-Pascal).
Aller plus loin
- Le document de la CP-CNU (pdf) auquel fait référence Marc Neveu (Snesup) sur la baisse du nombre d'enseignants à l'université.
- Le tableau auquel fait référence le ministère (p.321) sur la progression du nombre d'enseignants à l'université.

Camille Stromboni  |  Publié le

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