Quand les écoles d’ingénieurs s’intéressent aux khâgnes B/L

Sophie Blitman
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Université de technologie de Troyes - UTT - Hall d'entrée - ©S.Blitman
Université de technologie de Troyes - UTT - Hall d'entrée - ©S.Blitman
Alors que les écoles d'ingénieurs cherchent à attirer davantage d'étudiants, et de profils plus variés, les prépas B/L pourraient constituer un nouveau vivier. Plusieurs établissements recrutent déjà ces élèves mi-matheux, mi-littéraires. Ce qui ne va pas sans un certain nombre d'adaptations.

Cela fait longtemps que l'ENSAE ParisTech et l'ENSAI recrutent des étudiants issus de prépas B/L (Lettres et sciences sociales). Il faut dire que ces deux écoles de statistique sont relativement atypiques dans le paysage des écoles d'ingénieurs. Autre exception : l’ENSIM (Ecole nationale supérieure d’ingénieurs du Mans), qui accueille depuis 2009 des khâgne B/L dans son option "Interaction personnes systèmes", avec pour objectif de former des ingénieurs informaticiens, en s'appuyant sur les compétences développées en mathématiques.

A la rentrée 2013, c'est au tour de l'UTT (université de technologie de Troyes) de se tourner vers ces élèves mi-matheux mi-littéraires. Ils peuvent désormais intégrer, dans le cadre des admissions sur titre, la filière Management des systèmes d’information (MSI).

Diversifier les profils d'étudiants

Point commun de ces écoles ? La volonté d'introduire de la mixité au sein de leurs promotions d'étudiants, comme l'explique Timothée Toury, directeur de la formation et de la pédagogie de l’UTT : "mettre en relation des élèves qui ont des cultures différentes, les uns plus 'sciences dures', les autres davantage SHS [sciences humaines et sociales], permet de développer un état d'esprit global plus ouvert, grâce à la confrontation qui, nous l'espérons, deviendra une émulation".

Pour Julien Pouget, directeur de l'ENSAE ParisTech, cette diversité des profils est "une richesse qui fait aujourd'hui partie de l'identité de l'école. Les anciens comme les employeurs y tiennent beaucoup".

UN MOYEN de recruter plus de filles

D'autres écoles pourraient être tentées par cette diversification de leur recrutement. A la tête de Grenoble INP - Génie industriel, Jeanne Duvallet confie être intéressée par les prépas B/L, en raison "de leur potentiel de modélisation, de leur capacité d'analyse et de synthèse ainsi que de leur faculté d'argumentation. A la sortie de l'école, certains métiers, dans le domaine du planning, de l'approvisionnement ou de l'optimisation des stocks, correspondent tout à fait à ce type de profil".

En outre, accueillir des B/L permettrait de "nous ouvrir sur un public plus féminin", avance la directrice de l'école qui compte, comme beaucoup d'autres, moins d'un tiers de jeunes filles.

"Cependant, ajoute-t-elle, pédagogiquement parlant, les intégrer à notre formation d'ingénieur demande des adaptations dans la mesure où la première année est largement consacrée à un tronc commun donnant accès à tous les métiers de l'école, y compris les bureaux d'études. Ce serait plus facile de les accueillir sur des parcours déjà orientés comme des licences ou des bachelors."

Quelle adaptation de la formation ?

Pour harmoniser le niveau de ses étudiants, l'ENSAE ParisTech a conçu le premier semestre de formation comme un sas, au cours duquel chacun approfondit ses connaissances en maths ou en économie, selon son origine académique. Les étudiants suivent donc certains cours séparément avant de choisir leur spécialisation en deuxième année.

Résultat : "deux tiers des anciens B/L choisissent de s'orienter vers les maths appliquées, un tiers vers l'économie", constate le directeur de l'école Julien Pouget, qui se réjouit de cette fluidité des parcours. "Cela montre notre capacité à mener tout le monde au même niveau, quelle que soit sa filière d'entrée. Ce que vient d'ailleurs de reconnaître la CTI", estime-t-il. En effet en juin 2012, la Commission des titres d'ingénieurs a habilité l'ENSAE ParisTech pour l'ensemble de ses étudiants, alors que la précédente habilitation ne concernait que les élèves issus de maths spé.

L'ENSAE ParisTech a conçu le premier semestre de formation comme un sas de remise à niveau des élèves issus des différentes filières


De son côté, l'UTT ne prévoit pas de cours de remise à niveau spécifique pour les élèves issus de B/L, mais a fait le choix de les intégrer dans une filière particulière, le MSI (Management des systèmes d’information). "C’est un domaine particulier qui convient naturellement aux prépas B/L, car les questions de sciences sociales y sont essentielles, explique Timothée Toury, directeur de la formation et de la pédagogie de l’UTT. Cela n’aurait pas de sens d’amener ces élèves à faire de la mécanique !"

De plus, l'école mise sur les compétences acquises en classe préparatoire et sur la sélection des candidats, via l'examen de leur dossier et un entretien de motivation, pour s'assurer qu'ils pourront suivre la formation. Les parcours étant largement individualisés, ils devraient aussi "choisir naturellement davantage d'unités d'enseignement en sciences humaines et sociales que les autres", avance Timothée Toury. Enfin, ces étudiants pourront bénéficier ponctuellement d'un "accompagnement privilégié", notamment en informatique.

Pour Mathieu Ferrière, président de l'association des enseignants de sciences sociales de prépa B/L, cet intérêt des écoles d'ingénieurs est "une bonne opportunité, même si, prévient-il, cela ne concernera qu'une minorité d'élèves". Une minorité qui, à l'échelle d'une école cependant, peut contribuer à faire évoluer les processus de recrutement, et les mentalités.

Prépas B/L : des débouchés divers, des concours aussi

ENS (Ecoles normales supérieures), IEP (Instituts d'études politiques), écoles de commerce et d'ingénieurs,  mais aussi écoles de communication et de journalisme ou encore licences sélectives à l'université… Les débouchés à l'issue d'une khâgne B/L sont aujourd'hui très divers.

Si les enseignants s'en réjouissent, ils plaident aussi en faveur d'une plus grande mutualisation "pour limiter le nombre d'épreuves que nos élèves doivent passer", explique Mathieu Ferrière, président de l'association des enseignants de sciences sociales de prépa B/L.

A la session 2013, les écoles de commerce du concours Ecricome ont rejoint la banque d'épreuves B/L SES, dirigée par les ENS, et à laquelle adhèrent également l'ENSAE ParisTech et l'ENSAI. Ce n'est pas le cas, cependant, des IEP, ni des très nombreuses écoles de la BCE (banque commune d'épreuves), au premier rang desquelles HEC, l'ESSEC et l'ESCP Europe.

Sophie Blitman | Publié le

Vos commentaires (2)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires
l'étudiant.

C'est une bonne nouvelle. Mais il est vrai que les écoles d'ingénieur font peur aux BL. Le problème ne vient peut-être pas de la formation elle-même mais plutôt du fait que le parcours est très orienté dès l'entrée en école, ce qui peut rebuter les (nombreux) étudiants qui ne savent pas trop ce qu'ils veulent faire après 2 ans de prépa. Ces écoles gagneraient à avoir une meilleure valorisation auprès des CPGE BL, en intégrant la banque ENS par exemple. Si je ne me trompe pas, l'ENSAI a connu une vraie hausse du niveau de sélectivité en y entrant. On peut imaginer le même phénomène pour ces écoles-ci.

prof.

Malheureusement ces formations doivent faire peur aux étudiants de B/L, ou bien il faut le temps que cette ouverture se fasse connaitre, car -sauf erreur de ma part- il a fallu attendre la 4e rentrée pour voir 2 de ces étudiants intégrer notre formation (qui heureusement est ouverte à d'autres profils également!), qui s'en sortent très bien.