Violences sexistes et sexuelles : l’ESR peut (encore) mieux faire !

Éléonore de Vaumas
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Violences sexistes et sexuelles : l’ESR peut (encore) mieux faire !
La pression des étudiants et étudiantes se fait plus forte pour pousser les établissements du supérieur à agir contre les violences sexistes et sexuelles. // ©  Teresa SUAREZ/REA
Le mouvement #Sciencesporcs, initié dans les IEP et apparu sur les réseaux sociaux en février 2021, confronte à nouveau les établissements de l’enseignement supérieur à l’épineuse question de la prise en charge des violences sexistes et sexuelles. Entre libération de la parole et obligations administratives, cette fois, impossible pour eux de botter en touche.

Alors que la vague soulevée en février dernier par le mot clé #Sciencesporcs a libéré la parole sur les agressions sexistes et sexuelles subies par les étudiantes et étudiants des IEP, elle a aussi mis en lumière l’incapacité de certains établissements de l’enseignement supérieur à faire face à ce type de violences.

"Oui, il y a encore une omerta totale de la part de quelques directions, mais, de façon générale, nous notons quand même une prise de responsabilité de la plupart des établissements. Signe que la lutte contre ces violences prend de l’ampleur", reconnaît Carole Keller, attachée de presse de l’Observatoire étudiant des violences sexistes et sexuelles, à l’origine d’un sondage ayant réuni 10.000 réponses entre avril et décembre 2019.

Une meilleure prise en considération de ces violences à la faveur de cette nouvelle vague médiatique également relevée par Louise Devalier, responsable des programmes et de la communication et co-créatrice de l’association En avant toutes : "C’est vrai qu’il y a eu un basculement dans la mobilisation, mais l’idée que la question relève encore du privé reste d’actualité. De plus, ce qui est fait au sein d’un établissement dépend souvent de la volonté de quelques personnes."

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(Ré)agir : une obligation pour les établissements publics

Pour autant, la réflexion et la mobilisation autour de ces violences sexistes et sexuelles dans l’enseignement supérieur n’est pas si récente. La première cellule de lutte contre le harcèlement sexuel créée à l’université de Lille 3 remonte même à 2008. Du côté du Minsitère de l'Enseignement supérieur, la prise en compte et en charge de ces violences progresse aussi depuis une petite dizaine d’années. Elle s’est accélérée en 2017 à la demande de Frédérique Vidal invitant tous les établissements publics de l’enseignement supérieur à se doter d’une cellule d’accueil et d’écoute dédiée.

Il y a encore une omerta totale de la part de quelques directions, mais nous notons quand même une prise de responsabilités de la plupart des établissements (C. Keller)

De quoi effectivement éveiller les consciences ? Seulement en partie. D’après une étude publiée par l’Unef en juin 2020, seules 45% des structures se seraient ainsi pliées aux injonctions ministérielles. "S’il n’y en a pas partout, c’est aussi parce que, jusqu’à présent, les structures n’avaient pas l’obligation d’intégrer un tel dispositif, admet Philippe Liotard, président de la CPED (Conférence permanente des chargés de mission Egalité-diversité) qui fédère 94 établissements publics de l’ESR autour de ces questions.

"Mais le processus est lancé et il va prendre encore plus d’ampleur grâce à la promulgation en mars dernier de la loi de transformation de la fonction publique. Cette loi stipule que tous les établissements publics qui n’ont pas de dispositif d’écoute efficace devront obligatoirement s’en doter d’ici trois ans", précise-t-il.

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Prévention, sensibilisation, communication : un trio gagnant

Encore faut-il que le dispositif mis en place soit efficace et pertinent, ce qui suppose, pour les écoles et les universités, d’avoir un lieu où entendre les alertes et les dérapages, avec au moins une personne en charge de ces questions. Or, en réalité, cette mission de référence est le plus souvent confiée à un membre volontaire, du corps enseignant, administratif ou responsable de département, qui peut au mieux dégager 20% de son temps.

"Pour que cela fonctionne, il faut que ces dispositifs soient inscrits dans la durée, que toutes les parties prenantes soient associées et que cela fasse partie de la stratégie de la structure. Il faut aussi qu’il y ait de la prévention et des sanctions disciplinaires sur la base des faits rapportés par les victimes", analyse Susan Nallet, co-animatrice du groupe de travail égalité homme/femme au sein de la CGE (Conférence des grandes écoles).

De même, pour favoriser la visibilité de ces dispositifs, les structures sont souvent contraintes de repenser leurs actions de communication. "Il y a encore 25% des étudiants qui ne savent pas que ce type de dispositif existe dans leur établissement. C’est pour cette raison que notre intervention au sein des établissements est très axée sur la communication. L’objectif ? Donner les clés aux étudiants et au personnel de l’établissement pour qu’ils puissent qualifier et prévenir ces violences", décrit Carole Keller.

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Volonté affirmée pour faire bouger les lignes

Reste la question épineuse du financement. Qu’elle soit gérée en interne, ce qui est le cas de la plupart des établissements, ou en partie externalisée vers des associations ou des dispositifs spécialisés, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles a un coût. Un coût qui, s’il n’est pas chiffré officiellement, doit notamment permettre de former les membres à la prise en charge très spécifique de toutes les formes de discrimination.

Il faut que ces dispositifs soient inscrits dans la durée, que toutes les parties prenantes soient associées et que cela fasse partie de la stratégie de la structure. (S. Nallet)

"Ce sont des sujets très délicats à traiter pour lesquels il n’est pas possible de rester amateur, illustre le président de la CPED. Il faut des moyens pour professionnaliser ces dispositifs et recueillir comme il se doit la parole des victimes."

Un avis que partage Susan Nallet, tout en nuançant : "On n’est pas non plus obligé d’investir des sommes abyssales pour faire de la prévention et mettre en place un lieu d’écoute. Plus qu’une question financière, il faut, à mon sens, qu’il y ait une volonté affirmée qui vienne des hautes sphères de s’emparer vraiment du sujet et de faire bouger les lignes."


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