Philippe Jamet (CGE) : "La loi sur les stages ne prend pas en compte la diversité des formations"

Propos recueillis par Marie-Anne Nourry
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Philippe Jamet, directeur des Mines de Saint-Étienne et président de la CGE // DR
Philippe Jamet, directeur des Mines de Saint-Étienne et président de la CGE // DR
La proposition de loi relative au développement et à l'encadrement des stages a été adoptée à l'Assemblée nationale le 24 février 2014. Au grand dam de la Conférence des grandes écoles. Si cette dernière soutient les efforts en faveur de la qualité des stages, elle s'inquiète de la portée dissuasive de certaines mesures sur l'accueil des étudiants en entreprise. Entretien avec son président, Philippe Jamet.

La mise en place d'un quota de stagiaires dans les entreprises semble vous inquiéter. Pourquoi ?

Dire que nous sommes inquiets est un euphémisme. Nous craignons que cette mesure ait un effet dissuasif à l'égard des entreprises et en particulier des TPE, qui constituent des lieux d'accueil pour les étudiants de nos écoles.

Est-il préférable de placer trois stagiaires avec un porteur de projets qui leur consacre tout son temps dans une start-up incubée au sein de l'école ou de diluer trois stagiaires dans un service de 100 personnes ? Je ne saurais le dire. Je ne peux pas réduire ma réponse à une approche quantitative, un quota, au risque d'aboutir à un système à n indicateurs. C'est ce que j'appelle une usine à gaz.

Vous dénoncez également le plafonnement à six mois de la durée des stages, sans possibilité de déroger...

Les stages durent en général six mois, avec une exception pour le stage de fin d'études qui dépasse parfois d'un mois ou deux la durée habituelle, pour des questions pédagogiques. Nous avons besoin d'un peu de souplesse. C'est comme si l'on disait que les thèses devaient durer deux ou trois ans maximum ! Nous sommes également préoccupés par l'année de césure, très répandue dans nos écoles et qui va être fortement impactée par la loi.

Geneviève Fioraso explique que la loi vise à améliorer la qualité et les conditions de stage. Les étudiants des grandes écoles ne sont-ils pas eux aussi concernés par ces préoccupations ?

Le stage café-photocopie ne concerne pas le supérieur. Notre pédagogie est par définition professionnalisante, et il n'est pas dans l'intérêt d'une école de valider un stage qui ne remplit pas cet objectif. Concernant les conditions, les étudiants ont souvent le choix entre plusieurs stages. Ils ne sont pas dans une position de faiblesse. J'en veux pour preuve que le niveau de gratification est supérieur au niveau standard de 436,05 €. En moyenne, les stagiaires perçoivent entre 1.000 et 1.500 €.

Si une dérive survient, c'est à la frontière entre stage et CDD. Le principe du stage est d'être le plus proche possible d'une situation professionnelle, et la limite est parfois difficile à tracer. Il incombe aux écoles d'être vigilantes, et je n'ai pas connaissance de situation où des étudiants sont maintenus en stage alors qu'ils pourraient être embauchés. Au contraire, beaucoup d'étudiants sont embauchés avant d'obtenir leur diplôme.

La solution n'est pas une thérapie générale, c'est du cas par cas

Et que pensez-vous de l'évolution du statut de stagiaire ?

Je pense qu'il est insidieux d'assimiler le statut de stagiaire au statut de salarié. Le stagiaire est d'abord un étudiant, et son statut doit être réglé en fonction de cette situation pédagogique. Comptabiliser les stagiaires parmi les salariés déboucherait sur des absurdités : obliger un stagiaire à prendre des congés au cours des six mois de stage alors qu'un salarié n'en a pas la première année, par exemple.

Alors, que préconisez-vous pour améliorer les stages ?

Nous sommes favorables à une approche par branche et à l'idée d'instaurer un dialogue avec celles qui connaissent des dérives pour développer des mesures spécifiques. La solution n'est pas une thérapie générale, c'est du cas par cas. Il convient aussi d'adapter les mesures selon le niveau d'études. En master, on peut faire confiance aux acteurs, entreprises et écoles, depuis la loi Cherpion de 2011 qui a interdit les inscriptions de complaisance. En revanche, un cahier des charges plus encadré aurait du sens en licence. Il y a une telle quantité d'étudiants et de projets que le suivi qualitatif me semble problématique. Au moment de l'accréditation des formations, les auditeurs devraient peut-être regarder les stages de plus près, pour ainsi instaurer une assurance-qualité.

Ce n'est pas le principe de la loi qui nous pose problème, au contraire, c'est son côté globalisant qui ne tient pas compte de la diversité des formations. Si l'on n'y prend pas garde, la loi risque d'impacter plus négativement ce qui fonctionne que positivement ce qui ne fonctionne pas...


Propos recueillis par Marie-Anne Nourry | Publié le