Concours d'entrée aux grandes écoles : une méritocratie à nuancer

Juliette Loiseau
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Concours d'entrée aux grandes écoles : une méritocratie à nuancer
L'annulation des épreuves écrites et orales aux concours d'entrée aux grandes écoles : une injustice ? // ©  DEEPOL by plainpicture/Sam Edwards
Face au confinement, les écoles ont dû adapter leurs modalités de recrutement. Celles qui avaient déjà tenu les épreuves écrites organisent les oraux par visioconférence, ou les décalent. Pour les autres, c’est souvent la sélection sur dossier qui est privilégiée. Mais pour de nombreux étudiants, l’annulation des épreuves écrites ou orales est vécue comme une injustice. Pourtant, ces nouvelles modalités ne sont pas moins méritocratiques.

Les concours d’entrée aux grandes écoles françaises sont réputés pour récompenser les efforts des étudiants, et permettre un recrutement basé sur le mérite. Quand les écoles ont dû les modifier face à la crise, de nombreux candidats y ont vu une injustice.

La sélection sur dossier, une alternative au concours

"Les règles du jeu ont changé en plein milieu du processus, c’est évidemment frustrant, mais les élèves ne sont en réalité pas en position d’égalité face à ces concours", réagit Agnès van Zanten, sociologue de l’éducation et directrice de recherche au CNRS. En effet, les concours ont cette caractéristique de méritocratie parce que les "candidats réussissent grâce à leurs efforts", mais il existe aussi des biais fondés sur le fait que la réussite dépend aussi des classes préparatoires et des lycées qu’ils ont fréquentés et de leur origine sociale.

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La sélection sur dossier est la modalité la plus courante pour remplacer des épreuves écrites. "C’est le système le plus simple à mettre en place", confie Pierre Tapie, ancien directeur de grandes écoles dont l’ESSEC, et dirigeant du cabinet de conseil Paxter.

Et selon lui, socialement, la sélection sur dossier n'est pas "plus désavantageuse que celle des concours" : "Dans une école que j’ai dirigée, la sélection sur dossier représentait 80% de la décision finale. Il y avait un système de notations croisées, avec des critères précis, une méthodologie rodée et un jury spécial pour juger des dossiers que les notateurs appréciaient de manière divergente."

Mais le contexte d'urgence amène son lot d'incertitudes : "la méthode choisie risque de ne bénéficier ni du rodage ni du recul de l’expérience", estime-t-il.

Le biais de la variation des notes entre les lycées

L'une des craintes repose sur la variation des notes entre les lycées. "C’est le principal biais à surmonter", reconnaît Pierre Tapie. En effet, un 14/20 n’a pas la même valeur dans tous les lycées selon leur degré de sélectivité. Si les dossiers sont traités de façon mécanique, sans distinction entre les établissements, la sélection risque d'être biaisée.

La sélection sur dossier n’est pas plus désavantageuse socialement que celle des concours. (P. Tapie)

De son côté, Agnès van Zanten nuance le poids du lycée, d'autant que souvent, les établissements du supérieur ont tendance à majorer les différences entre les lycées. Or, cette majoration pénalise davantage les bons élèves des milieux populaires scolarisés dans des lycées défavorisés.

"Le problème n’est pas le processus de sélection sur dossier en lui-même mais comment on le rend juste et robuste, en le protégeant de ses biais naturels", résume Pierre Tapie.

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Les oraux à distance "encore plus pénalisant"

Concernant le maintien des oraux, la façon de se tenir, de s’exprimer, d’être à l’aise à l’oral sont très liés à l’origine sociale des candidats, estime la sociologue. Aussi, les oraux par visioconférence peuvent être encore plus pénalisants : "Sans même parler de l’accès à l’équipement numérique, l’écran met une barrière et déstabilise certains élèves que les examinateurs ne peuvent pas rassurer", prévient Agnès van Zanten.

Les oraux par visioconférence risquent d’être encore plus pénalisants. (A. van Zanten)

Pour autant, la transition des modes de sélection s’opère déjà depuis plusieurs années, accentuant le poids du dossier et remettant en cause les épreuves écrites, à l’image de Science po Paris. L’adaptation des recrutements face au confinement permettra d’étudier les effets égalitaires, ou non, de certains critères. Et pour l’heure, personne ne sait si les élèves sélectionnés sur dossier seront très différents de ceux des concours.


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