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Les grandes écoles repensent leurs concours pour séduire de nouveaux étudiants

Laura Makary
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Sciences po - Concours commun des 6 IEP - Lille - juin 2012 - ©Camille Stromboni
Le recrutement des grandes écoles est de moins en moins basé sur les connaissances académiques au profit de l'évaluation de la motivation et de la personnalité des candidats. // ©  ©Camille Stromboni
Suppression des épreuves de QCM, de culture générale, et, plus largement, des écrits, au profit de modalités permettant de détecter la créativité, la motivation ou la personnalité des candidats : c'est le chemin suivi par de plus en plus de grandes écoles. Avec un objectif affiché : recruter des profils plus diversifiés.

En mars 2018, révolution dans les écoles de journalisme : le CFJ Paris annonce la fin de ses écrits, remplacés par un dossier de candidature et des oraux. "Dès mon arrivée, j'ai été frappée par l'énorme distorsion entre les résultats aux écrits et aux oraux. Ceux qui réussissaient le mieux à l'écrit manquaient souvent de recul sur le métier de journaliste. D'où l'idée d'un recrutement sur dossier et un oral. Pendant la période où les candidats élaborent leur dossier, plutôt que de bachoter, ils réfléchissent sur leur motivation", déclarait alors à l'Etudiant Julie Joly, la directrice de l'établissement.

Une nouveauté qui étonne, tant les épreuves écrites du CFJ, notamment celles d'actualité et de culture générale, étaient auparavant redoutées des candidats. D'autant que l'école de journalisme parisienne est loin d'être la seule à avoir remis en question son recrutement.

De plus en plus de grandes écoles réfléchissent à améliorer leurs modes de sélection, afin d'accueillir des profils plus diversifiés, en mettant davantage en avant la motivation, la créativité et la capacité à travailler en équipe dans leurs épreuves.

Capacité au dialogue et mise en situation

Une tendance confirmée par Annabelle Allouch, chercheuse associée à Sciences po et maître de conférences en sociologie, auteure d'un ouvrage sur les concours. "Les épreuves portent désormais moins sur les écrits et les connaissances académiques, car beaucoup reconnaissent le caractère discriminant de l'épreuve de culture générale. C'est désormais le débat, la capacité au dialogue, la mise en situation qui sont privilégiés. On recherche des candidats plus authentiques, plus singuliers", souligne-t-elle.

En 2015, l'ENA (Ecole nationale d'administration) a ainsi réformé son concours dans ce sens. "L'épreuve dite de 'culture générale' a été supprimée et remplacée par une composition sur le rôle des pouvoirs publics et leur rapport à la société. Et le fameux 'grand oral' pour les admissibles par un entretien de 45 minutes. L'objectif est de mieux connaître le candidat et d'évaluer sa motivation, puis de le mettre dans une situation professionnelle. La dernière partie de l'oral consiste en un échange et une réflexion sur l'actualité, où l'on demande au candidat de se positionner sur des sujets. Les questions de culture générale sont aujourd'hui proscrites et nous insistons sur le fait que le jury doit mettre à l'aise les candidats", détaille Michèle Bornert, cheffe de service du recrutement et des évaluations de l'ENA.

Autre évolution : l'arrêt de l'épreuve de sport, "trop compliquée à organiser et ne renseignant pas suffisamment sur les qualités des candidats", au profit d'une épreuve d'interaction, en groupe. Une année a été nécessaire pour établir ces nouvelles épreuves.

Évaluation du dossier et oral à Sciences po

En 2013, Sciences po faisait figure de pionnier. Première étape : l'introduction, pour la première fois, de l'évaluation du dossier.

"C'était l'un des piliers de la réforme. L'idée était d'élargir notre regard au-delà du résultat de deux jours d'examens, en évaluant l'ensemble du dossier, avec un intérêt particulier pour les activités extra-scolaires, les engagements associatifs et sportifs. Cela permet davantage l'expression des talents, sans négliger l'étude des résultats académiques depuis la seconde", pointe Anne Lesegretain, alors directrice des admissions, aujourd'hui directrice de Sciences po Carrières.

L'IEP évalue également tous ses admissibles à l'oral : l'occasion d'entendre chaque candidat et d'apprécier sa motivation et son projet. Le résultat est immédiat : une explosion des candidatures la première année. Qui se résorbe rapidement.

"C'était le signal voulu : Sciences po s'ouvre à de nombreux profils, ne vous autocensurez pas ! Néanmoins, nous avons aussi rappelé la grande attention que nous portons aux résultats académiques. Le parcours et l'engagement peuvent faire la différence, mais ne les remplacent en aucun cas. De fait, nous n'avons pas perdu en qualité de recrutement", assure Anne Lesegretain.

Lire aussi : Réforme du concours de Sciences po Paris : "nous voulons sélectionner des individualités, plus que des copies"

Jeux de carte, court-métrages et pitchs en ESC

Les écoles de management n'échappent pas à ces questionnements. Et rivalisent d'imagination pour proposer tester la créativité et la motivation de leurs futurs étudiants dans des épreuves originales. À l'ESC Clermont, il est ainsi demandé aux candidats de réaliser un petit exposé sur un court-métrage. À l'ICN business school, un jeu de cartes est proposé au candidat, qui en tire plusieurs au sort devant et fait le lien entre les différents objets figurant sur celles-ci, devant les examinateurs.

Autre exemple, à South Champagne business school (ex-ESC Troyes), qui impose le "rocket pitch" depuis quelques années. Parmi une trentaine d'objets présentés par l'école, le candidat fait son choix, et invente un produit ou un service innovant à proposer au jury pendant quelques minutes.

Cet exercice met en avant d’autres profils étudiants, qui démontrent leur capacité à innover.
(D. Calcei)

"L’idée était de rompre avec les entretiens classiques. Cet exercice met en avant d’autres profils étudiants, qui démontrent leur capacité à innover ce qui est plus difficile dans le cadre d’une question d’actualité ou d'un commentaire de citation. À travers cet exercice, certains racontent une histoire, une activité, une compétence, voire présentent un projet professionnel", rappelle Didier Calcei, responsable du laboratoire d'innovation pédagogique de l'ESC Troyes.

L'occasion aussi de répérer des tendances grâce aux items les plus choisis. Trop souvent sélectionnés par les candidats, les objets connectés ont ainsi été retirés du panel, pour apporter plus de variété dans les présentations.

Un socle scientifique fondamental

Dans les principaux concours d'écoles d'ingénieurs post-prépa, ce type d'épreuves n'existe tout simplement pas pour le moment. Yves Poilane, directeur de Télécom ParisTech et président du jury du concours Mines-Ponts, le justifie très simplement : "Cela n'est pas à l'ordre du jour. L'intégration d'une nouvelle épreuve signifierait la suppression d'une autre, comme cela a été le cas lorsque l'informatique a été ajoutée parmi nos épreuves. Dans la formation d'ingénieur, le socle scientifique demeure fondamental. En revanche, lors des admissions sur titre, à Télécom ParisTech, la motivation fait partie des critères de sélection." Idem pour le concours de Polytechnique ou des Écoles centrales : les épreuves portent avant tout sur les connaissances académiques et scientifiques.

Des exceptions existent cependant. Au sein du concours E3A, plusieurs établissements recrutent déjà via des épreuves moins portées sur les sciences et davantage axées sur la motivation des candidats. L'ESIEE Paris a justement décidé de se lancer dès la session 2018 pour affiner son recrutement parmi les élèves de CPGE.

"Après une présentation de l'école, nous proposerons un serious game d'une heure, afin de voir comment les candidats se comportent en groupe, puis un entretien individuel de motivation avec un enseignant. Le but est de voir si nos filières leur plaisent, si l'école leur correspond ou non, et de tester leur intérêt et leur appétence. Ensuite, il y aura une visite et une rencontre avec nos étudiants", énumère Didier Degny, directeur des études. L'objectif : donner davantage envie à ces profils de rejoindre le cycle ingénieur de l'établissement.

Lire aussi : Recomposition en vue des concours d'écoles d'ingénieurs

Davantage d'ouverture dans les écoles d'ingénieurs postbac

Du côté des écoles postbac, plusieurs concours ont déjà sauté le pas. Le concours Puissance-Alpha, fraîchement créé, a intégré par exemple, une épreuve de personnalité et de motivation. Même choix pour le Geipi Polytech : les admissibles passent par un entretien de motivation, devant un jury.

Mais sur ces questions, l'un des pionniers est sans conteste le groupe Insa. Auparavant uniquement focalisées sur les notes au bac, les établissements ont fait évoluer leur procédure d'admission en 2004. Sur la base d'un dossier plus détaillé, les candidats pré-sélectionnés passent un oral d'une quarantaine de minutes.

"Nous leur donnons un support pour démarrer, par exemple une photo, afin d'éviter d'emblée les questions trop classiques. Si le candidat veut mettre en avant une passion, un projet ou sa volonté de suivre une filière internationale ou sportive, il en a la possibilité. Parmi nos critères : le sens du collectif, l’ouverture, la construction d’un projet professionnel, la motivation, l'adéquation avec nos valeurs", répertorie Sonia Béchet, responsable au service admission du groupe Insa. Un système plus complexe qu'une simple vérification des notes au bac, mettant en valeur la personnalité et la motivation de chaque candidat.

Quand on est face à un candidat, toutes ses caractéristiques individuelles ressortent … On rompt avec le principe d'anonymat.
(A. Allouch)

Un choix qui reste politique et financier

Pour tous ces établissements, il y a un équilibre à trouver entre examen des connaissances académiques du candidat et de sa personnalité. À mettre en balance avec des questions de financement et d'organisation. Une équation complexe à résoudre pour Annabelle Allouch : "C'est une contradiction : la recherche de la singularité, combinée au maintien d'une force symbolique, presque cérémoniale du concours, avec des épreuves institutionnalisées, le tout en étant attentif à la lecture gestionnaire."

Car, fait valoir la chercheuse, la question économique est une autre explication de la disparition de certains écrits : "Entre le recrutement de surveillants, la gestion et l'anonymisation de la copie, le lieu pour l'examen et les correcteurs, cela coûte cher…"

L'un des deux est-il plus juste, ou moins discriminant ? D'après Annabelle Allouch, la réponse est non. "La revalorisation des oraux repose sur l’idée que le jury est objectif. Quand on est face à un candidat, toutes ses caractéristiques individuelles ressortent : son apparence, sa façon de s'exprimer… On rompt avec le principe d'anonymat. Ce n’est donc pas plus juste que l’écrit, c’est simplement une forme différente. Privilégier l’un ou l’autre est donc un choix politique : aucune étude n’estime que l’un ou l’autre est plus juste, les deux sont inégalitaires, mais de façon différente", tranche-t-elle. Le mouvement est lancé. Reste à chaque établissement d'opérer son choix dans son recrutement, qu'il soit mutualisé ou en propre.


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