Brexit : la sortie d'Erasmus+, entre surprise et déception

Pauline Bluteau
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Brexit : la sortie d'Erasmus+, entre surprise et déception
Le Brexit et la sortie du Royaume-Uni d'Erasmus ne sera pas sans conséquences sur les établissements du supérieur. // ©  tanaonte/Adobe Stock
L’annonce a fait l’effet d’un coup de massue du côté des établissements français : depuis le 1er janvier 2021, le Royaume-Uni n’est plus considéré comme un pays membre du programme Erasmus+. Une décision "incompréhensible" qui aura des conséquences sur les futures mobilités étudiantes.

Le choc pour certains, une évidence pour d’autres…Toujours est-il que le 24 décembre dernier, l’annonce de Boris Johnson, le Premier ministre britannique, a quelque peu ébranlé l’enseignement supérieur français. En décidant de se retirer du programme Erasmus+ auquel il était attaché depuis sa création en 1987, le Royaume-Uni risque de se priver de nombreux étudiants français et européens.

Et pour cause, dès la rentrée 2021, la plupart des étudiants devront débourser plusieurs milliers d’euros pour poursuivre leur cursus dans un établissement britannique. Malgré la déception, du côté de l’agence Erasmus+ France comme des établissements du supérieur, de nouvelles stratégies devront être élaborées dans les mois à venir.

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L’onde de choc dans le supérieur

La directrice de l’agence Erasmus+ France ne le cache pas, la sortie britannique du programme Erasmus+ est une réelle surprise. "On ne le prévoyait pas comme ça", a confirmé Laure Coudret-Laut lors du colloque annuel de l’agence le 14 janvier. À quelques jours de la sortie officielle de l’Union européenne, fin décembre, les négociations s’étaient en effet accélérées sans laisser prédire une quelconque décision à ce sujet.

"On imaginait plutôt que le Brexit se ferait sans accord donc même si on est triste pour nos étudiants, on est déjà rassuré qu’une entente ait été trouvée", estime Frank Bournois, président de la commission formation à la conférence des grandes écoles (CGE) et directeur d'ESCP Business School.

Pour d’autres, comme Karine Samuel, vice-présidente des relations internationales à l’université de Grenoble-Alpes, cette décision n’a rien d’étonnant. "Le programme leur coûtait beaucoup trop cher car il n’y avait pas de réciprocité entre le nombre d’étudiants entrants et sortants. À titre d’exemple, à l’UGA, on accueille entre 50 et 100 étudiants britanniques par an alors qu’on en envoie plus de 200, c’est vraiment du simple au double !"

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La question des frais d’inscription

Malgré l’incompréhension, l’agence Erasmus+ se veut rassurante : "Les mobilités prévues au Royaume-Uni dans le cadre de projets initiés jusqu’en 2020 auront bien lieu, potentiellement jusqu’en 2023." Certains établissements français pourront donc continuer d’envoyer leurs étudiants en Grande-Bretagne sans frais supplémentaires dans le cadre de leurs projets initiaux.

Une bonne nouvelle qui n’empêchera pas la chute des mobilités vers l’outre-Manche. Depuis deux ans déjà, les étudiants français ont revu leurs ambitions : si 11.284 étudiants bénéficiaient d’un échange Erasmus+ au Royaume-Uni en 2017–2018, ils ne sont plus que 9.884 en 2018–2019. Les étudiants privilégient d’autres destinations comme l’Espagne (première destination avec 12.879 mobilités en 2018–2019) et l’Irlande (5.837 mobilités en 2018–2019 contre 4.534 en 2017–2018).

Il va y avoir des réorientations de mobilité mais l'Irlande ne pourra pas accueillir tout le monde. (K. Samuel)

La tendance pourrait se poursuivre à l’avenir notamment lorsque les premiers étudiants devront s’acquitter des frais d’inscription pour accéder aux établissements britanniques. "Certains pourront payer mais il est clair que cela va générer des inégalités", affirme Karine Samuel. Quant à savoir si des aides financières pourraient voir le jour, les réponses sont unanimes : "Qui va supporter les coûts des bourses ? Les établissements ? Ce n’est pas possible !", s’exclame Frank Bournois.

Le directeur d'ESCP BS imagine déjà plusieurs scénarios pour faire baisser la facture : faire appel aux fondations, utiliser les ressources propres de l’école, mettre en place des partenariats d’entreprises… Mais à l’université, la question semble déjà tranchée : "On n’a pas les moyens de proposer des aides, ce n’est pas à l’ordre du jour. Il faudrait une position nationale pour aider les universités, peut-être que ça arrivera, on n’en sait rien pour l’instant", admet la responsable de l’UGA.

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De nouvelles stratégies à mettre en place

Le départ du Royaume-Uni va, quoi qu’il arrive, pousser les établissements à développer de nouvelles stratégies internationales. Accords bilatéraux avec les universités britanniques, réorientation des mobilités, mobilités hybrides…

Autant de projets longs à mettre en place. "Tout cela ne peut pas se faire du jour au lendemain, c’est un travail de longue haleine et pour l’instant rien n’est exclu, assure Karine Samuel. On va devoir négocier chaque place pour l’Irlande qui risque d’être très convoitée mais qui ne pourra pas absorber toutes les mobilités de la Grande-Bretagne. Dans les mois à venir, il faudra donc évaluer le nombre de places que nous allons perdre et savoir vers quelles destinations on souhaite les orienter." L’université se dit prête à proposer des modules hybrides mais qui seront certainement payants, "or, ce n’est pas dans les habitudes des universités", regrette-t-elle.

Selon l'ampleur de la diminution du nombre d'étudiants entrants au Royaume-Uni, il pourrait y avoir de nouvelles discussions avec l'Union européenne. (F. Bournois)

Côté écoles de commerce où les mobilités internationales occupent aussi une place très importante, plusieurs options sont envisageables et notamment orienter les départs dans les campus français implantés au Royaume-Uni, comme c’est le cas d'ESCP BS.

Se pose alors la question des visas, toujours pas réglée malgré le Brexit. "Pour ceux qui souhaitent partir plus de 90 jours, il y aura des frais de dossier avoisinant plusieurs centaines d’euros. La tendance serait donc de proposer des mobilités plus courtes", détaille Frank Bournois. Mais selon le directeur, c’est bien la crise sanitaire qui occupe actuellement le gouvernement britannique. "Les écoles restent fermées jusqu’au 22 février, Erasmus n’est pas le centre du sujet, il faut d’abord gérer la crise."

Même son de cloche à l’agence Erasmus+ qui a présenté les objectifs du programme 2021–2027 dont le budget avait déjà été validé en l’absence du Royaume-Uni. Pour tous, c’est donc une véritable page qui se tourne.


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