Alain Joyeux : "L’information sur l’orientation est défaillante en France, d’où de profondes inégalités"

Propos recueillis par Ariane Despierres-Fery
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Alain Joyeux : "L’information sur l’orientation est défaillante en France, d’où de profondes inégalités"
Alain Joyeux, président de l'APHEC, répond aux trois questions d'EducPros. // ©  Photo fournie par le témoin
Enjeux du supérieur, paroles de dirigeants, Alain Joyeux, président de l’APHEC, répond aux trois questions d’EducPros. Pluridisciplinarité et transitions, réforme du bac et orientation mais aussi financement des études, le professeur de géopolitique en classes prépas ECS partage son analyse et ses propositions.

Faire de la pluridisciplinarité une exigence face à un monde complexe et en transition, proposer de nouvelles aides financières aux jeunes, revoir l’accompagnement à l’orientation pour contrer les inégalités, face aux enjeux du supérieur, Alain Joyeux propose des aménagements concrets. Avec à la clé une meilleure réussite des étudiants et la formation de "citoyens exemplaires d’un monde en transition".

Quels verrous faudrait-il lever pour permettre un développement plus rapide et plus harmonieux du supérieur ?

Premier verrou, l’enseignement supérieur reste encore trop marqué par une logique de silos. Il faut, dès le premier cycle, amplifier le développement des passerelles entre les différents cursus et formations. Il est aussi nécessaire de dépasser la rigidité du clivage entre les formations scientifiques "dures" et les autres.

Les classes préparatoires aux grandes écoles apparaissent comme des précurseurs en matière de pluridisciplinarité.

Dans un monde de plus en plus complexe, la pluridisciplinarité devient une exigence. Les Bachelors of Arts ou College of Arts and Sciences du monde anglo-saxon qui permettent de mêler des disciplines très diverses pourraient nous inspirer en les adaptant à nos spécificités. De ce point de vue, les classes préparatoires aux grandes écoles apparaissent comme des précurseurs.

Le second verrou est financier. Des aides et accompagnements ont été développés pour les boursiers : c’est heureux et il faut aller plus loin. Les classes moyennes peinent aussi de plus en plus à financer les études supérieures de leurs enfants. Il est urgent de trouver des solutions.

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Quels impacts de la réforme du lycée constatez-vous ? Quels aménagements devraient être apportés ?

L’orientation se prépare désormais dès la fin de la classe de seconde avec le choix des enseignements de spécialités. Or, l’information sur l’orientation est défaillante en France, d’où de profondes inégalités entre les "initiés" et les autres.

Le premier défi du supérieur est de s’adapter à la diversification des profils des bacheliers.

Certaines familles, du fait de leur milieu social et professionnel, sauront toujours repérer les meilleures stratégies vers Parcoursup. Les autres sont perdues. L’éclosion de multiples cabinets privés de coaching en orientation est le corollaire de l’insuffisance du service public.

La réforme du lycée a malheureusement fait éclater la notion de classe qui soudait les élèves. Mais elle a permis de diversifier les profils des bacheliers : c’est plutôt une bonne chose. Le défi des premiers cycles d’enseignement supérieur est de s’y adapter. Outre le retour annoncé des mathématiques dans le tronc commun, nous souhaiterions que les élèves puissent conserver trois spécialités en terminale pour élargir leurs options d’orientation post-bac.

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Les transitions écologiques, économiques et sociétales sont au cœur des préoccupations des jeunes, des entreprises comme des acteurs du supérieur : comment nos institutions d’enseignement peuvent-elles/doivent-elles y répondre ?

Ces transitions sont désormais essentielles à la construction de la citoyenneté. Elles doivent irriguer tous les programmes sans céder au risque d’un enseignement culpabilisant. Elles peuvent être aussi l’occasion de décloisonner les matières enseignées car ces transitions concernent toutes les disciplines, d’où l’opportunité d’un dialogue interdisciplinaire. Celui-ci susciterait beaucoup d’intérêt chez les étudiants.

Le fonctionnement de nos établissements doit intégrer l’impératif écologique.

Le fonctionnement de nos établissements doit aussi intégrer dans les règlements intérieurs et la gestion logistique l’impératif écologique. La lutte contre toutes les formes de gaspillage – rappelons que la plupart de nos établissements sont des passoires énergétiques –, l’encouragement aux mobilités douces pour se rendre dans les lycées, universités et grandes écoles, l’éducation à une alimentation saine et produite au maximum régionalement sont quelques-uns des éléments qui contribueront à former les citoyens exemplaires d’un monde en transition.

EducPros poursuit sa série d’interviews pour donner la parole aux dirigeants du supérieur. Objectif : évoquer avec eux les enjeux qui animent leur secteur, en matière d’enseignement, de recherche, de relations avec le monde économique, de développement et de structuration à l’échelle nationale et internationale. Retrouvez tous les 15 jours, le vendredi, l’analyse d’un dirigeant du sup’ :
– Eric Lamarque
– Pierre Mathiot
– Delphine Manceau
– Philippe Choquet


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