Eric Cornuel (EFMD) : "Les business schools françaises vont souffrir mais la majorité devrait passer la crise"

Dahvia Ouadia
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Eric Cornuel (EFMD) : "Les business schools françaises vont souffrir mais la majorité devrait passer la crise"
Les écoles de commerce vont devoir se réinventer pour faire face à la crise. // ©  Monkey Business/Adobe Stock
Si face à la crise sanitaire, les écoles de commerce françaises se sont montrées en avance, notamment sur le numérique, comment vont-elles s'en sortir après ? C'est la question qu'Educpros a posée à Eric Cornuel, directeur général de l'EFMD (European foundation for management development), dans une interview. Selon lui, il est encore trop tôt pour tirer toutes les conséquences, mais il anticipe que "demain, ces écoles devront faire ce qu’elles ont toujours fait et faire ce qu’elles n’ont jamais fait".

Selon vous, comment les écoles de commerce ont géré la crise sanitaire depuis son commencement ?

Il n’est pas possible d’avoir une vision unique, les approches des écoles étant relativement différenciées. Cependant, d’un point de vue de la responsabilité, la quasi-totalité des écoles ont eu une attitude positive, bienveillante et soutenante vis-à-vis des étudiants.

Par ailleurs, la crise a montré combien les business schools sont avancées par rapport à d’autres établissements sur le chemin du blended learning et du numérique. En effet, même si cela a été difficile, elles se sont toutes adaptées relativement rapidement pour mettre en place des cours intégralement en ligne.

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La formation continue est l’un des premiers budgets à pâtir de la crise. Comment les écoles vont faire face à ces pertes ?

En effet, les entreprises ont toutes bloqué leurs projets d’executive education, il y aura donc des moments difficiles pour les institutions qui ont un gros pourcentage de budget fondé sur la formation continue.

Mais, les écoles de commerce françaises sont un peu moins engagées dans l’executive education, hormis l’Insead. Aussi, le choc systémique sera sans doute un peu moins fort en France.

Par ailleurs, les réseaux d’anciens tout comme les entreprises partenaires n’hésiteront pas à faire des efforts pour soutenir les écoles. A mon sens, il y aura forcément des mesures exceptionnelles qui seront prises par les Etats mais aussi par les entreprises.

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La crise a aussi un impact sur l'international. Finalement, quel est le modèle qui s’en sort le mieux, avoir des campus à l’étranger ou nouer des partenariats stratégiques ?

En période de crise, les écoles qui ont des recrutements locaux vont le mieux s’en sortir. Les écoles qui ont choisi une stratégie multicampus ont eu le nez creux, étant donné que le recrutement se fait localement. Par ailleurs, cette stratégie répartit les risques : entre un campus qui fonctionne bien et un qui ne fonctionne pas dans cette période, les écoles pourront compenser les pertes.

Les écoles qui ont des recrutements locaux vont le mieux s’en sortir.

Mais il est encore trop tôt pour tirer toutes les conséquences possibles. En Chine, je suis en contact avec des établissements qui redémarrent fort avec beaucoup de demandes d’étudiants étrangers, des entreprises qui relancent la formation continue. C’est difficile d’analyser aujourd’hui pourquoi certains établissements s’en sortent relativement bien et d’autres subissent des pertes vertigineuses.

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Pensez-vous que les écoles vont sortir de cette crise par le haut ?

Je fais l’hypothèse que les business schools sont dans un milieu agile et résilient. Par ailleurs, les cadres peuvent aussi se dire que c’est le bon moment pour faire une formation executive. Par ailleurs, avec les aides d’Etat ou de l’Union européenne, il est possible qu’il y ait un rattrapage financier malgré les pertes.

Enfin, les jeunes étudiants auront sans doute l’obsession d’avoir un diplôme de haut niveau pour sortir du ‘black out’ social, économique et sociétal qui génère une anxiété profonde. Il est possible qu’on aille de plus en plus vers des formations qui vont assurer le futur des étudiants. D’ailleurs, quand on regarde l’emploi et la courbe, les matières scientifiques et l’éducation au management restent des valeurs sûres. Peut-être que nous allons aussi aller à terme vers des hybridations de format et de discipline, comme le healthcare et management.

Pourtant avec la crise qui s’annonce, des écoles risquent de disparaître…

Ces périodes de crise sont des moments de remise en question. Les business schools avec des structures traditionnelles vont souffrir, c’est indéniable, mais, la majorité devrait passer la crise.

Cependant, il ne faut pas exclure que des écoles aient de grosses difficultés financières qui pourraient les amener à fermer. On peut imaginer que certaines petites écoles fragiles puissent disparaître. On peut aussi imaginer que des administrations réfléchissent à des fusions d’écoles ou développent des capacités digitales et du multi-campus. Certaines gouvernances seront prêtes à mener des réflexions stratégiques particulièrement profonde.

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Certaines écoles considèrent que la crise sanitaire va radicalement changer leurs modèles. Pressentez-vous ces bouleversements ?

Il y aura des évolutions mais pas de bouleversement des systèmes des business schools. Les écoles font un travail fantastique, elles ont beaucoup de succès y compris à l’international. Demain, ces écoles devront faire ce qu’elles ont toujours fait et faire ce qu’elles n’ont jamais fait. De nouvelles choses sont lancées dans notre profession, nous devons capitaliser sur ces actions et nous serons là pour aider les institutions à évoluer.

Demain, ces écoles devront faire ce qu’elles ont toujours fait et faire ce qu’elles n’ont jamais fait.

Par ailleurs, la recherche en gestion doit changer pour être davantage tournée vers les besoins de la société. Il faut aussi une réflexion et une remise en question de certains modèles qui sont en cours. Par exemple, que va-t-il se passer avec la Chine ? Nous avons délocalisé des industries et des savoir-faire vers l’Asie. Avec le coronavirus, on va peut-être assister à un phénomène de relocalisation de la production et des savoir-faire. On est dans un mouvement global avec des changements systémiques qui seront sans doute importants.

Quels peuvent être les apprentissages issus de la crise ?

Cette crise aura forcé des acteurs à s’impliquer dans le online et donc dans le numérique en général. Les établissements vont devoir capitaliser sur cet acquis obtenu dans la douleur dans le futur. Je ne pense pas que nous irons vers une digitalisation complète des enseignements, mais le blended learning avec des temps en face à face et des temps à distance deviendra sans doute la norme. Cette hybridation permettra des respirations aux étudiants. Ils pourront être à distance un moment puis revenir dans l’agora pour avoir des discussions plus fines et des éléments plus qualitatifs avec leurs professeurs.

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L'EFMD, que vous dirigez, a reporté ses audits d’accréditation jusqu’à juillet 2020. Envisagez-vous d’autres formats pour évaluer les établissements si la crise se poursuit ?

Nous réfléchissons actuellement à la mise en place de solutions virtuelles sur lesquelles nous travaillons d’arrache-pied. Aujourd’hui, pour une première accréditation, on ne fera pas d’évaluation en ligne en revanche, dans les autres cas, nous allons proposer plusieurs types d’évaluation : soit 100 % online pour les meilleures écoles, soit hybrides pour les autres. On imagine par exemple avoir un groupe d’auditeurs en ligne et un auditeur sur place pour interagir avec l’école mais aussi avec le groupe à distance.

Cependant, ce format est temporaire et lié à la crise. Il ne s’agit pas d’une tendance définitive parce qu’on croit en la proximité et le face-à-face.

Des actions pour accompagner ses membres
L'EFMD a lancé de nombreuses actions pour accompagner ses membres pendant la crise. Une plateforme a notamment vu le jour sur laquelle les établissements peuvent apporter leurs idées, projets et partager des bonnes pratiques.

L'EFMD a aussi créé des cercles virtuels dédiés au recrutement on-line et des webinars thématiques pour soutenir et former les membres demandeurs.

Lire la biographie d'Eric Cornuel


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Thomas.

Les ESC françaises sont à la croisée des chemins. Avec une augmentation continue des frais de scolarité depuis 15 ans, couplée à la course aux accréditations coûteuses, la rentabilité du parcours ESC s'effondre d'année en année: les étudiants et leur familles payent de plus en plus cher pour des salaires d'embauche qui stagnent. L'impact du COVID sera dramatique pour les petites ESC (en clair: celles qui ne sont pas dans le Top 10 SIGEM). Peu sélectives, elles peinent à attirer les étudiants de prépa. Elles offrent des spécialisations de niche (Logistique, Vin, etc...), sur lesquelles il est difficille de faire du volume. Avec la baisse des étudiants étrangers (on parle de -20% d'effectifs), comment compenser le manque à gagner pour ces écoles? Et les étudiants français hésiteront à payer 40 000 euros de scolarité pour des cours en distanciel...