Eric Lamarque : "Il faut revoir complètement les modes de gouvernance ultra centralisés"

Ariane Despierres-Féry
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Eric Lamarque, directeur de l'IAE de Paris
Eric Lamarque, directeur de l'IAE de Paris // ©  IAE de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne
Enjeux du supérieur, paroles de dirigeants : les trois questions d’EducPros sont de retour pour la rentrée. Eric Lamarque, président d’IAE France, directeur général de l’IAE de Paris partage son regard sur les grands enjeux qui animent l'enseignement supérieur.

Eric Lamarque, président d’IAE France, directeur général de l’IAE de Paris évoque les enjeux du supérieur, actuels et de demain. Il souligne la nécessité de faire évoluer les modes de gouvernance, l'organisation et la priorisation des missions des institutions mais aussi la manière de se saisir des grandes questions sociétales et préparer l’avenir. Vaste chantier…

Quels verrous faudrait-il lever pour permettre un développement plus rapide et plus harmonieux du supérieur ?

Il faudrait fixer clairement les objectifs stratégiques de l’enseignement supérieur ou les objectifs que l’on affecte à telle ou telle institution. Aujourd’hui, on a le sentiment qu’une même institution doit tout faire :

  • accueillir un maximum d’étudiants en absorbant la demande sociale de diplômes ;
  • assurer l’insertion professionnelle des diplômés ;
  • faire de la recherche de niveau international ;
  • traduire cette recherche en brevets ou nouveaux outils de production pour assurer le développement économique du pays.

Quatre objectifs quasi impossibles à combiner pour des établissements au regard de leur organisation actuelle, de leur gouvernance et des modes d’incitation des personnels.

Une université intensive de recherche ne peut pas absorber des flux importants d’étudiants et elle doit donc les sélectionner au regard de ses capacités d’accueil.

Une université intensive de recherche ne peut pas absorber des flux importants d’étudiants et elle doit donc les sélectionner au regard de ses capacités d’accueil. Une université qui fait le choix d’accueillir autant d’étudiants que possible pourra difficilement développer une production scientifique de niveau international.

Il ne faut pas abandonner les deux missions, enseignement et recherche, mais il faut clairement s’organiser en fonction des objectifs prioritaires et les assumer. Il faut ensuite revoir complètement les modes de gouvernance ultra centralisés pour évoluer vers des structures plus décentralisées, avec des modes de coordination et de contrôle adéquats.

Les transitions écologiques, économiques et sociétales sont au cœur des préoccupations des jeunes, des entreprises comme des acteurs du l'enseignement : le supérieur doit-il faire sa propre transition pour y répondre ?

Il doit permettre aux jeunes de se forger une compréhension des grands principes de fonctionnement d’une société. Les établissements doivent s’assurer que leurs programmes de formation intègrent en permanence les questions sociétales majeures.

En tant qu’universitaire, j’attends que ces éléments soient intégrés sur la base de travaux de recherche validés.

Le débat est de savoir comment intégrer ces sujets dans des programmes construits autour de grandes disciplines. En tant qu’universitaire, j’attends que ces éléments soient intégrés sur la base de travaux de recherche validés, même si cela doit prendre un peu de temps. C’est nécessaire car ces sujets sont des terrains favorables à la diffusion d’idéologies sans fondement scientifique.

Il faut dès à présent construire des programmes depuis la licence jusqu’au niveau master. Cependant tout ne doit pas être laissé au sup'. Ces sujets sont à aborder dès le début d’une scolarité.

En parlant de scolaire, quel est l’impact de la réforme du lycée sur l’ESR selon vous ? Quels aménagements devraient être apportés ?

Comme beaucoup, je considère que la possibilité d’abandonner les mathématiques est globalement préjudiciable dans la perspective de nombreuses formations du supérieur. Les métiers reposent plus que jamais sur la compréhension et le traitement de données massives, l’IA, les analyses statistiques, y compris dans les sciences sociales.

Cela suppose un minimum de maîtrise des outils techniques et mathématiques pour pouvoir ensuite produire des analyses, des interprétations et prendre des décisions. Ces matières sont aussi nécessaires pour former les esprits au raisonnement logique.

La possibilité d’abandonner les mathématiques est globalement préjudiciable dans la perspective de nombreuses formations du supérieur.

C’est même une question de souveraineté car si nous ne les maîtrisons pas, la gestion et le traitement des données seront réalisés par d’autres et nous ne serons plus que de simples utilisateurs à la merci des propriétaires de ces données.

Je pense que le sujet principal est d'interroger la manière de rendre attractif cette matière, en rappeler l’utilité et en montrer des applications concrètes dans la vie quotidienne et ce, dès le lycée. Les jeunes demandent de plus en plus, y compris dans le supérieur, à quoi ça sert les maths ?

EducPros poursuit sa série d’interviews pour donner la parole aux dirigeants du supérieur. Objectifs : évoquer avec eux les enjeux qui animent leur secteur, en matière d’enseignement, de recherche, de relations avec le monde économique, de développement et de structuration à l’échelle nationale et internationale. Tout un programme ! Rendez-vous tous les 15 jours, le vendredi.


Ariane Despierres-Féry | Publié le