Pour les écoles d’ingénieurs, baisser la facture énergétique relève du casse-tête

Anouk Passelac
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L'école des Mines Albi-Carmaux veut attirer plus d'étudiants étrangers en créant une International Graduate School.
Pour réduire la facture énergétique, l'IMT Mines-Albi, autrefois accessible 24 heures sur 24, sera désormais fermé entre 20h et 7h ainsi que le week-end. // ©  Studio Tchiz
Avec leurs équipements techniques énergivores, les écoles d’ingénieurs sont particulièrement touchées par la hausse du prix du gaz et de l’électricité. Alors que chaque établissement doit établir un plan de sobriété d’ici la fin de l’année, la formule pour réduire leur consommation d’énergie tout en maintenant la qualité de l’enseignement et de la recherche peut devenir un vrai casse-tête.

La hausse des prix du gaz et de l’électricité n’en finit pas de donner des sueurs froides aux établissements d’enseignement supérieur. Dans les écoles d’ingénieurs, où le matériel de recherche consomme beaucoup*, les augmentations sont vertigineuses. Centrale Lyon est ainsi passée de 400.000 euros de dépenses en 2021 à 800.000 euros en 2022. "On table sur 1,8 million d'euros en 2023", complète Delphine Gardette, directrice des services.

Hausse de 500% de la facture d'électricité en deux ans dans les écoles d'ingénieurs

En octobre 2022, la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) alertait sur la hausse de la facture d’électricité : "Celle-ci sera multipliée par six en deux ans, soit 500% de hausse", indiquait Christian Lerminiaux, président du conseil d’orientation stratégique de l'organisme.

En parallèle, le ministère de l’Enseignement supérieur a demandé à ce que tous les établissements mettent en place un plan de sobriété d’ici la fin de l’année, dans une circulaire publiée en septembre. L’objectif principal affiché est de réduire leur facture énergétique de 10% en deux ans.

Dans ce document, plusieurs pistes sont évoquées dont la gestion et la rénovation du parc immobilier. Un certain nombre d’écoles a su l’anticiper en déployant des travaux financés en partie par l’État à travers le plan de relance lancé en 2020.

Un travail particulier sur les laboratoires souvent énergivores

D’autres actions sont d’ores et déjà mises en place comme dans les universités : limitation du chauffage à 19 degrés, réduction des éclairages, extinction automatique des postes informatiques le soir, suppression de l’eau chaude dans les sanitaires… Une réflexion particulière est par ailleurs menée dans les laboratoires et plateformes techniques, dont certains équipements sont particulièrement énergivores (souffleries, fours, salles blanches, etc.).

Problème : ces derniers sont souvent utilisés dans le cadre de contrats de recherche noués avec des entreprises. "On ne peut pas arrêter la recherche, elle est source de revenus pour nous", explique Bruno Ladevie, directeur des formations de l’IMT Mines-Albi.

La CDEFI s'inquiète d'un ralentissement de la croissance des effectifs en écoles d'ingénieurs

Pour Christian Lerminiaux, "une des options est de demander une contribution des EPST [établissement public à caractère scientifique et technologique] à l’hébergement des unités de recherche". Il propose également de "changer la donne" dans les contrats liés à l’Agence nationale de recherche (ANR) et la Commission européenne, là aussi pour "augmenter assez considérablement les frais d’hébergement" .

Dans les écoles, on envisage des solutions à court et moyen termes. L’Insa Strasbourg va limiter le fonctionnement des équipements "au temps strict de la démonstration, comme quand on éteint la lumière en partant", explique François Dufour, directeur général des services (DGS). En juin 2023, l’organisation des enseignements sera revue pour regrouper les travaux pratiques.

Cours en distanciel et fermetures inquiètent les élèves ingénieurs

Toutes ces mesures évitent d'avoir à toucher aux enseignements. Pour autant, certains établissements prennent des décisions plus controversées. Contre l’avis du ministère de l’Enseignement supérieur, l’IMT Mines-Albi a fait le choix du distanciel pour les cours magistraux des étudiants de première et deuxième années. Objectif ? Fermer ses amphithéâtres, trop gourmands en chauffage. L’école, autrefois accessible 24 heures sur 24, sera désormais fermée entre 20h et 7h ainsi que le week-end.

Arrêter le chauffage n’est vraiment rentable qu’au bout de sept jours. (François Dufour, Insa Strasbourg)

Centrale Lyon fermera 15 jours pendant les vacances de Noël. L’Insa Strasbourg fera de même avec, en plus, une fermeture de dix jours en février. "Arrêter le chauffage n’est vraiment rentable qu’au bout de sept jours", justifie François Dufour, DGS de l'établissement alsacien. Les personnels devront obligatoirement poser des congés.

Pour le Bureau national des élèves ingénieurs (BNEI), le retour au distanciel rappelle les mauvais souvenirs du Covid-19. "Ça n’est pas une bonne chose pour la qualité de l’enseignement, redoute Maëlle Darnis, présidente de l'organisation étudiante jusqu'en novembre 2022. Le distanciel a des conséquences sociales et relationnelles qui nuisent aussi au travail en groupe et il peut entraîner un désintérêt pour les études."

Le BNEI redoute aussi la fermeture des écoles sur de longues périodes. "L’accès aux locaux est nécessaire pour certains étudiants", soutient Maëlle Darnis, notamment pour étudier dans des conditions confortables, sans chauffer son logement personnel. Environ 30% des étudiants ingénieurs sont boursiers.

La hausse du coût de l'énergie pèse sur la capacité à investir

Et malgré toutes ces économies d’énergie, se pose un problème à plus long terme : "La baisse de 10% de notre consommation d’énergie ne nous permettra pas d’être à coût constant", relève le directeur des formations l’IMT Mines-Albi qui craint de devoir rogner dans ses investissements.

Crise énergétique : une aide de 275 millions d’euros pour le supérieur

Le gouvernement en est conscient et a annoncé le 27 octobre 2022 des "dispositifs supplémentaires" : une prise en charge de 50% du surcoût de l’électricité au-delà d’un prix de référence et un fonds de compensation de 275 millions d’euros. Des mesures jugées "importantes et nécessaires" par la CDEFI mais insuffisantes pour les écoles d’ingénieurs et leurs plateformes techniques.

Pour éviter que les écoles ne piochent dans leur trésorerie et leur fonds de roulement destiné à des investissements dans la formation et la recherche, la CDEFI appelle de ses vœux "un nouveau financement plus large". Le SNESUP-FSU demande la même chose. "Les écoles d’ingénieurs devront déjà toucher à leur fonds de roulement pour compenser la hausse du point d’indice du deuxième semestre 2022 que le gouvernement ne finance pas alors qu’il l’a lui-même décidé. C’est inacceptable", lance Hervé Christofol, enseignant chercheur membre du bureau. À terme, le syndicat craint que la situation ne se répercute sur l’emploi et donc sur la qualité de la pédagogie.


* 80% des consommations énergétiques des écoles d'ingénieurs sont liées au matériel de recherche, selon Jacques Fayolle, président de la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs). Cela peut varier d’un établissement à l’autre en fonction de ses spécialités et de ses équipements.


Anouk Passelac | Publié le