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Hausse des frais de scolarité des Écoles centrales : "Paradoxalement, cela va favoriser l’ouverture sociale"

Eva Mignot
Publié le
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École centrale de Marseille
Centrale Marseille, comme les autres Écoles centrales de région, appliquera la hausse des droits d'inscription dès la rentrée prochaine. // ©  Pinting Lin
Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a choisi de fixer les nouveaux droits d’inscription des quatre Écoles centrales en région à 2.500 euros à la rentrée, contre 615 euros jusqu’ici. Une décision qui passe mal chez les étudiants, mais qui répond au besoin criant de nouvelles ressources de financement.

Mauvaise surprise en perspective pour les futurs étudiants des Écoles centrales de région (Lille, Lyon, Marseille et Nantes). Au moment de régler les frais d’inscription, les nouveaux entrants ne devront plus s’acquitter comme auparavant de frais de scolarité de 615 euros mais débourseront 2.500 euros par an pour une formation ingénieur. Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (Mesri), dont dépendent ces établissements, a décidé d’augmenter les droits d’inscription dès la rentrée prochaine.

Un timing loin d’être idéal

Cette annonce n’a pourtant rien d’une surprise : depuis déjà plusieurs années, une partie des écoles d’ingénieurs réclamaient à leur ministère de tutelle un relèvement des droits d’inscription. Mais la rapidité de la mise en place des nouveaux tarifs dans les Écoles centrales a pris de court les élèves ingénieurs. "Nous avons eu des retours d’élus étudiants qui se sont sentis piégés : on leur avait dit que la hausse allait être progressive et qu’elle ne s’appliquerait pas dès cette année", explique Grégory Barrère, responsable représentation au Bureau national des élèves ingénieurs (BNEI).

"Nous ne pouvions pas leur avoir promis quoi que ce soit : nous-mêmes n’avons été mis au courant de cette hausse que le 6 juillet dernier", se défend Frédéric Fotiadu, directeur de Centrale Marseille, à EducPros. La direction de Centrale Lyon, également contactée par la rédaction, n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet pour le moment.

Les frais de scolarité convergent ainsi vers ceux appliqués à CentraleSupélec. Depuis sa fusion avec l’école privée Supélec, l’établissement parisien avait été autorisé à augmenter progressivement ses coûts d’inscription, qui s’élèvent désormais à 3.500 euros par an.

De nouvelles ressources pour tenir leur rang aux niveaux national et international

À la rentrée, les Écoles centrales ne seront d’ailleurs pas les seules à augmenter leurs droits d’inscription. Les Mines Nancy vont elles aussi quadrupler leurs frais de scolarité, s’alignant ainsi sur les tarifs pratiqués par les autres écoles du groupe. "Je pense que cette hausse est essentielle pour que l’établissement tienne son rang dans cette compétition entre écoles d’ingénieurs", assure François Rousseau, directeur des Mines Nancy.

Cette décision s’inscrit donc dans un mouvement d’augmentation générale des coûts d’inscription aux écoles d’ingénieurs, dénoncé dans un communiqué du BNEI mi-juillet. Selon une enquête réalisée par News Tank en mai 2018, 13 établissements ont plus que doublé leurs frais de scolarité en cinq ans, entre 2012 et 2016. Parmi eux, on peut évoquer l’Ensta Bretagne (+221%), l’Ensae ParisTech et l’Ensai (+201%) ou encore l’IMT Mines Alès (+169%). "C’est une question d’équité entre les écoles publiques : il nous paraissait anormal que nos établissements n’aient pas les mêmes ressources que les écoles dépendant des ministères techniques [Économie, Défense, Agriculture, etc.] qui ont vu leurs frais de scolarité augmenter. Pourquoi bénéficier de droits différents alors que nous assurons la même mission ?", se demande Frédéric Fotiadu.

Les écoles ont un véritable problème de financement. Les technologies évoluent à une vitesse vertigineuse. Si rien ne se passe, on ne pourra plus financer des formations au top niveau, reconnues à l’international. (Marc Renner)

"Les écoles ont un véritable problème de financement"

Pour Marc Renner, président de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (Cdefi), l’explication de cette tendance est à chercher dans le besoin de nouvelles ressources des établissements. "Les écoles ont un véritable problème de financement. Les technologies évoluent à une vitesse vertigineuse. Si rien ne se passe, on ne pourra plus financer des formations au top niveau, reconnues à l’international, analyse-t-il. La question des augmentations des frais de scolarité sera un des sujets prioritaires à aborder à la Cdefi à la rentrée."

Si les étudiants boursiers restent exonérés des frais d’inscription, cette brusque augmentation des droits laisse craindre une exclusion des étudiants dont les revenus des parents s’avèrent juste assez élevés pour ne pas être pris en charge par le Crous mais trop faibles pour permettre de payer de tels montants annuellement. "Les écoles d’ingénieurs doivent rester ouvertes à toutes et tous. Il est hors de question qu’il y ait une sélection par l’argent", affirme Marc Renner.

Un dispositif commun pour aider financièrement les étudiants

"Paradoxalement, cette hausse des droits de scolarité va favoriser l’ouverture sociale des Écoles centrales. Le relèvement des droits nous permettra de mieux accompagner les élèves qui en ont réellement besoin", justifie Frédéric Fotiadu. Le directeur de Centrale Marseille l’assure, les écoles vont travailler ensemble pour mettre en place dès la rentrée prochaine un dispositif commun qui prendra en compte les étudiants lésés par cette décision.

"Les formations d’ingénieur ont un coût élevé pour la collectivité nationale et garantissent des salaires d’embauche immédiatement après la sortie très élevés. Il ne paraît donc pas anormal, probablement juste, voire même moral, que ceux qui en bénéficient contribuent un peu au coût de la formation", poursuit-il.

Les élèves ingénieurs ne sont pas du même avis. "Notre priorité est de contester et de geler l’arrêté qui fixera les nouveaux droits d’inscription", conclut Grégory Barrère, responsable représentation du BNEI. Pour le moment, les autres écoles dépendant du MESRI conservent les tarifs en vigueur. Reste à savoir pour combien de temps.


Eva Mignot | Publié le

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Fabien.

Michel, Je vous souhaite de tout coeur que ça se passe bien pour votre fille. Mon expérience personnelle -plus exactement, l’expérience de ma femme qui avait financé ses études au Canada par un emprunt similaire à ce que vous décrivez- c'est qu'en cas de réorientation, changement profond de vie professionnelle, etc, cela tourne vite à la très grosse galère, matériellement et psychologiquement. Je financement sur les revenus futurs par le mécanisme de l’impôt était surement le meilleur mécanisme, même s'il perd surement en efficacité avec l'internationalisation des études et des carrières. Je pense que l'ouverture sociale déjà pas brillante va pâtir de cette évolution.

Michel.

Thomas, ce que vous proposez existe déjà au Royaume Uni pour des études à l’université. Notre fille a pu ainsi contracter un prêt pour couvrir son année (11000£) et le remboursement se fera en fonction de ses revenus et donc sur une période plus ou moins longue. Le tout est en mode déclaratif, donc basé sur la confiance.

r1_vO.

Évidemment que c’est une boîte de Pandore. Partout où ça a été mis en place (GB, USA), deux conséquences : 1. Ça a augmenté jusqu’à atteindre les coûts réels, l’état se désengageant, 2. Ça a augmenté la part des enfants des classes supérieures dans les formations. La notion d’équité est évidemment un argument fallacieux, quand au côté social de la mesure (cf le directeur de Centrale Marseille), c’est au minimum de la bêtise, au pire une provocation. Les étudiants ne vont pas se mobiliser puisque ça ne concerne que les nouveaux entrants qui peut-être ne sont même pas prévenus.

Eric.

Vous avez raison. La ponction en question s'appelle l'impôt sur le revenu, qui alimente les caisses de l'état, lesquelles financent les écoles.

Thomas.

"Les formations d’ingénieur ont un coût élevé pour la collectivité nationale et garantissent des salaires d’embauche immédiatement après la sortie très élevés. Il ne paraît donc pas anormal, probablement juste, voire même moral, que ceux qui en bénéficient contribuent un peu au coût de la formation", poursuit-il. Pourquoi ne pas proposer une ponction sur salaire à la sortie de l'école à ce moment-là ? Si l'école formatrice peut récupérer un certain pourcentage du salaire plutôt que de forcer des jeunes à contracter des dettes avant même de commencer à travailler ce serait quand même beaucoup mieux. On pourrait même imaginer ce système étendu à toutes les formations. Ainsi les étudiants n'auraient plus de prêt à faire, ils n'auraient plus de problème pour payer leurs frais de scolarité, chaque école/université définirait un certain pourcentage du salaire qu'ils récupéreraient quand l'étudiant commencerait enfin à travailler pendant une certaine durée bien sûr, pas à vie. De plus le "nouveau" travailleur serait au courant bien en avance de cette ponction.

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