Quand le ras-le-bol pousse les enseignants-chercheurs à quitter le public

Martin Clavey
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Quand le ras-le-bol pousse les enseignants-chercheurs à quitter le public
Beaucoup de chercheurs du public sont tentés par le départ pour le privé. // ©  DEEPOL by plainpicture
Alors que leurs conditions de travail ne leur permettent plus de pratiquer leur métier comme ils le veulent, beaucoup de chercheurs comme de personnels de la recherche pensent à quitter leur poste. D’autres l’ont déjà fait et s’épanouissent ailleurs.

Le manque de moyens, les difficultés d’évoluer dans sa carrière, la pression d’un travail-passion, le manque de formation en ressources humaines des encadrants, le manque de postes stables ou la mauvaise gestion de la crise du Covid… autant de raisons qui poussent certains chercheurs, enseignants-chercheurs et personnels de l’ESR à envisager de quitter ce milieu alors qu’ils ont mis tant d’efforts pour l’intégrer.

Peu vont jusqu’au bout de la démarche – moins de 200 selon le dernier bilan social publié par le ministère qui concernait l’année 2019–2020, avant le Covid – mais de plus en plus y songent.

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Des "renégats" du "Nirvana" de l’enseignement et de la recherche

En septembre 2021, après avoir beaucoup réfléchi dans son coin, Charlotte Truchet, maîtresse de conférences en informatique, a créé un groupe de partage d’informations et d’entraide à des collègues de STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques). Quelques mois après, ils sont une vingtaine de chercheurs et chercheuses à appartenir au groupe baptisé ironiquement "les renégats".

"La plupart d'entre eux souffrent d’un blocage de carrière et de la perte de sens de leur métier, explique l’enseignante-chercheuse, mais nous avons quelques cas de personnes dans des conditions locales difficiles dues clairement à un problème de gestion de ressources humaines". Selon elle, "être enseignant-chercheur est un métier qui peut être tellement excitant et avoir un poste est tellement difficile qu’après l’avoir obtenu, nous pensons souvent avoir atteint le Nirvana. Nous faisons abstraction de tous les problèmes d’horaires de travail, de sexisme, de harcèlement, de mauvaise gestion, du Covid ou d’examens truqués".

La plupart des enseignants-chercheurs souffrent d’un blocage de carrière et de la perte de sens de leur métier (C. Truchet, maîtresse de conférences)

Si un certain nombre de chercheurs en poste songent à partir, peu s’y aventurent. Le statut protecteur de fonctionnaire et les différences de fonctionnement du privé sont souvent difficiles à appréhender. Pour les aider à sauter le pas, les "renégats" discutent sur Discord, organisent des réunions où le groupe accompagne les membres à accoucher de nouveaux projets, et invitent d'anciens chercheurs qui ont rejoint le privé à discuter autour de leur reconversion.

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Épuisement et manque de reconnaissance

Chez les post-doctorants qui passent les concours pour obtenir un poste pérenne, l’épuisement et le découragement se font aussi sentir. Alexandra Gros, chercheuse en neurosciences, souffle, après sept ans de contrats post-doctoraux dont trois à l’étranger loin de son conjoint, "je me suis résignée. J’ai eu beaucoup de chance dans mon parcours mais je considère que je suis arrivée au bout du processus". Pour obtenir une place, il faut souvent que le travail soit la priorité absolue et pouvoir se le permettre.

Certains personnels administratifs, ingénieurs ou techniciens en ont aussi ras-le-bol. Cécile, ancienne responsable du département des recettes dans une université, est partie de l’université pour rejoindre la fonction publique territoriale. "J’avais une petite équipe qui a toujours tiré la langue parce qu’on n’a jamais été suffisamment nombreux pour effectuer le travail. Au bout de six ans, je n’en pouvais plus", explique-t-elle.

Elle a aussi ressenti le besoin de partir de l'enseignement supérieur et la recherche : "je ne supportais plus l’ambiance universitaire avec une hiérarchie insuffisamment soutenante, une reconnaissance insuffisante et avoir à gérer la colère et la frustration des collègues enseignants-chercheurs qui trouvent que le service ne va pas assez vite alors qu’il est en sous-effectif", lâche-t-elle.

Je ne supportais plus l’ambiance universitaire avec une hiérarchie insuffisamment soutenante. (Cécile, personnel administratif)

Arrivée au sein d’un service administratif d’une région sans manque de personnels – "ce qui est déjà bien", souffle Cécile – "j’ai de la chance d’être tombée dans une équipe bienveillante et le personnel de la région ne nous méprise pas comme on peut l’être à l’université."

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Des chercheurs partis dans le privé ou dans l'entrepreneuriat

Mais si quitter la recherche publique est difficile, ce n'est pas impossible. Julien Rault a, par exemple, quitté son poste de chercheur au Synchrotron Soleil sur le plateau de Saclay pour intégrer le groupe suédo-suisse ABB à côté de Zurich pour faire de la recherche plutôt fondamentale sur les produits de l’entreprise. "Ici, les managers et chefs de groupes sont aussi chercheurs à la base mais ils s’intéressent à l’encadrement et suivent des formations. Ça se sent clairement car ils sont très encourageants et mettent en confiance tout de suite, appuie le chercheur, ils ne considèrent pas non plus que ton travail est toute ta vie !"

D’autres ont monté leur entreprise. Sylvain Peyronnet, ancien enseignant-chercheur en informatique, a quitté l'enseignement supérieur et la recherche en se mettant en disponibilité en 2014 sans savoir dans quoi il s’engageait. En 2017, il publiait ses "bonnes raisons pour quitter la recherche". Il a finalement fondé ixlab, un laboratoire de recherche & développement privé puis la filiale Babbar qui développe un outil de SEO à succès.

Juliette Linossier, bio-accousticienne, a monté son entreprise de suivi de la biodiversité, Biophonia, qui enregistre, analyse et interprète les sons d’espèces protégées ou de sites protégés. "Je ne suis pas une chercheuse qui publie beaucoup et je voulais me poser avec mon compagnon ce qui n’était pas conciliable avec ce travail de chercheuse, explique-t-elle. En tant que post-doctorante, j’avais toujours quelqu’un au-dessus de moi alors que maintenant, c’est moi qui vais chercher les projets. J’ai des contacts avec des profils diversifiés tout en restant en contact avec des chercheurs. Enfin, je me sens finalement plus détendue et moins seule, sans cette épée de Damoclès de la publication à tout prix."

Le privé n’est pas forcément la panacée mais cela peut être, pour certains, la porte de sortie vers un environnement professionnel plus stable.


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