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Peter Gumbel (enseignant à Sciences po) : "Le système élitiste des grandes écoles ne fonctionne plus en France"

Morgane Taquet
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Peter Gumbel // DR
Peter Gumbel // DR

Enseignant à Sciences po depuis 2005 et directeur de la communication pendant neuf mois d’octobre 2011 à juin 2012, Peter Gumbel livre dans un ouvrage intitulé Elite Academy le portrait d’une institution en crise. S’appuyant sur son expérience au cœur de l’école de la rue Saint Guillaume, il dresse un portrait des élites françaises dans une "France malade de ses grandes écoles".

Quels reproches adressez-vous au système français des grandes écoles ?

Ce qui me frappe dans le système français c'est cette logique de sélection malsaine. C'est le cœur du système d'enseignement français. La sélection existe dans les pays anglo-saxons également, mais pas si tôt dans la scolarité. En France, entre le système de notations et les redoublements trois fois plus élevés que la moyenne européenne, l'élève est déjà dans une logique de sélection par l'échec dès 15 ans. Le droit à l'erreur n'est pas envisagé. En outre, il faut être passé par les meilleures écoles dès le plus jeune âge, puis par les meilleures prépas puis les meilleurs établissements pour accéder enfin aux grands corps et se voir offrir une bonne place dans une grande entreprise ou dans un cabinet ministériel.

Dans les pays anglo-saxons, les élèves sont davantage jugés sur leurs compétences et non sur leurs parcours. La France a d'un côté les écoles qui sont faites pour une petite proportion d'élèves favorisés, et de l'autre les facs qui sont sous-financées et dont le taux d'échec est effarant ! Le système des grandes écoles, et avant ça le système des classes préparatoires est au cœur de ces inégalités.

Attention, je ne suis pas contre une éducation élitiste, la Ivy League, "Oxbridge" (contraction de Oxford et Cambridge) sont des réalités qui fonctionnent. Le problème en France, c'est que le système ne fonctionne plus. Les jeunes diplômés sortis de grandes écoles n'ont pas autant de connaissances pratiques que leurs homologues à l'international ! Et que dire des énarques : l'administration française a sa propre école mais, en dépit de cela, elle a 20 ans de retard en matière de gestion ! Aujourd'hui, 28% des dirigeants du CAC 40 ne sont pas français, selon une étude faite par deux chercheurs français, Hervé Joly et François-Xavier Dudouet.

La plus grande menace pour le système d'enseignement supérieur français est Internet, car le système français est très fortement basé sur les cours magistraux.

Quelles évolutions sont nécessaires selon vous ?

Le système est en train d'évoluer doucement. Les écoles de commerce surtout se tournent de plus en plus vers l'international, et même Polytechnique se rend compte qu'elle n'a pas la taille suffisante pour concurrencer ses homologues à l'échelle mondiale. Le rapprochement des universités et des écoles est une bonne chose, même si cela se fait à la française, c'est-à-dire de manière très bureaucratique ! Mais la loi ESR tout juste adoptée ne va pas assez loin... La sélection à l'entrée de l'université et les frais d'inscription se généralisent de plus en plus. Et de plus en plus les grandes écoles recrutent en dehors des classes préparatoires, et c'est une bonne chose !

A mon sens, la plus grande menace pour le système d'enseignement supérieur français est Internet, car le système français est très fortement basé sur les cours magistraux. Aux Etats-Unis, toutes les universités se sont penchées sur les MOOC. Un phénomène qui bouleverse la manière d'enseigner. L'amphithéâtre est un modèle dépassé ! Si les universités françaises ne prennent pas le virage, elles vont encore accumuler du retard !

Quelle est votre réaction à la polémique suscitée par l'introduction des cours en anglais dans les cursus à l'université, une pratique pourtant déjà existante ?

Ce débat est pour moi un peu "cocoriquesque". Le monde de la recherche communique en anglais, le monde entier communique en anglais, les grandes écoles savent que donner des cours en anglais est un moyen indispensable pour attirer des étudiants étrangers, et le font depuis des années. Ce ne sont que les étudiants dans les facs qui sont pénalisés. Surtout, la France en a besoin si elle veut communiquer son exception culturelle et sa singularité ! Que veut-on ? Institutionnaliser les écarts avec le reste du monde ? C'est un débat qui arrive de toute façon vingt ans trop tard.

Sciences po vu de l'intérieur
"Ce qui m'a le plus frappé, c'est l'incapacité de cette institution à s'autogérer en pleine crise." C'est en ces termes que Peter Gumbel revient sur l'épisode des primes des dirigeants qui a secoué Sciences po quelques mois avant la mort de son directeur, Richard Descoings. "C'était le signe que la gouvernance de Sciences po était faible", commente-t-il.

Dans son ouvrage, Peter Gumbel revient également longuement sur "le style managérial de Sciences po : frénétique, imprévisible et centré sur une seule personne", ainsi que sur des temps forts de l'institution tels que la "bobinette", réunion mensuelle des cadres de l'institution, "où l'on pouvait parler de tout, sauf de ce qui comptait vraiment".

S'agissant de la succession de Richard Descoings à la tête de l'établissement, Peter Gumbel regrette l'intervention de la ministre Geneviève Fioraso dans le processus de désignation. "Dans d'autres pays, cette décision aurait été vue comme une terrible atteinte à la liberté académique. En France, cela passe comme une lettre à la poste", déplore-t-il.

Elite Academy, Enquête sur la France malade de ses grandes écoles, Peter Gumbel, avril 2013, Editions Denoël, 169 pages, 17 euros.


Morgane Taquet | Publié le

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Sirius.

Il n'est rien de plus stimulant que de voir nos institutions passer au scanner d'un oeil étranger. Malheureusement, il n'y a pas de scanner dans l'oeil de Peter Gumbel, dont l'ouvrage ne reflète en rien son titre : "Enquête sur la France malade de ses grandes écoles". Il ne s'agit pas d'une enquête sur la France, même pas une enquête sur les grandes écoles. En fait, il n'y a pas d'enquête du tout. L'auteur fait appel à deux sources hétérogènes : d'une part, des citations, de seconde main, d'auteurs critiquant les grandes écoles ; d'autre part, des souvenirs personnels de sa collaboration à ScPo. Ce mélange, sans distance critique ni capacités d'interprétation, conduit à la plus grande confusion. D'abord, il n'y a pas la moindre démonstration de la responsabilité des GE dans "la maladie" dont souffrirait la France. Ensuite l'auteur n'a pas compris que la concentration, effective et critiquable, des diplômés de l'X et de l'Ena dans les sphères du pouvoir n'est pas propre aux "grandes écoles" en général, mais est due au monopole légal donné par l'Etat à ces deux écoles pour le recrutement de ses hauts fonctionnaires. Alors que la majorité des grandes écoles sont en concurrence sur le marché national et international. Enfin et surtout il est stupéfiant que l'auteur puisse croire que SciencesPo est représentatif des grandes écoles. - SciencesPo ne fait pas partie des grandes écoles et l'auteur n'a pas compris ce qu'est une grande école, ni ce que représente un concours dans la tradition républicaine française - l'auteur, qui n'a connu que le SciencesPo de Richard Descoings, n'a apparemment pas lu, ou pas compris, les attaques multiples et agressives de celui-ci contre les grandes écoles. Comprenne qui pourra. - l'auteur considère le fait que 90% des cours de ScPo soient faits par des vacataires est représentatif des grandes écoles. Alors que celles-ci offrent aux étudiants un taux d'encadrement très supérieur aux universités, qui elles-mêmes offrent un taux d'encadrement très supérieur à SciencesPo. - quelle GE a une gouvernance qui soutiendrait pendant seize ans le style de management "frénétique, imprévisible et centralisé sur une seule personne" de Richard Descoings, que l'auteur décrit ? - quelle GE a une gouvernance qui soutiendrait que son directeur mérite de recevoir une rémunération deux fois plus élevée que celle du Président de la République ? - etc. A généraliser à partir d'un cas, sans la moindre enquête comparative, Peter Gumbel prend l'exception pour la règle et sème la confusion. Pas en France, où son ouvrage ne plaira qu'aux adversaires déjà convaincus des grandes écoles. Mais à l'étranger. Un mot sur l'auteur. Journaliste, il a enseigné comme vacataire dans la spécialité correspondante de SciencesPo. L'institution ayant la mauvaise habitude de baptiser "professeur" tout vacataire qui fait un enseignement de 20 heures ou plus, certains se croient ainsi dotés, magiquement, de qualifications scientifiques qu'ils n'ont pas. C'est le cas de l'auteur qui, dans la version anglaise de son ouvrage, se présente comme "Associate Professor", ce qui est une tromperie. Il a ensuite été Directeur de la Communication de SciencesPo. Ce qui veut dire adjoint anglophone du seul vrai directeur de la communication qu'était Richard Descoings. Sur la forme, l'ouvrage a toutes les qualités d'écriture, alerte et claire, d'un journaliste. Dommage qu'il n'en ait pas les qualités d'enquête. Ce qu'ajoute Peter Gumbel dans l'interview ci-dessous ne fait que confirmer le diagnostic. Quel argument lui permet d'affirmer que les GE ne fonctionnent plus ? Dire que les MOOC menace l'enseignement supérieur français, qui repose trop sur le cours d'amphithéâtre, montre justement que l'auteur ne sait pas que les GE reposent sur l'enseignement en petit groupes et que les premiers MOOC français viennent de GE ? L'auteur ne reprend que des thèmes "à la mode", sans connaissance véritable de l'enseignement supérieur.

Feng.

Vous défendez ce système en raison que vous profitez de ce système ou vous trouvez que ce système marche bien? Pensez vous le dirigeant de SNCF doit-il avoir au moins 10 ans de travail dans tous les secteurs dans cet organisation ou il sera choisi par son diplôma de ENA? Ici, grande école ça vaut dire les écoles supérieures . pas de sens de nous expliquer la définition mais l'essentiel vous ne comprenez pas.

toto.

Pendant ce temps là, en Corée du Sud, on a développé l'horrible modèle français "élitiste" jusqu'à la quintessence et si les effets pervers (dépression,...) sont beaucoup plus accentués qu'en France, le verdict au PISA est sans appel. Un simple coup d'oeil aux épreuves de maths du Suneung vs celles du Bac S suffit pour constater qu'on est en train d'être magistralement largué. Il est vrai que les coréens n'ont pas à intégrer des gamins qui ne parlent pas coréen, qu'on ne s’embarrasse pas de savoir si une matière est discriminante ou non et que les professeurs font cours dans un silence de cloître... Quant aux anglo-saxons, avant de critiquer l'horrible système français, ils feraient peut être bien de sinquiéter du fait que les bancs des facs US soient de plus en plus trustés par les étudiants asiatiques...

Oscar.

Je me suis plongé dans ce livre avec beaucoup d attente ....tant le titre affirme une promesse forte. Très déçu au final car le texte ne correspond en rien au titre. C'est une ballade à travers Sc Po . Les vraies questions sont éludées voir ignorées. Peu d'intérêt alors qu'il s agit d'une vraie question.

PGuillaumin.

Publier en anglais, oui et encore... Mais ne former qu'en anglais, NON!! Ne comprenez-vous donc pas qu'on ne pense pas la philosophie ou la littérature de la même façon en italien, en allemand, qu'en anglais?? NON à l'uniformisation de la pensée mondiale qui passerait par la formation qu'en une seule langue. Il n'y a pas que l'économie dans la vie, il y a aussi la pensée! Et la pensée passe par la diversité culturelle et linguistique!

Gildas.

Enseignant à Sciences po., d'accord, mais enseignant en quoi ? Probablement pas en logique... Comment peut-on en effet louer l'international, promouvoir l'enseignement de l'anglais comme norme et déplorer en même temps que 28 % des dirigeants du CAC 40 sont des étrangers ? Ne serait-ce pas plutôt là la preuve d'un virage international de la France bien réussi ? Ne faudrait-il pas évoquer le nombre de français à la tête d'entreprises étrangères grandes ou moins grandes avant d'en tirer des conclusions sentencieuses ? Promouvoir l'enseignement par internet au moment où plusieurs lycées et universités américaines se déséquipent en revenant à une plus grande part d'enseignement "présentiel" ne manque pas non plus d'interroger. Est ici oublié qu'une part de l'efficacité pédagogique passe par la mise en scène corporelle des enseignants. Difficile à obtenir avec des "machines" (par parenthèse, il est fréquent de constater que les plus favorables à l'enseignement par internet sont régulièrement en difficulté devant des amphis de Licence 1 !) Quant à déplorer l'élitisme républicain et la sélection malsaine (on peut d'ailleurs être d'accord) tout en ayant pour horizon un idéal de réussite sociale limité à la direction des entreprises du CAC 40 et à la haute fonction publique, on peut douter du rapport entretenu à la sélection par l'auteur du livre. Un livre manifestement centré sur des impressions premières, qui, comme le rappelait, Bachelard,sont toujours des erreurs premières.