Jeudi noir : les raisons d'une grève historique dans l'Education nationale

Thibaut Cojean
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Jeudi noir : les raisons d'une grève historique dans l'Education nationale
Ce jeudi 13 janvier est marqué par un mouvement de grève très suivi par le personnel de l'Education nationale. // ©  AustrianImages.com/Adobe Stock
La grève de ce jeudi 13 janvier 2022 s'annonce inédite, tant par son ampleur que par son organisation. Si la gestion de la crise sanitaire a servi d'élément déclencheur, les manifestants et les grévistes expriment aussi leur ras-le-bol de la "méthode Blanquer" et leurs inquiétudes vis-à-vis des réformes éducatives menées pendant le quinquennat.

Le monde de l'éducation est en grève. Ce jeudi 13 janvier 2022, enseignants du premier et du second degrés, du privé et du public, proviseurs, inspecteurs, mais aussi assistants d'éducation, CPE, infirmiers et infirmières ou encore personnels travaillant dans les établissements sont mobilisés, répondant à l'appel de plusieurs syndicats. Trois organisations lycéennes et une association de parents d'élèves soutiennent aussi l'appel.

Mobilisation massive et successive

Si elle est historique par son ampleur, cette mobilisation est également inédite dans sa mise en place. "Ce n'est pas parti d'une plateforme, constate Claude Lelièvre, historien de l'éducation. Un syndicat s’est lancé (le Snuipp-FSU le 7 janvier, NDLR), d'autres ont suivi et ça s'est propagé très rapidement au public, au privé, dans tous les degrés et dans l'administration. C'est totalement nouveau. D'habitude ça ne se passe pas comme ça."

"Dès que j'ai eu l'information de la grève, cela m'a paru naturel de nous engager dans ce mouvement, commente en effet Eric Nicollet, secrétaire général du SUI-FSU, syndicat unitaire de l'inspection, qui a relayé l'appel le 9 janvier. La décision a été prise très rapidement et avec beaucoup de spontanéité."

On n'est pas sur du financier, de la réforme ou de l'opposition, mais sur de l'écoute, du ressenti, sur ce que nous vivons au quotidien. (O. Beaufrere)

S'il rappelle que les inspecteurs n'hésitent pas à se mobiliser, comme pour les retraites en décembre 2021, "ce qui est inédit c'est la participation très importante des collègues. C'est assez difficile pour les inspecteurs d'être en grève un jeudi car on a des agendas très contraints. Cette fois on a beaucoup de retours, beaucoup de collègues seront dans les manifestations."

Les mêmes contraintes se présenteront pour les personnels de direction du SNPDEN-Unsa, qui a rejoint le mouvement le 10 janvier. Une surprise de la part de ce syndicat réformiste. "On n'est pas sur du financier, de la réforme ou de l'opposition, mais sur de l'écoute, du ressenti, sur ce que nous vivons au quotidien", explique Olivier Beaufrere, représentant national du syndicat.

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Unis contre la "méthode Blanquer"

Depuis un mois, le quotidien dans les établissements scolaires a en effet largement été affecté par l'épidémie et l'enchaînement des protocoles sanitaires. Le proviseur fait état d'une "véritable exaspération" causée par "l'accumulation de la crise sanitaire et la communication beaucoup trop directe" du ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer. Deux sources de lassitude sont mises en avant : "la communication par la presse avant même que nous ayons les éléments officiels", et les modifications trop régulières du protocole. "On a à peine le temps de mettre en œuvre ce qui est demandé que des éléments nouveaux arrivent", souffle-t-il.

Les enseignants sont sur la même ligne. Derrière cette union d'un jour, "il y a deux choses sur lesquelles on se retrouve, résume Sophie Vénétitay, la crise sanitaire et la méthode Blanquer." Selon la secrétaire générale du Snes-FSU, syndicat majoritaire chez les enseignants, cette méthode "se caractérise par le fait que la communication politique prime sur la communication professionnelle." Pour elle, "Jean-Michel Blanquer se construit une forme de stature politique sur la question des écoles ouvertes : on a beau dire qu'on ne veut pas fermer les écoles, il continue de répondre par cette expression."

Si la gestion de la crise sanitaire a bien été l'élément catalyseur de la mobilisation, la fermeture des écoles n'est pas une revendication des grévistes qui, pour les aspects concrets, demandent plutôt des masques FFP2, des capteurs de CO2 et des professeurs remplaçants. Plusieurs syndicats ont également joint à leur mobilisation des revendications politiques et éducatives défendues de longue date. Parmi elles, la question de la réforme du bac général et technologique, à travers le calendrier de l'année de terminale et les épreuves de spécialités, prévues cette année du 14 au 16 mars.

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"Dans nos classes de terminale, on a 50–60% des effectifs présents, et ça tourne en fonction des résultats des tests Covid", expose Sophie Vénétitay, pour qui "on est passé en demi-jauge sans le dire". Dans ces conditions, le Snes, mais aussi le Snalc, la CGT, Sud ou FO, considèrent qu'il n'est "pas entendable" de conserver les épreuves à ces dates.

Depuis presque cinq ans, les réformes de Jean-Michel Blanquer conduisent à affaiblir le système éducatif, à lui enlever des moyens et renforcent encore plus les inégalités. (E. Nicollet)

Ce qu'elle appelle la "discontinuité pédagogique" n'est pas la seule responsable : "Déjà hors Covid, on trouvait que ces épreuves arrivaient trop tôt." Un avis partagé par la conférence des associations disciplinaires, qui a publié, mercredi 12 janvier, un communiqué demandant le report des épreuves de mars à juin et soutenant le mouvement de grève d'aujourd'hui.

Parmi les 13 collectifs signataires, l'Apses (association des professeurs de SES) vient de publier un sondage réalisé auprès de 1.200 professeurs de la discipline et montrant que la majorité sont en retard sur les programmes. "Pour 90% des collègues, il reste des chapitres à traiter, relate Benoît Guyon, co-président de l'Apses. Ils engagent leurs élèves dans une course au programme, qui conduit à les stresser et à survoler les chapitres."

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Lutter contre l’affaiblissement du système éducatif

Ayant déjà fait ce constat en janvier 2021 (alors que les lycées étaient en hybridation), ils demandent un changement définitif du calendrier. "On ne veut pas se retrouver tous les ans avec la même problématique." En plus des programmes trop chargés, Benoît Guyon pointe "l'absurdité pédagogique de ces écrits en mars, qui privent les élèves d'un trimestre de préparation".

Les oppositions à la politique éducative du quinquennat auront donc participé à faire gonfler le mouvement, même chez les inspecteurs. "Depuis presque cinq ans, les réformes de Jean-Michel Blanquer conduisent à affaiblir le système éducatif, à lui enlever des moyens et renforcent encore plus les inégalités", résume Eric Nicollet.

Le secrétaire général du syndicat de l'inspection souligne la difficulté "d'accompagner des politiques dont nous constatons tous les méfaits qu'elles auront pour les jeunes, pour leur formation et pour leur réussite", et dénonce des "conditions de travail de plus en plus complexes, des pressions hiérarchiques de plus en plus fortes, des injonctions contradictoires et le sentiment de ne plus pouvoir remplir notre mission correctement."

Les 'absentéistes' peuvent devenir des abstentionnistes. Si au deuxième tour Emmanuel Macron affrontait Valérie Pécresse, ça pourrait être ravageur. (C. Lelièvre)

Un million d'électeurs à apaiser

La note est salée pour Jean-Michel Blanquer. L'historien Claude Lelièvre estime que c'est pourtant lui qui a provoqué cette situation inédite. "Il a fait le pari dès son arrivée que les syndicats étaient moins puissants qu'auparavant, donc qu'il pouvait jouer l'opinion d'abord et les parents d'élèves ensuite", explique-t-il.

"Parler d''absentéisme' des enseignants plutôt que d''absence'" ces dernières semaines aurait, selon lui, jeté de l'huile sur le feu.

Mais alors que selon la presse politique, le ministre de l'Education nationale est de plus en plus isolé au sein de la majorité, doit-il s'inquiéter pour son poste à moins de quatre mois de la fin du quinquennat ? Sans faire de pari, Claude Lelièvre alerte que "les absentéistes peuvent devenir des abstentionnistes. Si au deuxième tour Emmanuel Macron affrontait quelqu'un d'extrême-droite, ce ne serait pas très grave pour lui, mais s'il est face à Valérie Pécresse, ça pourrait être ravageur. Le président ne peut pas ne pas y songer." Au point de faire un geste au million d'enseignants après une journée "plus symbolique qu'opérationnelle" ?


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