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Portrait d'université. À Saint-Étienne, les compétences pour guide

Sophie Blitman
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Cap Avenir, le service dédié à l'orientation et à l'insertion professionnelle de l'université de Saint-Étienne
Cap Avenir, le service dédié à l'orientation et à l'insertion professionnelle de l'université de Saint-Étienne // ©  Sophie Blitman

Si l'approche par compétences a aujourd'hui le vent en poupe dans les universités, voilà cinq ans que Saint-Étienne a commencé à la mettre en œuvre. Guide pour les étudiants et les entreprises, Mooc et modules pratiques de préparation à l'insertion professionnelle… focus sur cette démarche qui s'installe peu à peu dans les esprits.

"Qu'est-ce que je sais faire ?" Cette question, peu d'étudiants de licence se la posent en ces termes, alors que valoriser ses compétences est une nécessité pour trouver un emploi. Voilà le raisonnement qui a conduit l'université de Saint-Étienne à placer l'approche par compétences au cœur de sa politique. "Notre objectif est de former des diplômés qui ont de réelles chances de s'insérer professionnellement", martèle Jean-Luc Fugit, vice-président délégué à l'information et à l'orientation des étudiants, à la réussite universitaire et à l'insertion professionnelle (photo).

Depuis la rentrée 2013, des modules d'expérimentation ont été intégrés dans certaines maquettes de L3, dans le but de faire prendre conscience aux étudiants que, au-delà des connaissances qu'ils acquièrent durant leur formation, ils développent aussi un savoir-faire et un savoir-être utiles dans le monde professionnel – des notions généralement floues pour les étudiants de licence.

"La plupart d'entre eux parlent de matières, pas de compétences", constate Roxana Collet. Conseillère en insertion professionnelle, la jeune femme a été recrutée il y a un an par l'université de Saint-Étienne. Outre l'accompagnement individuel et l'organisation de forums métiers, elle est chargée de mettre en place ces modules de formation au sein de Cap Avenir, le nouveau nom du SCUIO (service commun universitaire d'information, d'orientation et d'insertion professionnelle).

Appel à des consultants en recrutement

Par groupes de quinze à vingt, les étudiants sont amenés à interroger leurs motivations pour exercer tel ou tel métier, à dresser un bilan de leurs compétences ainsi qu'à réfléchir sur leur identité numérique et leur présence sur les réseaux sociaux. Tel est le programme du tronc commun de sept heures, auquel peuvent s'ajouter des blocs complémentaires de trois ou quatre heures sur la rédaction de lettres de motivation et de CV, ou la recherche de stages.

Des activités qui ressemblent à ce que mettent en place nombre d'universités, à ceci près que la formation part de la réflexion sur les compétences, et s'inscrit dans la continuité du PPP (projet personnel et professionnel), que Saint-Étienne a rendu obligatoire en L2 dès 2011. "Le PPP est utile pour l'orientation, pour mieux appréhender le contenu d'un métier et la manière d'y parvenir, résume Pierre, en troisième année de sciences de la terre. Les modules sont un bon complément, plus tourné vers l'insertion."

En outre, ceux-ci sont animés par des professionnels qui travaillent dans des cabinets de recrutement, comme Amélie Martinache, consultante en ressources humaines chez Acco Solutions. "Comme nous intervenons par ailleurs dans des entreprises, nous avons un discours un peu différent de celui des enseignants, plus en prise avec la réalité économique", affirme-t-elle.

Quant aux étudiants, ils n'ont "souvent pas de visibilité sur ce que le monde professionnel attend d'eux". D'où la nécessité d'expliciter de manière très concrète ce que peut, par exemple, recouvrir le fait d'être "organisé" dans une entreprise : savoir gérer des délais, être multitâche... "Je m'attache à poser des questions ouvertes mais je me vois parfois obligée d'amorcer les réponses", constate Amélie Martinache.

Ce regard extérieur pèse dans le coût du dispositif auquel l'université consacre au total environ 70.000 euros, mais il semble apprécié des étudiants : "La discussion est ouverte et la formatrice pas dogmatique", témoigne Maeva, en LEA (langues étrangères appliquées). "Je ne suis pas sûre que les profs sachent vraiment ce qu'on attend de nous sur le marché du travail. Là, on est vraiment dans du concret, glisse de son côté Manon, en sciences de la terre. Je me suis rendu compte que si, pour moi, il était normal de faire des sorties de terrain en géologie, je pouvais valoriser ces activités en mettant l'accent sur ma capacité à reconnaître des roches et des structures, mais aussi recréer l'histoire de la région."

Nous avons un discours un peu différent de celui des enseignants, plus en prise avec la réalité économique. (A. Martinache)

Du guide papier au Mooc

Au-delà de ces modules, voilà plus de cinq ans que l'université de Saint-Étienne a développé une approche par compétences. "Le tournant a été pris en 2008-2009", estime Jean-Luc Fugit, qui évoque "la mise en place d'un vrai service tourné vers l'orientation et l'insertion professionnelle, qui place l'étudiant au cœur d'un dispositif conçu comme continuum".

Aujourd'hui, poursuit-il, Cap Avenir rassemble sept collaborateurs, plus un COP (conseiller d'orientation-psychologue) mis à disposition par le rectorat. "Entre 2011 et 2015, les effectifs ont augmenté de près de trois équivalents temps plein", souligne-t-il, voyant dans cette progression "le signe d'une réelle volonté politique".

Dès 2010, l'établissement a aussi été l'un des premiers, avec l'université de Lille, à publier un "guide de compétences" acquises par les diplômés de licences générales, fruit d'un travail de deux ans mené avec le Medef et l'Apec (Association pour l'emploi des cadres). En septembre 2015, une édition similaire concernera les masters.

Une plateforme dédiée à l'insertion professionnelle doit également être mise en ligne à la rentrée 2015 pour "renforcer les liens avec le monde socio-économique", explique Jean-Luc Fugit, qui en décline les fonctionnalités : mise en ligne des guides de compétences, mais aussi dépôt de CV par les étudiants, d'offres de stage et d'emploi par les entreprises, ou encore constitution d'un annuaire des diplômés de manière à "développer le réflexe de solidarité entre anciens et étudiants".

C'est aussi là que les étudiants trouveront leur "passeport pour l'avenir", document mis en place en 2014 qui vise à les accompagner dans la maturation de leur projet professionnel : au fur et à mesure des cours suivis mais aussi des stages ou des jobs effectués, les étudiants sont invités à analyser leurs expériences, à porter sur elles un regard réflexif et à formaliser les compétences acquises.

Outre les 5.000 € d'investissement apportés par la fondation de l'université, la région et l'agglomération, un poste de community manager a été créé pour animer la plateforme.
Autre projet annoncé pour le dernier trimestre 2015, le lancement d'un Mooc, financé par la fondation, sur le thème : "Comment mieux connaître et mieux aborder l'entreprise". S'il sera ouvert à tous, "le cours est aussi conçu comme un outil de plus pour nos étudiants et pourrait être intégré à la formation", indique Jean-Luc Fugit.

Plus largement, l'université se donne pour objectif de "passer d'un accompagnement aujourd'hui largement collectif à un suivi plus individualisé", résume Muriel Arnaud, à la tête de la direction de la formation et de l'insertion professionnelle. Avec l'espoir que "les étudiants sortent de la logique consumériste qui est souvent la leur pour devenir véritablement acteurs de leur parcours".

Plutôt que d'imposer une vision par le haut, nous préférons la politique des petits pas (M. Arnaud)

Un changement d'état d'esprit ?

Si une telle évolution est encore à venir, elle a déjà commencé à se faire sentir du côté des personnels. Le vice-président remarque qu'au fil des années "les enseignants-chercheurs se montrent plus ouverts. Ils ont intégré que préparer les étudiants au marché de l'emploi fait partie de la mission des universités", même si, reconnaît-il, "il reste des progrès à faire".

De fait, l'intégration des modules d'insertion professionnelle au sein de la maquette dépend de l'intérêt que les responsables de licence portent ou non à ce sujet. "Entre la première et la deuxième année, le nombre d'heures dispensées a augmenté de 20%", se réjouit Roxana Collet (photo) ; elle compte qu'en 2014-2015 "500 étudiants de L3 ont suivi 270 heures de formation". La conseillère en insertion professionnelle de Cap Avenir mesure aussi "l'évolution des comportements à l'occasion d'autres événements, comme le job dating": ce forum entreprises lancé par l'université en 2012 est précédé d'une journée de coaching pour préparer les étudiants aux entretiens qu'ils pourront y passer.

Roxana Collet, conseillère sur l'insertion professionnelle à Cap avenir, université de Saint-Étienne

"Certains enseignants se rendent désormais au siège de Casino qui accueille la manifestation, ce qui n'était pas acquis d'avance", sourit la jeune femme. Cependant, nuance-t-elle, "si Cap Avenir demande aux enseignants de libérer les étudiants pour que ceux-ci puissent se rendre au job dating, la banalisation des cours dépend des filières, et de la sensibilité des profs. Certains d'entre eux tiennent encore le discours selon lequel l'important, c'est d'abord et avant tout le diplôme". D'où la nécessité, souligne la conseillère, de "faire de la pédagogie auprès des enseignants qui restent largement prescripteurs. Certains encouragent les étudiants à venir au job dating quand d'autres prévoient un projet à rendre pour le lendemain..."

Mais pour l'équipe dirigeante, pas question de passer en force auprès des enseignants-chercheurs. "Plutôt que d'imposer une vision par le haut, nous préférons la politique des petits pas", assume Muriel Arnaud, qui fait valoir que "ces petits pas ne sont d'ailleurs pas si minuscules !". À défaut de rendre obligatoires les modules d'insertion professionnelle en licence, l'université va le faire en master, à l'occasion du nouveau contrat quinquennal qui débutera en 2016.

À Saint-Étienne, l’approche par compétences en sept dates
2010 : publication du "guide de compétences" acquises par les étudiants de licences générales.
2011 : généralisation du PPP (projet personnel et professionnel), désormais obligatoire pour tous les étudiants de L2.
2012 : premier forum entreprises "job dating".
2013 : mise en place des premiers modules d’insertion professionnelle.
2014 : création du "passeport pour l’avenir" qui accompagne les étudiants dans la maturation de leur projet professionnel.
Septembre 2015 : publication d’un "guide de compétences" acquises par les étudiants de masters et lancement d’une plateforme web dédiée à l’insertion professionnelle.
Fin 2015 : diffusion d’un Mooc pour apprendre à "mieux connaître et mieux aborder l’entreprise".

Sophie Blitman | Publié le

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