Innovations pédagogiques : l’Université de Nantes croise arts et sciences

Alice Mounissamy, Marine Forestier
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Innovations pédagogiques : l’Université de Nantes croise arts et sciences
Un métier à tisser, une manière originale d'appréhender les notions scientifiques. // ©  université de Nantes
A l'Université de Nantes, l'innovation pédagogique est un moteur. La preuve avec la création d'une unité de découverte intitulée "En découdre" dont l'objectif est d'interroger les approches scientifiques à travers une démarche artistique. Décryptage avec deux enseignants-chercheurs en informatique.

Un métier à tisser, des fils, des sons et un rétroprojecteur tout droit sortis des années 90, voici les curieux instruments de l'expérimentation pédagogique transdisciplinaire "En découdre" qui s’est tenue cette année à Nantes Université, à l’initiative d’un duo d’enseignants-chercheurs en informatique, Guilhem Jaber et Pascale Kuntz, et d’une compagnie de théâtre.

Cette unité de découverte (UED) a été adossée à une résidence artistique pendant plusieurs mois sur les différents campus de l’université. L’objectif, transmettre à une douzaine d’élèves de licences scientifiques, une approche critique des savoirs scientifiques, notamment en informatique, à travers la démarche artistique. Retours sur cette expérience avec les deux enseignants-chercheurs.

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Une approche critique des savoirs scientifiques

Cette initiative n'est pas nouvelle. "Cela fait une dizaine d'années qu’on accompagne des UED au croisement entre arts et sciences", rapporte Mathilde Caillon, chargée de projets culturels à la Direction de la culture et des initiatives de l’Université de Nantes. Ces dernières années, "on sent que la sensibilité des enseignants vers l’interdisciplinarité s'accroît", ajoute-t-elle.

Et la question de la valorisation de ces initiatives, assez inédites dans les universités françaises, est aussi posée. "Les ateliers pratiques avec des artistes, comme il en existe dans d’autres universités, sont déjà médiatisés. Il faudrait que les UED le soient davantage, d’autant qu’entre les blogs, les réalisations plastiques et autres, il y a pas mal de matière !", souligne la chargée de projets.

Une démarche artistique pour interroger les sciences informatiques

Avec cette unité de découverte "En découdre", Nantes Université propose aux étudiants une démarche artistique pour interroger les sciences et notamment l'informatique. Pour Pascale Kuntz, enseignante-chercheuse à l'université nantaise, l'informatique est à tort considérée comme une "science formelle" alors qu'elle est en partie devenue une "science expérimentale qui peut comporter de nombreux biais". Pour sortir de ces biais, l'approche pédagogique proposée permet aux étudiants, "futurs créateurs d'algorithme", d'être curieux et de déconstruire leurs savoirs et leurs schémas.

Pour aller plus loin dans la démarche, deux comédiennes de la compagnie Brumes, Louise Hochet et Mathilde Monjanel ont accompagné les étudiants à restituer leurs recherches sous forme de saynètes cousues de fils, de son et de lumière. Un défi pour les étudiants qui se sont investis dans leurs travaux de recherche mais aussi dans la création de ces saynètes. Et pour les enseignants, cette approche permet de repenser la manière d'enseigner y compris dans les domaines scientifiques. "Avec les défis vertigineux [de ce siècle], nos étudiants vont devoir changer le monde. Et donc, il nous faut construire de nouveaux enseignements. C'est indispensable d'explorer de nouveaux apprentissages créatifs", estime Pascale Kuntz.

Ainsi les artistes qui ont accompagné ce projet ont permis de faire émerger des "choses très sérieuses, pensées qui vont apporter aux étudiants beaucoup pour réfléchir à l'avenir", estime Pascale Kuntz.

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Interroger la pratique scientifique des enseignants-chercheurs

Et pour les chercheurs, cette expérimentation – qui croise les arts et des sciences – interroge aussi leur pratique scientifique ainsi que leur biais. Les ateliers d'écriture – lors desquels les étudiants devaient écrire des lettres à des figures scientifiques pour leur exprimer leurs interrogations – ont par exemple permis aux étudiants mais aussi aux enseignants d'évoquer des thématiques personnelles, parfois intimes. "Nous nous sommes mis à leur niveau et lâché notre casquette de professeur. On était finalement dans un échange avec eux. C'est dur ensuite de reprendre une posture d'évaluateur…", souligne Guilhem Jaber, aussi enseignant-chercheur.

Et pour lui cette approche arts-sciences a aussi d'autres impacts sur la vision de la science. "L'apparition des sciences dans le milieu industriel et militaire notamment implique des impacts souvent négatifs et délétères. En développant une approche reliée aux arts, on montre que la science ne peut pas être résumée à cela, elle peut aboutir à des projets très positifs. De la même manière, si la recherche en informatique a permis de développer des technologies ayant des conséquences effrayantes, voir que d'autres directions sont possibles permet de respirer", estime Guilhem Jaber.

Même constat de Pascale Kuntz qui estime cette approche est "une évolution indispensable" voire une "obligation envers les jeunes". "Nous sommes capables de mobiliser des concepts que les jeunes n'ont pas. Pour les aider à penser et décrire le monde, ces nouvelles pratiques – comme l'unité de découverte 'En découdre' – sont une occasion d'inventer de nouveaux récits y compris dans des domaines scientifiques", estime-t-elle.


Alice Mounissamy, Marine Forestier | Publié le