EdTech : un marché français en essor qui doit se structurer

Dahvia Ouadia
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EdTech : un marché français en essor qui doit se structurer
Le secteur des EdTech représente en France un chiffre d'affaires d'un milliard d'euros. // ©  tippapatt/Adobe Stock
Avec près de 5.000 entreprises, 10.000 emplois sur le territoire et un chiffre d'affaires d'un milliard d'euros, le marché des EdTech français est en plein essor. Mais face à une concurrence forte venue de l'étranger, des freins au financement et une multitude d'entreprises très récentes, comment le marché se structure-t-il ? Lors d'une rencontre de l'association des journalistes de l'éducation organisée début juin, Anne-Charlotte Monneret fait le point sur les leviers, les freins et les solutions possibles pour une meilleure structuration du secteur.

Avec la crise sanitaire, le numérique a investi toutes les sphères de la vie privée, professionnelle mais aussi éducative. Dans ce contexte, les EdTech (technologies de l'éducation) ont de beaux jours devant elles… En France, les entrepreneurs l'ont bien compris. En 2019 et 2020, de nombreuses entreprises de EdTech ont fleuri proposant aux établissements scolaires et d'enseignement supérieur des solutions d'apprentissage par le numérique et la technologie. Aujourd'hui, pour les EdTech françaises, l'enjeu réside dans la structuration du secteur pour faire le poids face à une concurrence mondiale renforcée par le développement de l'hybridation, et un déficit de financement.

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Les EdTech françaises en retard dans le numérique éducatif

Aujourd'hui, le secteur des EdTech se positionne sur trois segments de marché différents : le scolaire (primaire/secondaire), l'enseignement supérieur et la formation professionnelle. Mais l'évolution entre les trois segments de marché est très différente. "Nous sommes en retard notamment par rapport au Royaume-Uni sur le numérique éducatif, résume Anne-Charlotte Monneret, directrice générale d'EdTech France, lors d'une rencontre organisée par l'Ajeduc (Association des journalistes éducation-recherche) début juin. Il est aujourd’hui compliqué d'avoir une politique à grande échelle en France et il manque clairement une vraie culture numérique."

Dans le scolaire, il existe plusieurs freins liés notamment au cycle d’achat qui sont très complexes en fonction du niveau d’études. Le primaire est géré par les communes, le collège par les départements et les lycées sont gérés par les régions. "Le marché n’existe pas vraiment et comme il n’y a pas d’accompagnement sur le terrain, il y a peu d’usage concret des enseignants."

Dans le numérique éducatif, le marché n’existe pas vraiment et comme il n’y a pas d’accompagnement sur le terrain, il y a peu d’usage concret des enseignants. (A-C Monneret)

Dans l’enseignement supérieur, la crise sanitaire a été l’occasion d’un investissement concret dans le digital. Que ce soit pour le recrutement, les examens à distance, les cours en visio, etc. les établissements du supérieur ont tous sauté le pas. Cependant, selon la directrice générale d'EdTech France, "la grande majorité de cet investissement s’est concentrée sur les business schools privées qui consacrent un budget de 1,5 million à 3 millions d’euros par an, alors que les universités sont plus en marge."

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Des appels à projet pour encourager la transformation numérique dans le supérieur

Pour favoriser transformation numérique du supérieur, le gouvernement a aussi lancé des actions à l'échelle nationale. C'est le cas de l’appel à projets Demoes, lancé dans le cadre du PIA (plan d'investissements d'avenir) en 2021 qui a eu un certain impact puisque 100 millions d’euros ont été consacrés à des projets EdTech. "Dans le cadre de cet appel à projets, des établissements du supérieur ont travaillé avec des groupements d’entreprises privées pour monter un projet démonstrateurs. Et finalement, 17 lauréats ont bénéficié de ces fonds dont les universités de Poitiers, Reims, PSL ou encore Mayotte", rappelle Anne-Charlotte Monneret.

Côté formation professionnelle – qui compte 90.000 organismes de formation pour 30 millions de stagiaires par an -, les EdTech françaises sont bien positionnées. La mise en place du CPF (compte personnel de formation) et la crise sanitaire ont eu pour conséquence une demande très forte de formation pour reconversion professionnelle d’une part et d’autre part une demande des industriels. "Ce marché de la formation professionnelle est couvert à 50% par des acteurs des EdTech. Il y a une plus grande fluidité dans ce segment avec beaucoup moins de friction et une plus grande liberté", affirme Anne-Charlotte Monneret.

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Eviter la dispersion des entreprises de EdTech par la structuration

Pour la directrice générale d’EdTech France, le potentiel du secteur des technologies de l'éducation est grand mais il y a beaucoup de petites entreprises souvent très jeunes qui ne sont pas encore arrivées à maturité. La crise sanitaire a en effet favorisé une accélération massive des entreprises et davantage de levées de fonds.

Aujourd’hui, 20% des acteurs français de la EdTech concentrent 80% du chiffre d’affaires de la filière. Et si les EdTech françaises sont parvenues à lever 438 millions d’euros, la très grande majorité de ces levées de fonds sont le fait des trois plus gros acteurs français dont OpenClassroom notamment. La plupart des entreprises se financent par levées de fonds et financement public, notamment dans le cadre de PIA avec des stratégies politiques claires. Mais à ce stade, seule une EdTech française sur deux bénéficie d’un soutien financier public.

L'enjeu financier est de taille pour les jeunes entreprises du secteur. Car si elles savent répondre aux demandes des établissements, elles doivent aussi asseoir leur capacité de trésorerie dans un contexte où les circuits de financement sont très longs. "Les établissements du supérieur demandent souvent des solutions EdTech sur mesure. Les entreprises choisies travaillent ainsi sur des projets au long cours mais le paiement n’arrive qu’au moment du livrable, ce qui peut être très compliqué à gérer pour une jeune entreprise qui n’a pas forcément la trésorerie", explique Anne-Charlotte Monneret.

Nous avons un écosystème EdTech dynamique mais il doit se structurer.

Pour pérenniser les entreprises françaises, Anne-Charlotte Monneret souhaite un "renforcement du lien entre le public et le privé au sein de l’écosystème d’enseignement" pour faciliter les relations et fluidifier le circuit. D'autant que face aux grands groupes et notamment les GAFAM, c'est une vraie "course contre la montre" qui se joue : "nous avons un écosystème EdTech dynamique mais il doit se structurer d’autant qu’on perçoit un potentiel fort d’exportation dans certains pays francophones, notamment dans des pays d’Afrique et au Québec", estime ainsi la DG d’EdTech France.

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Chèque EdTech, agence nationale du numérique… quelles solutions ?

Pour remédier à l’ensemble de ces freins, EdTech France propose plusieurs solutions. "Nous pouvons imaginer un chèque EdTech qui serait remis à chaque enseignant. Et une ‘market place’, une plateforme d’achat avec des acteurs identifiés des EdTech. Ainsi chaque enseignant pourra se rendre sur cette plateforme et s’équiper en direct avec son chèque", propose Anne-Charlotte Monneret. Une solution qui permettrait à chaque enseignant de prendre en main des solutions qui lui conviennent et donc d'en faire véritablement usage.

Dans le supérieur, elle souhaite permettre aux universités d’expérimenter des solutions EdTech grâce à des "poches de financement fléchées". "L’Etat a investi dans certains équipements comme les ENT, les systèmes de visio, mais tout ce qui concerne la gestion de projet pédagogique n’est pas concerné. Avoir ce fléchage permettrait d’investir efficacement dans le numérique pédagogique", estime Anne-Charlotte Monneret.

Car à terme, le risque est de voir émerger un enseignement supérieur à deux vitesses avec "d’un côté les établissements privés qui ont pris le virage du numérique et qui peuvent capter les talents et de l’autre les universités qui n’ont pas ces capacités et risquent de voir les meilleurs étudiants faire d’autres choix."

Enfin côté gouvernance, la directrice générale plaide pour la création d’une agence nationale du numérique avec les représentants de chaque partie prenante (collectivités, opérateurs d’Etat, représentants de France Universités, banque…) pour mieux gérer ces enjeux en concertation et à l’échelle nationale.

"Aujourd’hui, il n’y a aucune coordination. Nous avons une pluralité d’acteurs, comme la Dgesco, la DNE (direction numérique pour l’éducation), le réseau Canopé, la Caisse des dépôts, mais aussi les collectivités, etc. Il est essentiel d’avoir une structuration politique à l'avenir."


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