Depuis la réforme du bac, la pluridisciplinarité scientifique en danger ?

Charlotte Mauger
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Depuis la réforme du bac, la pluridisciplinarité scientifique en danger ?
Les conséquences de la réforme du bac ne seront mesurables que d'ici quelques années mais, déjà, les enseignants des formations scientifiques du supérieur tirent la sonnette d'alarme. // ©  DEEPOL by plainpicture
Depuis la réforme du bac et la création des spécialités, la filière "S" et ses trois enseignements de sciences en terminale est une époque révolue. Des enseignants du supérieur alertent sur un affaiblissement de la formation en sciences au lycée, et ses conséquences sur certains cursus jusqu'ici fondés sur la pluridisciplinarité scientifique.

Va-t-on vers une perte de la polyvalence en sciences depuis la réforme du baccalauréat ? En première, les élèves choisissent trois spécialités, puis en poursuivent deux en terminale. Cette limitation à deux sciences en approfondissement inquiète les enseignants de certaines formations du supérieur qui s’appuient, dans leur sélection comme dans leur cursus, sur la pluridisciplinarité dans le champ scientifique. Car déjà, 35% d’élèves en moins suivent trois spécialités de sciences en première, par rapport à 2019.

L'affaiblissement de la formation en sciences se révèle le corolaire de la liberté de découverte d'enseignements promis par la réforme. "Si l’élève prend une autre spécialité que des sciences en terminale, il perd de facto un choix de science par rapport à avant", constate Mélanie Guenais, à la tête du collectif Maths & sciences.

Affaiblissement du bagage scientifique, conséquence de la réforme du bac

Pour Célestin Lecasble, chargé de mission aux affaires académiques à l’Association fédérative nationale des étudiants universitaires scientifiques (AFNEUS), "donner l'illusion à de jeunes étudiants qu'ils peuvent construire leur parcours 'à la carte', c'est les exposer à un mur en arrivant en études supérieures".

Parce que les choix de spécialité sont déterminants pour l’accès à l’enseignement supérieur, mais aussi car le bagage scientifique des lycéens devient lacunaire et hétérogène. "La réforme du lycée a affaibli la formation scientifique des étudiants", affirme l’Union des professeurs des classes préparatoires aux grandes écoles agronomiques, biologiques, géologiques et vétérinaires (UPA) dans un communiqué.

Beaucoup de licences sont fondées sur la polyvalence scientifique et il y a des mathématiques partout" (M. Guenais, Maths & sciences)

Or "beaucoup de licences sont fondées sur la polyvalence, prévient Mélanie Guenais. Il y a des mathématiques partout, de la physique-chimie presque partout, de la biologie à beaucoup d’endroits et de l’informatique."

Constat partagé par Eva Taverne, vice-présidente chargée des affaires académiques à l’AFNEUS : "Parmi toutes les disciplines scientifiques à l'université, il n’en est aucune qui ne fasse pas appel à deux enseignements de terminale, si ce n’est plus."

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Une baisse générale du niveau en sciences redoutée

Certains parcours fléchés à l’instar des mathématiques ou de la physique sont moins touchés par ces problématiques. Mais pour d’autres, peu importe les doublettes choisies, un enseignement fera défaut à l’élève. "Et les enseignants ne peuvent passer un mois à rattraper ce qui aurait dû être acquis au lycée…", se désole Célestin Lecasble. Bien que les universités procèdent à quelques aménagements comme du tutorat, des options ou une adaptation des contenus, "certains professeurs font comme si de rien étaient", avertit Mélanie Guenais.

Les enseignants ne peuvent passer un mois à rattraper ce qui aurait dû être acquis au lycée. (C. Lecasble, AFNEUS)

Déjà, des retours de terrain sont remontés à la coordinatrice du collectif Maths & sciences : "Ils ne sont pas quantifiés pour l’instant, mais il semble y avoir une baisse générale du niveau", prévient–t-elle. De son côté, Jacky de Montigny, doyen de la faculté des sciences de la vie à l’université de Strasbourg (67), reste prudent. Il assure que "le taux de réussite n’a pas varié" dans sa faculté, notamment parce que les profils ont toujours été diversifiés.

Pour y voir plus clair et démêler l’impact du Covid de celui de la réforme du lycée/bac, il faudra encore attendre des résultats d’enquêtes dans les universités.

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La réforme du lycée est "source de difficulté majeure" en BCPST

Toutefois, "dans les classes préparatoires de biologie, les conséquences sont bien réelles", prévient Mélanie Guenais. Ces formations nécessitent autant un bagage en SVT qu’en physique-chimie ou en mathématiques. Comme le souligne Lara Thomas, professeure de mathématiques en BCPST (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre) et membre de l’UPA : "La formation BCPST a besoin de ces trois piliers et il est évident que c’est handicapant pour les élèves d’abandonner une spécialité. Les trois doublettes sont accueillies, chacune avec ses difficultés spécifiques."

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L’UPA qualifie l’abandon d’une spécialité comme "une source de difficulté majeure", que ce soit pour les choix d’orientation des élèves ou le suivi des cours en classe préparatoire. Car les difficultés se matérialisent concrètement. "Depuis le Covid et la réforme du bac, les lacunes en maths des élèves sont plus importantes : en calcul déjà, mais aussi, j'ai l'impression, pour donner du sens à ce qu'ils font", constate Lara Thomas.

L'option maths complémentaires au secours de la pluridisciplinarité scientifique

La seule voie de la polyvalence est celle de l’option de mathématiques complémentaires, le seul moyen de conserver trois sciences en terminale. Mais ce triplet — SVT, physique-chimie et maths complémentaires — peine à convaincre. Si Jacky de Montigny estime que "ce bagage est un minimum sans être une punition", l’UPA, elle, demande notamment que cet enseignement optionnel soit revu.

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"Il est satisfaisant pour des formations courtes n’utilisant que peu de maths, accorde Mélanie Guenais. Mais pour le reste, il est nécessaire d’avoir un bon bagage en maths. Certains automatismes (dérivées, primitives, calcul algébrique) sont des briques nécessaires pour travailler en sciences."

Ces questions ne sont pas sans rappeler celles évoquées aux Assises des mathématiques, tenues à la mi-novembre 2022. Une des tables rondes portait sur l’interaction entre mathématiques et les autres disciplines scientifiques. Aucune surprise : la pluridisciplinarité est une réalité du quotidien de plusieurs scientifiques ou ingénieurs. Les prochaines années seront donc déterminantes pour constater si la réforme du bac met en péril ces interactions dans la recherche.

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Charlotte Mauger | Publié le