P. Mathiot : "La préparation à l’entrée dans l’enseignement supérieur est clairement l’angle mort de la réforme du lycée"

Ariane Despierres-Féry
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P. Mathiot : "La préparation à l’entrée dans l’enseignement supérieur est clairement l’angle mort de la réforme du lycée"
Pierre Mathiot, directeur de Sciences po Lille, répond aux trois questions d'EducPros. // ©  Sciences po Lille
Enjeux du supérieur, paroles de dirigeants, Pierre Mathiot, directeur général de Sciences po Lille répond aux trois questions d’EducPros. Financement du supérieur, missions à renforcer, mais aussi effets et évolutions souhaitées de la réforme du lycée, il ouvre des pistes concrètes.

Les enjeux du supérieur sont multiples et s’entremêlent. Pierre Mathiot, directeur général de Sciences po Lille partage son regard sur l’hétérogénéité des établissements du supérieur et les enjeux de son financement et de sa régulation. Ancien chargé de mission sur la réforme du lycée, il revient aussi sur ses premiers effets et les pistes à explorer pour l’améliorer avec un focus sur l’orientation.

Quels verrous identifiez-vous comme à lever pour permettre un développement plus rapide et plus harmonieux du supérieur ?

J’avoue ne pas pouvoir dire ce que pourrait ou devrait être un "développement plus rapide et plus harmonieux" ! Si l’on considère que cela consiste à accueillir dans les meilleures conditions les jeunes dans l’enseignement supérieur, à leur permettre d’y développer leurs compétences et leurs connaissances, de valider leurs diplômes et d’accéder à un emploi qui leur convient et qui correspond à leur formation alors il y a beaucoup de travail encore à mener. Le supérieur est extrêmement hétérogène et il convient donc sans doute de hiérarchiser les priorités.

Le premier verrou est clairement financier : il faut renforcer les moyens des universités, notamment pour permettre un meilleur accompagnement des primo-arrivants et aussi pour rénover et moderniser les bâtiments. C’est une responsabilité de l’Etat d’abord même si je considère depuis longtemps que l’on devrait aussi permettre aux universités de mettre en place des droits modulés en fonction des ressources des familles.

Il faut ensuite considérer que les grandes écoles et les universités concourent ensemble, et pas en concurrence, à former et à accompagner les élèves. Il conviendrait enfin de clarifier rapidement la place occupée par l’enseignement à but lucratif dont le développement rapide hors de toute forme de régulation sérieuse par l’Etat n’est pas satisfaisant.

Il faut considérer que les grandes écoles et les universités concourent ensemble, et pas en concurrence, à former et à accompagner les élèves.

L. Champaney (CGE) : "Les grandes écoles pourraient former davantage, mais nous manquons de candidats"

Vous avez mené une mission sur la réforme du lycée/bac. Quels impacts constatez-vous sur l’enseignement supérieur et voyez-vous aujourd’hui des aménagements à apporter ?

On ne dispose pas encore de suffisamment de recul pour tirer des enseignements étayés, notamment sur les taux de réussite à la fin de la première année dans le supérieur.

Ce qui semble toutefois apparaître d’ores et déjà c’est d’abord l’expression de vœux sur Parcoursup puis l’admission dans une formation qui correspond plus fortement que par le passé aux spécialités suivies au lycée, dont la troisième spécialité arrêtée à la fin de la première.

Autrement dit, une adéquation satisfaisante entre le cursus du lycée et le cursus d’entrée dans le supérieur qui concerne aussi les bacheliers technologiques et professionnels, qui sont plus qu’auparavant admis en BUT et en BTS.

Il apparaît une adéquation satisfaisante entre le cursus du lycée et le cursus d’entrée dans le supérieur.

Un élément reste clairement à travailler, il s’agit de la préparation à l’entrée dans l’enseignement supérieur aussi bien l’information sur les formations proposées que tout ce qui concerne les attentes et les exigences du supérieur (autonomie, prise de note en amphi….). Ce point est vraiment essentiel et on doit admettre qu’il est à ce stade l’angle mort de la réforme.

Enseignement supérieur : financement des universités, qu'en pensent les étudiants ?

Des transitions écologiques, économiques et sociétales sont à l’œuvre, et aussi au cœur des préoccupations des jeunes, des entreprises, des acteurs du supérieur. Comment nos institutions d’enseignement peuvent-elles/doivent-elles y répondre ?

Je ne suis pas sûr que cela le cas soit partout et pour toutes ces transitions ! Le constat selon lequel il faut absolument évoluer et agir ne produit pas mécaniquement des évolutions et de l’action. Notre société est tellement habituée à fonctionner selon un modèle bien ancré qu’elle ne va pas "basculer" dans cette fameuse "transition nécessaire" sur un coup de baguette magique. Et cela concerne bien évidemment l’enseignement supérieur qui n’est pas un isolat au sein de la société.

Il faut admettre qu’il y a un très important travail à mener tant nous sommes habitués à faire comme si rien ne devait jamais changer.

Nous devons y répondre à notre niveau par la formation et par l’adaptation de nos manières de vivre. Former aux enjeux écologiques par exemple et faire en sorte par ailleurs que l’activité quotidienne de nos écoles et de nos universités traduisent effectivement un changement. Il faut admettre qu’il y a un très important travail à mener tant nous sommes là aussi habitués à faire comme si rien ne devait jamais changer.

Beaucoup dans nos pratiques doit être interrogé, ce dans un contexte rendu difficile par la gestion du Covid et ses conséquences diverses. Je me contente de donner deux exemples de contradictions très difficiles à gérer : d’abord la dématérialisation de nos process et la mode des enseignements en visio présentent une forme d’illusion de modernité et d’efficacité quand elles "coûtent" énormément en énergie et dénaturent la relation enseignants/enseignés ; ensuite la mobilité internationale de nos élèves est à la fois une source d’attractivité forte pour nous et une contrainte à la fois parce que les aléas sanitaires et géopolitiques la rend aléatoire, et parce que les déplacements eux-mêmes génèrent une empreinte carbone.

EducPros poursuit sa série d’interviews pour donner la parole aux dirigeants du supérieur. Objectif : évoquer avec eux les enjeux qui animent leur secteur, en matière d’enseignement, de recherche, de relations avec le monde économique, de développement et de structuration à l’échelle nationale et internationale. Tout un programme ! Rendez-vous tous les 15 jours, le vendredi, pour découvrir l’analyse d’un dirigeant du sup’.


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