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Entretien | Innovation

G. Babinet : "Dans le supérieur, le premier investissement doit concerner la pédagogie"

Sylvie Lecherbonnier  |  Publié le

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Pour Gilles Babinet, la révolution des données n'a pas encore touché écoles et universités.
Pour Gilles Babinet, la révolution des données n'a pas encore touché écoles et universités. // © Glen RECOURT/REA

Entrepreneur, "digital champion" de la France auprès de la Commission européenne, Gilles Babinet estime que la transformation numérique de l'enseignement supérieur n'est pas assez rapide. Il prône la mise en place d'expérimentations et de dérogations pour passer à la vitesse supérieure.

En 2013, dans votre livre "L'Ère numérique, un nouvel âge de l'humanité" (Ed. Le Passeur), vous écriviez que l'éducation était l'un des cinq domaines qui changeraient profondément avec le numérique. Trois ans plus tard, êtes-vous toujours sur cette même ligne ?

Il s'est passé des choses, c'est une certitude. L'école 42, c'est tout de même la plus grande claque que le système pouvait prendre. De plus, des plates-formes, comme Coding school [labellisée Grande école du numérique], arrivent à monter des projets intéressants.

Les Idex secouent aussi à leur manière les normes établies. Objectivement, l'université française s'est remise à bouger. Notamment en région, à Marseille, Toulouse, ou Strasbourg. Les vrais enjeux aujourd'hui se trouvent dans les villes secondaires, celles qui ne sont pas concernées par les Idex.

Malgré tout, quand on regarde de plus près les stratégies des universités, on peut facilement en déduire que les moyens réels accordés au numérique ne sont pas si importants que cela. Il y en a partout, comme de la confiture que l'on étale, mais en réalité, on coule du béton !

Car, sur le fond, le système, lui, ne change pas. Il faudra d'ailleurs le prendre par l'extérieur sinon nous n'y arriverons pas. Les universités devraient pouvoir, dans le cadre de leurs stratégies numériques, instaurer des expérimentations dérogeant aux règles communes.

Que les présidents d'université aient par exemple la possibilité de nommer réellement leurs personnels et que l'on sorte de l'obligation de recherche. Les établissements doivent avoir des enseignants-chercheurs ayant une motivation autre que la recherche : le désintérêt pour la pédagogie est aujourd'hui trop marqué. Les bons profs, il n'y en a pas tant que ça !

Faut-il alors un retour à la pédagogie ?

C'est certain. C'est le premier domaine où l'on doit investir. Le numérique en tant que tel n'a que peu d'importance. Il ne faut pas partir de l'outil, mais du potentiel offert par les nouveaux protocoles pédagogiques. Je suis assez partisan d'une structure hors les murs, qui pourrait expérimenter de nouveaux modèles réalisés à partir du numérique, remettant en cause les usages pédagogiques actuels.

Arrêtons déjà d'opposer numérique et présentiel ! Vous pouvez décrocher la certification d'un Mooc, mais, trois mois plus tard, vous aurez oublié trois fois plus vite qu'en présentiel les connaissances acquises. C'est un vrai inconvénient révélé par les études. Nous devons entrer dans une dynamique de type Spoc [Small private online course], où il existe une part de présentiel. Le travail en groupe est vraiment fondamental dans le processus d'apprentissage.

Toute cette réflexion doit passer par le développement de la recherche en pédagogie...

Bien sûr ! À part les travaux de François Taddei, la recherche en pédagogie n'existe pas en France, alors qu'aux États-Unis, c'est un vrai sujet. Regardez ce que fait le National Reading Panel, qui évalue l'efficacité des méthodes de lecture aux États-Unis. Sa force a été de créer de la transparence. L'instance a dit aux enseignants : "Remontez-nous votre pratique pédagogique et nous vous disons, selon le contexte sociodémographique dans lequel vous vous trouvez, quelles sont les meilleures pratiques à mettre en place." Cela a mis la Floride au top en matière d'éducation !

Face à l'inertie du système, croyez-vous en l'émergence de nouveaux acteurs ?

Dans le domaine du code, il y a plusieurs initiatives françaises comme Epitech, Simplon, aux principes pédagogiques assez rupturistes. Mais l'autisme du système vis-à-vis de ces méthodes est stupéfiant.

Les réformes ne viennent jamais d'en haut, il est vrai. Comment diffuser les bonnes pratiques et ainsi entraîner une contamination par les idées ? C'est vraiment la question centrale à se poser.

Si les responsables politiques avaient une vraie culture numérique, ils pourraient insuffler cette dynamique de refondation de la Nation par l'éducation.

Vous avez cité plusieurs fois des initiatives dans le domaine de l'apprentissage du code informatique. Pour vous, c'est là que se trouvent les actions les plus innovantes ?

Il n'est pas anormal que les révolutions viennent de là. Les acteurs qui s'intéressent au code comprennent le potentiel des plates-formes numériques et utilisent leur propre outil pour révolutionner le numérique. Comment transmettre ces évolutions à d'autres domaines ? En chimie, le potentiel des plates-formes numériques est extraordinaire, par exemple. Vous êtes capables de voir les molécules, de les manipuler, de faire des exercices... assez simplement.

Quel sera, selon vous, l'impact des données sur les processus d'apprentissage ?

Faire entrer des données dans un protocole pédagogique peut se révéler très puissant. On demande aux élèves de remplir un questionnaire et, à partir de là, on peut leur dire où ils se situent.

Salman Khan, par exemple, s'intéresse plus particulièrement au moment où les utilisateurs décrochent. À ce moment-là, la vidéo s'arrête et le contenu s'adapte aux besoins de l'élève. Il démontre que le taux d'attrition arrive à baisser. De plus, la durée pendant laquelle l'utilisateur reste attentif augmente considérablement. Quand j'explique cela à des responsables politiques, ils me regardent comme un extraterrestre.

Vous en voulez beaucoup aux responsables politiques français !

Ils n'ont pas l'humilité de comprendre que leur système est dépassé. Nous sommes confrontés à un monde d'analphabètes numériques. Aujourd'hui, il faut être capable de parler de Slack, de GitHub... Des outils fondamentaux dans le monde qui vient. Si les responsables politiques avaient une vraie culture numérique, ils pourraient insuffler cette dynamique de refondation de la Nation par l'éducation.

Je suis un peu révolutionnaire : j'aimerais qu'une nouvelle génération prenne le pouvoir, que des jeunes aient les commandes. Une étude faite par l'économiste Michel Godet tisse clairement un rapport entre le gain de productivité et l'âge des générations qui ont les commandes. Et cela est encore plus vrai pendant les périodes de transition.

Numérique et enseignement supérieur : bientôt un rapport de l'Institut Montaigne
L'Institut Montaigne doit faire paraître début 2017 un rapport sur l'impact du numérique dans l'enseignement supérieur. Gilles Babinet et Edouard Husson, vice-président de PSL (Paris Sciences et Lettres), ont mené les consultations et en sont les auteurs.

Sylvie Lecherbonnier  |  Publié le

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