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Bac L 2015 : corrigé d'un sujet en histoire (médias et opinion publique)

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Corrigé d’un commentaire de documents proposé en histoire mineure

Auteur : Erik Lambert

Sujet

Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l’affaire Dreyfus. Vous commenterez ces deux documents en montrant l’émergence d’une opinion publique à la faveur de l’affaire Dreyfus et le rôle que joua la presse dans ce processus.

Deux documents

Document 1. Dessin de Royer, in Le Journal illustré, du 6 janvier 1895.

Document1

Document 2. « La Vérité », dessin d’Édouard Pépin (de son vrai nom Claude Guillaumin), in Le Grelot, 19 décembre 1897.

Document2

Commentaire

Introduction

La France de la IIIe République fut ébranlée par de multiples crises durant lesquelles l’opinion publique devint un acteur essentiel de la vie politique de la jeune démocratie. Les médias informèrent, voire influencèrent, les citoyens, contribuant aux soubresauts de la vie politique. La presse profita de l'ouverture octroyée par les Républicains, qui créèrent un espace de liberté par la loi du 29 juillet 1881.  

La baisse des coûts liée aux progrès techniques, le développement du chemin de fer et l’enracinement de l’école républicaine, qui fit reculer l’analphabétisme, contribuèrent à la progression du nombre de titres comme des tirages. Or, entre 1894 et 1906, lors de l’affaire Dreyfus, la presse joua un rôle considérable. À l’origine de la dimension que prit cette crise menaçant la République, elle fut par ailleurs le lieu d’expression des partisans comme des adversaires du capitaine Dreyfus. Lit du débat opposant les partisans de la raison d’État et de l’armée aux thuriféraires de la liberté individuelle, la presse devint un acteur incontournable de la démocratie.

Les caricaturistes s’affrontèrent pour défendre Dreyfus, comme le fit Édouard Pépin dans les colonnes du Grelot, le 19 décembre 1897, ou pour affirmer sa culpabilité, tel Lionel Noël Royer dans Le Journal illustré, du 6 janvier 1895.

Analyse du document 1 : Dreyfus, un traître

Au lendemain de la dégradation publique de Dreyfus, la presse était, à l’image de l’opinion, favorable à la condamnation du capitaine. Les nationalistes tel Royer, peintre et caricaturiste, nourrissaient un esprit de revanche suite à la défaite de 1870 et à la perte des terres d’Alsace et de Moselle. Dans la caricature, Dreyfus est l’image de la trahison des Juifs ; il se cache le visage, frappé par la honte et la trahison.

Il s’enfonce au milieu des glaces où l’attendent d’autres personnages. Il a dans sa main une bourse de pièces. Il a été stipendié par les Allemand, ce qui est peu surprenant, car il est juif, donc il vend son âme comme Judas l’Iscariote le fit en trahissant le Christ pour 30 deniers. Une pancarte sur laquelle est inscrit « Judas » complète la composition centrale et dévoile cet aspect supposé du personnage appartenant à la « race honnie ». Par ailleurs, ses origines alsaciennes permettent d’instiller un doute quant à sa probité.

Une femme qui porte la balance et qui est vêtue de blanc lui arrache son uniforme, évocation de la dégradation du 5 janvier 1895. Traître, déicide et adorateur du veau d’or : autant d’arguments nourrissant l’antisémitisme d’alors. Enfin, en arrière-plan, les soldats et l’armée qu’il a trahis sous un ciel sombre dans lequel volent des oiseaux tout aussi sombres. Ce sont des corbeaux au plumage noir, au cri rauque, considérés comme nécrophages, surtout en terre chrétienne, oiseaux de mauvais augure.

Il s’agit donc d’une allégorie de la Justice qui trouve sens dans l’œuvre de Dante et le neuvième cercle de l’Enfer, où sont punis les traîtres. Ils sont châtiés sur « les rives glacées du Cocyte », comme il est écrit dans La Divine Comédie. Désormais, Dreyfus appartient au monde des damnés qui sont prisonniers des glaces afin de payer pour leurs fautes. C’est le privilège des traîtres à leur patrie. L’armée est présente, celle qui doit être l’épée de la revanche sauvée ici par la Justice triomphante qui a mis fin aux agissements et à la trahison de Dreyfus.

Transition

Au fur et à mesure que l’affaire prend une dimension polémique, des éléments nouveaux alimentent le débat, et une presse dreyfusarde s’affirme. Certes, jamais elle n’aura l’importance de celle qui dénonce les agissements de Dreyfus, mais l’écho qui fut le sien ne cessa de croître à partir de l’article d’Émile Zola publié par Clemenceau dans L’Aurore le 13 janvier 1898.

Analyse du document 2 : La presse défend Dreyfus

Ainsi, Édouard Pépin (de son vrai nom Claude Guillaumin) défendit le capitaine Dreyfus dans une caricature publiée dans Le Grelot, le 19 décembre 1897. Ce journal satirique républicain s’engage dans la défense de la vérité qui transpire à partir de 1895, car des doutes sur la culpabilité effective de Dreyfus commencent à apparaître. La femme qui tient un miroir à la main sort d’un puits ; c’est une allégorie de la Vérité. Elle est étouffée dans ce puits dont elle tente de sortir. Deux personnages, dont un barbu à lunettes, Édouard Drumont, aspirent à éteindre la lumière de la Vérité. Ils tiennent en main un éteignoir, qui à l’époque servait à éteindre bougies et cierges, sur lequel est inscrit le nom du journal de Drumont, La Libre Parole.

Un personnage est déguisé en magicien avec un couvre-chef sur lequel est indiqué le nom du journal L'Intransigeant. À l’origine, journal de gauche, il se rallia au boulangisme, adopta des positions politiques de droite et combattit Dreyfus. Le magicien est ici Victor Henri de Rochefort-Luçay, directeur de la publication, qui obstrue l’objectif de la lunette utilisée par la justice militaire. Dreyfus a été condamné à huis clos, et les révélations du colonel Picquart survenues dès 1895 permettaient d’appréhender la vérité. Toutefois, la justice militaire s’obstina à regarder alors que la lunette était masquée. Une sacoche aux pieds du militaire porte les noms de Dreyfus mais aussi du vrai coupable, qu’elle connaît mais dont elle souhaite ignorer la culpabilité : Esterhazy. La justice militaire statue à huis clos et protège l’honneur de l’armée, même si c’est au prix d’une injustice.

Face aux antidreyfusards, les partisans de la vérité, dont les noms sont inscrits sur la sacoche que porte l’un d’entre eux : le sénateur alsacien Scheurer-Kestner, Émile Zola et le quotidien Le Figaro. Malgré leurs efforts, la vérité a du mal à éclater : « Finira-t-elle par sortir » du puits de l’obscurantisme ?

Conclusion

Dreyfus fut jugé à huis clos par les instances militaires, mais La Libre Parole d’Édouard Drumont fit éclater l’affaire. La presse émergea comme lieu de débat démocratique à une période où les structures parlementaires étaient parfois remises en question. Deux conceptions de la nation française qui se forgeait au sein de l’école républicaine s’affrontèrent. L’une est une France traditionnelle encore très sensible aux idéaux monarchistes. Cette France hostile à la République – « la gueuse » – ne pouvait accepter de considérer les Juifs comme appartenant à cette vieille nation catholique. Le nationalisme exacerbé par le désir de laver l’affront de 1870 et de recouvrer Alsace et Moselle ne peut accepter que l’armée soit remise en question et la nation affaiblie face à l’adversaire allemand. L’affaire agita l’opinion, la presse en fut le relais mais aussi l’inspiratrice. Cette affaire conduisit les intellectuels à s’engager dans le débat politique d’une démocratie en pleine construction.