B. Bonnell (SGPI) : "Aujourd'hui, l'innovation ne se pense pas sans IA"

Malika Butzbach Publié le
B. Bonnell (SGPI) : "Aujourd'hui, l'innovation ne se pense pas sans IA"
France 2030 aborde le virage de l'intelligence artificielle via un investissement massif. // ©  Urupong/Adobe Stock
"Aujourd'hui, l'innovation ne se pense pas sans IA", estime Bruno Bonnell, secrétaire général pour l'investissement chargé du plan France 2030. Pour EducPros, il revient sur la stratégie de la France en matière d'intelligence artificielle dans un contexte de compétition mondiale. Après les annonces budgétaires de quatre milliards d'euros, en mai dernier, il précise les enjeux de sensibilisation et de pédagogie.
Bruno Bonnell, secrétaire général pour l'investissement chargé du plan France 2030, répond aux questions d'EducPros.
Bruno Bonnell, secrétaire général pour l'investissement chargé du plan France 2030, répond aux questions d'EducPros. © SGPI - services du Premier ministre

Quelles sont les ambitions de France 2030 concernant l'intelligence artificielle ?

D'une façon générale, l'IA (intelligence artificielle) est un élément essentiel de notre quotidien de demain. Nous avons eu la révolution industrielle où la machine est entrée dans le quotidien pour devenir le cœur de la révolution sociétale du XIXe siècle. L'IA, sous toutes ses formes, va être au cœur de la révolution sociétale à venir.

C'est de cette prise de conscience que part l'investissement massif de la France en IA. On va vers un écosystème dans lequel certaines nations vont passer devant les autres car elles seront devenues "IA natives". En France, on a la chance d'avoir des chercheurs et des experts reconnus dans leur domaine. Nous avons les graines pour devenir un pays leader dans l'IA.

À France 2030, on n'approche pas ce sujet uniquement par l'aspect technologique : on le fait converger avec les autres métiers. Si France 2030 compose un programme spécifique, celui de IA Cluster, nous soutenons dans tous les autres appels à projets les composantes IA. On regarde l'IA comme spécialité mais aussi par ses applications et usages dans tous les autres secteurs d'activités.

Comment s'organise le programme spécifique, IA Cluster ?

Ce programme se traduit à travers neuf centres d'excellence dans toute la France. Ils se concentrent sur la R&D, la formation mais aussi la liaison sur les usages de l'IA avec les entreprises locales. Pour nous, il était important de ne pas diviser et séparer ces trois aspects. Via ces centres, l'objectif est de former 10.000 spécialistes par an d'ici 2030. C'est un chiffre considérable.

Notre pays est le premier sur l'Europe en termes d'investissement étranger pour l'IA

On travaille aussi à fabriquer le premier écosystème de l'IA en Europe, avec aujourd'hui, plus de 600 start-up spécialisées en IA et dont le chiffre d'affaires atteint 3,2 milliards d'euros.

Par ailleurs, notre pays est le premier sur l'Europe en termes d'investissement étranger pour l'IA. Autrement dit, les Gafam [Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft, NDLR] viennent investir en France car ils savent qu'ils vont y trouver un terreau fertile.

Une spécialité peut devenir un atout dans cette concurrence mondiale. Quelles peuvent être les expertises des acteurs de l'ESR français ?

On voit cette expertise dans les neuf pôles d'excellence IA Cluster [soutenus, au total, à hauteur de 360 millions d'euros par France 2030, NDLR]. SequoIA, le projet de Rennes impliquant l'Inria (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique) est spécialisé en cyber. Et d'ailleurs, sur le domaine cyber, la France est très bien placée avec d'autres initiatives, comme le cyber Campus à Paris.

Hi! Paris Cluster 2030, le projet avec Polytechnique, développe une expertise sur les modèles et calculs. Celui de Nice, le 3IA Côte d'Azur 2030, sur les usages et les applications de l'IA. Dans le cadre donné par l'État, chaque cluster va trouver son point fort.

C'est aussi pour ça qu'il y en a neuf, dispersés dans le pays pour prendre en compte les caractéristiques de chaque territoire. À Grenoble, où il y a une vraie histoire autour de l'informatique, avec la présence d'écoles spécialisées dans le codage, on peut aisément imaginer que cela va être le terreau d'un travail de code sur les futurs modèles.

La commission sur l'IA évoquait dans son rapport la nécessité de créer un fonds de dix milliards d'euros*. Emmanuel Macron annonçait en avril que l'objectif de France 2030 se montait à quatre milliards d'euros, au minimum, sur l'IA. Cela sera-t-il suffisant ?

France 2030, c'est 54 milliards d'euros consacrés à l'innovation. Et aujourd'hui, l'innovation ne se pense pas sans IA. Certains domaines clefs pour ces enjeux, comme le quantique, n'apparaissent pas dans les budgets IA.

Nous fournissons aussi un effort de deux milliards d'euros dans le quantique, et si l'on réussit une percée dans ce domaine, on aura un avantage sur l'IA.

Regarder cette guerre de l'IA sous l'angle budgétaire, c'est oublier que l'argent ne suffit pas. Sanofi avait plus de moyens que Moderna, mais c'est ce dernier laboratoire qui a trouvé l'ARN messager. L'argent est nécessaire mais sans les femmes et les hommes pour booster la recherche, cela ne suffit pas.

Face aux investissements de pays comme la Chine ou les Etats-Unis et face à des grandes entreprises privées, nous battons-nous à armes égales ?

La Chine apparaît très en avance car ses règles sont différentes des nôtres. Cela lui a permis de s'ouvrir à un certain nombre de technologies qui, chez nous, sont régulées, comme la reconnaissance faciale.

À l'inverse, l'Union européenne a tendance à mettre la charrue avant les bœufs en fixant d'abord les réglementations avant de libérer les énergies créatrices. Je pense qu'il serait mieux de fixer ses limites a posteriori, pour ne pas handicaper nos entreprises.

Il y a une crainte d'être distancé par ces pays. Le décrochage technologique va dépendre de si l'on accepte ces outils sur notre territoire, mais cela pose la question de la souveraineté. Dans certains secteurs, cela ne crée pas trop de problèmes. Mais pour d'autres, nous voudrons garder notre souveraineté.

Et puis, ce sont également les choix de société qui vont aussi impulser telle ou telle recherche technologique. Dans ce cas, on parle de retard technologique choisi. Par exemple, une société avec des voitures sans chauffeur, des écoles sans professeurs, est-ce que cela correspond aux envies et aspirations de nos citoyens ?

Comment articuler la stratégie française sur l'IA et les réflexions au niveau européen ?

Il est essentiel que certains sujets relatifs à l'IA soient continentaux, par exemple sur les modèles à utiliser, l'usage de centres serveurs… Mais pour arriver en bonne position à la table européenne, il faut déjà avoir fait des efforts concrets. Clairement, si France 2030 est la première marche, le reste de l'escalier se construit à 27.

Si France 2030 est la première marche, le reste de l'escalier se construit à 27.

Pour moi, l'articulation de notre stratégie avec les autres unités européennes se fait par des projets. Il n'est pas utile de faire des grands plans ou de mettre en place une gouvernance européenne sur l'IA. Le plus important est de se mettre d'accord sur des projets : établir un centre de calculs, lancer des recherches communes, travailler à la normalisation des données au niveau européen...

C'est aussi l'intérêt du sommet européen de l'IA, prévu en France, en février 2025. Sur des sujets tels que la santé ou les fake news, des groupes de travail internationaux vont chercher des solutions collectives.

Il existe une peur vis-à-vis de l'IA et des changements qu'elle implique. Comment le SGPI (Secrétariat général pour l'investissement) travaille sur cet axe de sensibilisation ?

Cet accompagnement à la pédagogie est au cœur du rôle de l'État. D'où le volet d'appels à manifestation d'intérêt "Compétences et métiers d'avenir" dans France 2030, doté de deux milliards d'euros qui vise à former un million de personnes dans ces nouveaux métiers.

Former ces personnes, c'est aussi en faire des "évangélistes" qui montreront à travers leurs actions que cela fonctionne. Il est important d'accompagner ce mouvement, d'autant que les révolutions de société se font maintenant à l'échelle d'une vie, tandis qu'elles prenaient plus d'un siècle, auparavant.

Regardez comment le smartphone a changé nos pratiques quotidiennes en moins de 20 ans. Ces métamorphoses peuvent être douloureuses : demandez à la chenille si cela fait mal lorsque les ailes de papillon poussent !

Et à cause de ces douleurs, certaines personnes veulent que le changement soit encore plus rapide, ce qui est impossible. Face à cela, il existe aussi la tentation de revenir en arrière. Mais c'est une réalité : la marche du temps nous pousse toujours vers l'avant.

Malika Butzbach | Publié le