Les mobilités internationales : des inquiétudes sur les inégalités provoquées par la crise sanitaire

Pauline Bluteau
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Les mobilités internationales : des inquiétudes sur les inégalités provoquées par la crise sanitaire
Les conséquences de la crise sanitaire sur les mobilités internationales se font encore sentir. // ©  Song_about_summer/Adobe Stock
Après une année blanche où les mobilités internationales n’étaient pas d’actualité pour les étudiants, le désir de partir à l’étranger semble bel et bien de retour. Mais d’après l’IGESR, la crise sanitaire risque aussi de provoquer à terme des inégalités entre étudiants et entre établissements.

Entre un arrêt quasi total des mobilités dans le primaire et le secondaire, une baisse de 87% pour les apprentis en CAP et bac pro et de moitié pour les étudiants à l’université, en école de commerce ou en école d’ingénieurs, on peut dire que la crise sanitaire a eu un réel impact sur les mobilités européennes comme internationales. C’est en tout cas ce que présente l'Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) dans son rapport publié en septembre dernier.

Moins de départs à l’étranger depuis le printemps 2020, rien d’étonnant au regard des différents confinements, restrictions sanitaires et fermetures des frontières qui étaient encore en vigueur dans certains pays il y a peu de temps. Difficile de tirer un bilan complet sur les conséquences de la crise sanitaire quand celle-ci fait encore des siennes mais déjà, plusieurs évolutions se dessinent, avec en perspective une aggravation des inégalités.

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Une volonté de faire repartir les mobilités internationales

Selon l'IGESR, la crise sanitaire aura déjà permis la mise en lumière de ces mobilités, perçues comme étant essentielles dans le cursus et le parcours professionnel des étudiants. En effet, certains ont été plus touchés que d’autres par l’annulation de ces départs à l'étranger. C’est le cas des étudiants de la voie professionnelle : 5.665 apprentis en CAP et bac pro sont partis à l’étranger en 2018–2019 contre 2.781 en 2019–2020 et seulement 302 en 2020–2021.

Les mobilités d’études semblent avoir été moins ébranlées au regard des chiffres : en moyenne, une baisse de 40 à 50% de mobilités à l’université comme dans les grandes écoles. L’agence Erasmus+ estime plutôt un maintien des mobilités d’études européennes. À relativiser d’après l’IGESR car de nombreuses mobilités ont tout de même été interrompues, remplacées par des mobilités hybrides ou reportées. La mobilité entrante a elle aussi été mise à mal avec 20 à 30% d’annulation de voyages en France.

Mais pas d’inquiétudes pour la reprise des départs à l'étranger pour autant. L’inspection générale prévoit déjà une hausse de 10% des mobilités entrantes à l’automne 2021. "Dans la totalité des entretiens que la mission a pu mener, le désir de mobilité des étudiants du système universitaire français a été présenté comme restant intacte. (…) Les apports de l’immersion dans des cultures différentes, tant sur un plan humain, intellectuel que professionnel (autonomie, interculturalité, empathie, meilleure insertion professionnelle…), sont largement reconnus." Un bon signe pour les établissements qui ont recommencé à encourager les départs pour cette rentrée 2021.

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Vers plus de mobilités hybrides ?

Or, même si les frontières sont de nouveau ouvertes, les mobilités physiques ne sont plus la règle d’or. Pour les établissements, la crise sanitaire a été l’occasion de s’adapter en proposant des mobilités hybrides. Une mobilité qui ne doit plus être considérée comme une remplaçante de la mobilité physique mais bien un complément. Car le dispositif a vocation à durer, comme le confirme la note de l’IGESR.

"Un premier point important est l’unanimité des interlocuteurs de la mission sur le caractère prioritaire de la mobilité physique. Les jeunes éprouvent souvent le désir de découvrir de nouveaux horizons, ce qui contribue aussi à leur période de formation", avant de nuancer, "les difficultés de circulation aux frontières et les mesures sanitaires (type confinement) ont eu pour effet d’interroger le rapport des mobilités à la distance parcourue, question d’ailleurs en phase avec l’émergence concomitante au sein de la jeunesse des préoccupations écologiques autour des mobilités durables et de la diminution de l’empreinte carbone des activités, avec une tendance au recentrage régional des mobilités, favorable aux mobilités de proximité et transfrontalières. La crise (…) a accéléré la réflexion sur de nouvelles modalités d’internationalisation, mêlant mobilité physique et activités numériques."

L’objectif est donc à la fois de concentrer davantage les mobilités en Europe tout en comptant sur la formation à distance et l’hybridation pour réduire les coûts écologique et économique des mobilités internationales.

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Une adaptation à deux vitesses entre écoles et universités

De ce point de vue, l’IGESR met en garde sur les inégalités que cette perspective pourrait à terme provoquer. Dès le printemps 2020, les grandes écoles se sont en effet emparées de cette mobilité hybride pour développer des outils au profit des étudiants internationaux, à l’inverse des universités qui selon l'inspection n'ont pas "souhaité faire d’enseignement à distance spécifiquement pour les étudiants internationaux. […] Venir en France semble plus important que le fait de suivre un enseignement offert par un établissement français."

L’IGESR met aussi en avant le manque d’effectifs et de moyens financiers pour répondre à cette nouvelle offre de formation : "L’’internationalisation à domicile’ n’est pas un concept adopté par les équipes universitaires, dont l’attente est davantage portée vers ‘un retour à la normale’."

Retour à la normale qui pourrait aussi être mis à mal. L’inspection générale pointe des inégalités sociales vis-à-vis des étudiants. Avec une augmentation de la précarité des familles, les départs à l’étranger risquent d’être plus difficiles à mettre en place pour les plus modestes d’autant que le soutien financier diffère aussi entre les universités et les grandes écoles.

"Dans la mesure où, d’une part, la crise économique et sociale risque de toucher davantage les universités du fait de la composition sociale de leur population étudiante, et, d’autre part, où aucune université française ne semble avoir pour projet de mettre en place un fonds d’aide en faveur des mobilités sortantes interrompues en cas d’urgence sanitaire (au-delà du soutien déjà mis en place pour le retour des étudiants en France au printemps 2020), il peut exister à moyen terme un risque de décrochage accru des universités françaises par rapport aux grandes écoles en termes de mobilité sortante", estime ainsi l'inspection. Des suppositions qui se concrétiseront peut-être dans les mois à venir.


Pauline Bluteau | Publié le