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Sélection à l’université : entre illégalité et bon sens

Camille Stromboni, Marie-Anne Nourry
Publié le
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L'université d'Avignon © C.Stromboni - juin 2012
L'université d'Avignon © C.Stromboni - juin 2012

L’université a-t-elle le droit de sélectionner ses étudiants ? La question est épineuse. L’Unef a remis le sujet sur le devant de la scène avec son enquête annuelle dénonçant les "pratiques illégales" des facs en la matière. Trente-trois établissements exigeraient des prérequis à l’entrée de la licence ou du master, franchissant ainsi la "ligne jaune", selon le syndicat étudiant. Ce que réfutent les universités, tandis que le ministère place la balle au centre.

L’Unef accuse 33 universités de pratiquer une sélection illégale à l’entrée de la licence ou du master, dans son enquête publiée le 16 juillet 2014. Le syndicat étudiant avait débuté ce recensement en licence l’an dernier, en pointant 27 mauvais élèves, avant de l’élargir au master 1 cette fois-ci.

Et ce n’est pas le tirage au sort pratiqué à l’entrée de certaines licences que cible l’Unef dans son enquête, bien qu’elle le déplore en s’alarmant des difficultés budgétaires des établissements. Mais la "vraie" sélection : sur dossier, entretien, ou autre instrument d’évaluation permettant aux facs de choisir leurs étudiants. Ce qui rapprocherait ainsi l’université des écoles, prépas, BTS ou tout simplement des IUT. Une pratique illégale, juge le syndicat. Et le "ministère de l’Enseignement supérieur n’a pris aucune mesure" contre cette sélection qui "progresse", s'inquiète-t-il.

Le ministère dans la nuance

Mis ainsi au banc des accusés aux côtés des universités, le ministère réfute pourtant l’idée d’un fonctionnement illégal, les recteurs délivrant en la matière leur autorisation au cas par cas. Il promet tout de même un regard attentif aux possibles abus.

Si un dispositif expérimental – comme les CMI (Cursus master ingénierie) ou la licence Frontières du vivant (Paris 5) – ou des partenariats internationaux nécessitant d’envoyer les étudiants dans un établissement étranger peuvent justifier une sélection sur prérequis à l’entrée, cela ne doit concerner que l’un des parcours d’une filière. Il ne serait ainsi pas possible de choisir ses étudiants de L1 en droit en fonction de leur niveau en orthographe ; en revanche, l’université pourrait vérifier le niveau de langue pour le parcours anglais de la mention droit.

Un raisonnement complexe, en attendant un positionnement officiel du ministre de l’Éducation nationale et de la secrétaire d'État à l’Enseignement supérieur, déjà interpellés récemment sur la sélection en master. D’ici là, ce sont les universités qui reçoivent les attaques.

La riposte des universités : une question de "bon sens"

"La sélection dans certaines filières n’a rien d’illégal, défend tout d’abord Jean-Loup Salzmann, le président de la CPU (Conférence des présidents d’université). À titre personnel, je pense qu’il n’est pas aberrant de demander à un étudiant qui rejoint une filière de langues vivantes d’avoir déjà fait des langues au lycée. Personne ne trouve d’ailleurs scandaleux qu’un lycéen de terminale S soit passé par une première S…"

"C'est une question de bon sens, renchérit Bruno Sire, à la tête de Toulouse 1. Il faut arrêter l'idéologie aveugle." Dans son université, recensée par l’enquête de l’Unef, la sélection concerne les doubles licences. "Il s'agit de cursus très exigeants nécessitant une capacité de travail comparable à celle attendue en classe préparatoire, poursuit le président. La sélection permet de limiter le risque d'échec si on sait que certains étudiants ne réussiront pas à survivre."

Cette année, Toulouse 1 a reçu 350 demandes pour 90 places dans le parcours éco-droit. "Et ceux qui ne sont pas retenus vont recevoir une proposition dans les licences standards", précise Bruno Sire.

À l'université d'Avignon, le directeur de l'UFR de sciences humaines et sociales, Pierre-Louis Suet, est abasourdi : "Nous pratiquons une orientation incitative depuis trente ans, sous contrôle du rectorat, et nous n'avons jamais reçu un seul recours administratif !"

Université Paris Descartes - Paris 5 - Salle de lecture BIU Santé Médecine-Odontologie © Photothèque Paris Descartes Huguette & Prosper

Une obligation d’accueillir en master, pas forcément dans le diplôme visé

La licence info-com, citée en exemple par le syndicat étudiant parmi les formations pratiquant une sélection illégale, reçoit chaque année environ 900 demandes pour une capacité d'accueil limitée à 120 étudiants. "À partir des dossiers des candidats, nous dressons une liste de 250 étudiants qui ont le meilleur profil pour réussir dans cette filière. C’est ensuite APB qui en sélectionne 120, selon ses propres critères."

Même réaction du côté de Paris 5, en tête des accusés pour deux licences et surtout 34 masters. "Nous pratiquons la sélection en master 1 mais ce n'est pas illégal, martèle son président Frédéric Dardel. Si on additionne les capacités d'accueil de nos masters, nous pouvons accueillir tous les diplômés de nos licences. En revanche, nous ne sommes pas obligés de les mettre dans la mention qu'ils demandent." Une nuance qui n'est pas du goût de l'Unef.

L'Unef demande au ministère de faire respecter la loi

"C’est d’abord une question de légalité, rétorque William Martinet, à la tête du syndicat. Les universités n’ont pas le droit de demander des prérequis et il y a une jurisprudence en la matière : les étudiants qui ont posé un recours contre un refus des universités de les inscrire ont tous obtenu satisfaction."

L’Unef demande au ministère de rappeler à l'ordre les universités concernées mais aussi de leur donner les moyens nécessaires pour faire réussir les étudiants.

"Quoi qu’il en soit, il faut revoir l’ensemble du -3/+3, avec une orientation prescriptive, juge Jean-Loup Salzmann (CPU). La solution n’est pas de faire de l’'université bashing' ! Nous devons tous nous mettre autour d’une table, l’État, les étudiants, les proviseurs de lycée." Le débat s'annonce agité... s'il a lieu.


Camille Stromboni, Marie-Anne Nourry | Publié le

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Emilie.

La sélection entre le M1 et le M2 est illogique. Quand vous cherchez un emploi, on vous demande si vous avez un Bac+3 ou un Bac+5. Mais le Bac+4 ? Non. Si vous pensez que ce sont les meilleurs qui sont (toujours) choisis, vous faites erreur. J'ai connu plusieurs étudiants qui ont été "jetés" par leur université d'origine pour favoriser d'autres étudiants venant d'ailleurs. Ce n'est que mon humble opinion mais il me semblerait qu'une université devrait d'abord privilégier les étudiants qui ont fait tout leur cursus chez elle au lieu de les considérer comme quantité négligeable. Et sur quoi s'opère cette sélection, honnêtement ? Il m'est aussi arrivé de voir un étudiant sélectionné au dépens d'un autre alors que ce dernier avait pourtant de meilleures notes que le premier (notamment dans les matières qui étaient pourtant indispensables pour poursuivre en M2)... L'argument tenant au niveau exigeant des candidatures en M2 est surtout une mauvaise excuse : les critères de cette sélection sont aussi "opaques" que les critères d'attribution d'un logement social.

Guedj Yves.

Pour répondre à Paul: j'ai enseigné à l'université et je n'ai pas connu beaucoup d'étudiants 'bloqués ' en Master 1. Que voulez vous dire par 'bloqués '. Si vous entendez par ce terme qu'ils n'ont pu passer en Master 2, cela me paraît étonnant , voir 'étrange' pour reprendre votre terme.

falque josiane.

Pour répondre à Yves : je suis la maman d'une étudiante en droit qui a suivi un master1 de droit composé de 120 étudiants . A l'issue de cette année elle a obtenu son Master 1 ( sans grande valeur !!!! ) .Seuls 10 étudiants de l'université ont été pris sur liste principale et 18 sur liste complémentaire . 10 étudiants d'autres universités ont également été pris sur liste principale , 5 se sont désistés et ont permis la repeche à 5 inscrits sur liste complémentaire . Total : 15 étudiants sur 120 continus leurs études en master2 . Un peu plus de 10/100 de la promo 2014 . Que font les autres !!!! Comment la sélection s'opère t- elle ? A l'entretien l'un doit débattre sur la loi Macron et le précédent sur ses hobbys (FOOT pendant 10 mn !!!!! ) Difficile de la comprendre cette sélection . Priorité également aux étudiants dont c'est le second Master1 , il faut les casés . Il ne reste que le recours au TA pour les recalés . Difficile de voir son enfant, qui s'est battu pendant 4 ans pour ses études, de se voir rejeté dans le dernier virage . .

Guedj Yves.

Erratum : je crains qu'il ne soit au mieux qu'un examen de fin d'études secondaires

Guedj Yves.

Le problème est à considérer en amont. Ou bien le Bac est un passeport d'entrée à l'université ou bien c'est un examen de fin d'études secondaires. Je crains qu'il ne soit au mieux - quoiqu'en disent les responsables du Ministère qui , des trémolos dans la voix, se félicitent du nombre croissant d'admis. Donc , rien d'étonnant que des hordes d'étudiants aux motivations et niveaux inégaux qui déferlent à l'université connaissent des problèmes des le premier semestre. Non, il est temps de cesser la démagogie. Tous les éleves ne sont pas faits pour suivre des études universitaires même s'ils ont le Bac et rien n'est fait, en amont, pour qu'ils aient le niveau requis . Dans ces conditions, une sélection à l'entrée de l'université devient incontournable.

Bernard Darras.

Les statistiques nationales indiquent qu'une grande partie des étudiants entrant à l'université échouent. On impute généralement ce taux d'échec calamiteux aux universités. Pourtant, elles ne sont que partiellement responsables de cet échec programmé par la loi elle-même. (Loi n°84-52 du 26 janvier 1984 sur l'enseignement supérieur.) Tout bachelier pouvant accéder à l'Université dans la filière de son choix (dans la limite des places disponibles), de nombreux étudiants dont la préparation est inadéquate ou qui sont mal informés échouent. Tant que le bilan de cette loi ne sera pas réalisé et que la loi ne sera pas révisée, le gâchis sera entretenu par l'Etat lui-même. L'UNEF réclame, le respect d'une loi dont le bilan est désastreux tant pour 50 % des étudiants que pour l'enseignement supérieur universitaire. On pourrait espérer qu'un syndicat étudiant soit au service de la réussite des étudiants et non d'un dogme dont l'échec est vérifié chaque année depuis trente ans. à lire http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2013/44/7/NI_MESR_13_10_283447.pdf

Marina PAOLI.

Je considère qu'un lycéen qui a réussi son Bac à les capacités intellectuelles de réussir un cursus universitaire, sinon à quoi servirait-il ? Un 'problème' que j'ai constaté à l'université de Nice filière psychologie que j'ai fréquenté (de 2001 à 2004) pour certaines UE le contenu et le niveau des cours n'était pas en adéquation avec les examens. On exige de vous l'excellence mais on ne vous donne pas les moyens d'y accéder. je ne dis pas non plus qu'il faille abaisser le niveau des examens bien au contraire, mais un rééquilibrage s'impose. Ce qui ce résume à une politique déguisée (injuste et perverse) de sélection dés la 1e année.Cette pratique est présente dans de nombreuses universités d'où peut-être le faible taux de réussite ce qui a contraint les universités (suite à la réforme) à pré-selectionner ses étudiants pensant favoriser un meilleur taux de réussite. Mais le problème reste le même puisque malgré cette pratique, si l'on compare le nombre de sélectionnés avec le taux de réussite... ... ... Encore plus illogique, les universités maintiennent leur politique et réduisent les sélections. Donc pour moi le problème se situe à l'intérieur même de l'université. Le savoir se mérite, mais si l'on vous interdit d'entrer... ...

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