L. Champaney (CGE) : "Les grandes écoles pourraient former davantage, mais nous manquons de candidats"

Agnès Millet
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L. Champaney (CGE) : "Les grandes écoles pourraient former davantage, mais nous manquons de candidats"
Pour EducPros, Laurent Champaney fait le bilan de sa première année à la tête de la CGE. // ©  Romain GAILLARD/REA
Président de la CGE (Conférence des grandes écoles) depuis un an, Laurent Champaney a connu un mandat marqué par une année d'élection présidentielle et une évolution des grandes écoles dans un monde à peine sorti de la pandémie. Pour EducPros, le directeur des Arts et Métiers fait le bilan de ces derniers mois.

Il y a an, vous commenciez votre mandat à la tête de la CGE (Conférence des grandes écoles), quel bilan tirez-vous de cette année ?

Laurent Champaney, directeur général d'Arts et Métiers // © Arts et Métiers

À titre personnel, je suis satisfait de ce choix parce que les enjeux sont importants. D'abord, on voit que le système des grandes écoles reste performant et dynamique : il mène des jeunes à des emplois et se remet en question de manière permanente.

Mais les entreprises et les organisations veulent recruter des cadres et leur besoin est inquiétant. Les grandes écoles pourraient former davantage pour répondre à la demande, mais nous manquons de candidats.

Il ne s'agit pas que d'enjeux de formation. Nous avons un impact sur l'économie. Par exemple, lorsque Emmanuel Macron annonce la reprise de la production du nucléaire, le projet demeure en stand-by, faute de diplômés.

Pour moi, les grandes écoles sont le bon lieu pour former les cadres qui transformeront les entreprises afin qu'elles puissent faire face aux enjeux de transitions.

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Quels ont été, selon vous, les temps forts de cette année, à la CGE ?

Nous avons travaillé sur la question de la diversité et de l'inclusion, notamment sur le handicap. Nous portons l'idée que ce qui est fait dans une grande école est formateur pour la suite. En accompagnant un étudiant en situation de handicap, on sensibilise ses camarades, soit autant de futurs managers.

Les grandes écoles sont le bon lieu pour former les cadres qui transformeront les entreprises

Cela est également vrai des sensibilisations contre les violences sexistes et sexuelles ou sur le développement durable et la RSE.

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L'envie de "bifurquer" des diplômés d'AgroParisTech, dans une vidéo, a été très médiatisée. Est-ce un phénomène émergent qui vous préoccupe ?

Cela a toujours existé mais reste marginal. La CGE conseille aux diplômés de passer d'abord du temps en entreprise et d'essayer de changer les choses, avant de "bifurquer". Car l'impact peut être plus important en agissant de l'intérieur.

En tant que directeur d'école publique, je pense que si ces jeunes ont la capacité d'analyse qui les amène à prendre ce type de décision, c'est parce qu'ils ont reçu une formation, pendant 20 ans, financée par la nation. Ils devraient le prendre en compte et essayer d'avoir un impact fort pour la société et les autres. Il y a une forme d'ingratitude.

Pour la CGE, la société est de plus en plus prospère et sécurisante et il faut avancer en limitant les impacts environnementaux et en respectant la diversité de la société, sans dégrader la prospérité.

Comment les écoles ont-elles entendu l'appel de ces diplômés ?

Nous renforçons nos actions dans ces champs de la transition. Cela a eu aussi l'intérêt de faire réagir d'autres étudiants et de créer des débats. Cela prouve aussi que les grandes écoles ne sont pas des moules qui formatent, comme on le leur reproche souvent.

Si ces jeunes ont la capacité d'analyse qui les amène à prendre ce type de décision, c'est parce qu'ils ont reçu une formation, pendant 20 ans, financée par la nation.

Il y a des entreprises et des industries qui essayent de changer les choses et qui sont sources d'emplois, mais qui n'arrivent pas à recruter. Et cela me gêne, en tant que directeur, quand nos écoles n'arrivent pas à remplir leur mission de base : former des professionnels pour ces besoins.

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Qu'est-ce qui manque pour répondre à cette demande de compétences ?

Par répercussion, les grandes écoles souffrent de l'image qu'ont les entreprises. Quand l'agriculture ou l'industrie sont mal perçues, les grandes écoles sont mal perçues.

Il y a une problématique de recrutement en amont. C'est l'une de nos missions prioritaires. Avec des fédérations professionnelles, nous allons communiquer, auprès des collégiens et des lycéens, pour leur expliquer la chaîne complète – formation et emploi.

La suppression des maths dans le tronc commun du lycée a-t-elle renforcé ce problème ?

Nous avions été surpris que le tronc commun soit axé lettres et SHS. Même pour un étudiant qui vise Sciences po, cela manque de bases scientifiques. Avec la crise sanitaire, on a vu les carences du grand public. Pour comprendre le monde, savoir lire ne suffit pas.

Nous voudrions que tout le monde fasse des maths, mais pas nécessairement des maths très conceptuelles.

La position actuelle d'intégrer une option facultative de maths dans le tronc commun ne me semble pas satisfaisante. Nous voudrions que tout le monde fasse des maths, mais pas nécessairement des maths très conceptuelles. Nous entendons les problèmes de recrutement mais tous les professeurs de sciences ont un bagage d'usage en maths. Le problème, c'est le mode d'enseignement du lycée, très cloisonné.

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On voit le dynamisme dans les écoles, notamment des écoles de commerce, qui ouvrent ou rénovent leurs campus. Les formations du supérieur sont un outil d'égalité territoriale ?

Oui, les grandes écoles contribuent aux politiques d'aménagement du territoire. Nous permettons ainsi à des jeunes qui n'auraient pas pu étudier loin de chez eux de poursuivre leurs études plus près, ce qui dynamise un territoire et a un impact positif sur l'emploi local. Effet renforcé lorsque l'on propose des formations continues.

Parcoursup a levé certains freins à la mobilité des jeunes

Parcoursup a levé certains freins à la mobilité des jeunes, en faisant connaître les formations qui sont présentes sur tout le territoire. Notre dialogue avec les régions et les rectorats a aussi évolué.

Vous voulez également rapprocher la CGE des entreprises, sur des actions de formation continue…

Des grands groupes développent des académies internes. Mais la formation est un métier, que les écoles connaissent bien. La CGE peut dialoguer avec les branches professionnelles et avec Bpifrance, qui pourrait financer une partie du dispositif. Développer la formation tout au long de la vie est une autre de nos priorités.

Développer la formation tout au long de la vie est une autre de nos priorités.

Par exemple, nous travaillons au montage d'un modèle de formation sur les questions environnementales en nous basant sur le rapport Jouzel. Ce modèle définissant la fourchette de prix, le type de compétences, le volume d'heures, etc., pourra être utilisé par les écoles pour créer des formations à destination des jeunes dirigeants de PME.

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Comment se positionnent les grandes écoles dans l'enseignement supérieur ?

Les enjeux sociétaux et environnementaux sont monumentaux. Certains sujets concernent les universités : former des nouvelles compétences dans l'éducation, la santé et la justice. Tandis que nous devons former les cadres des entreprises et des organisations.

Il y a de la place pour tout le monde ! Et des passerelles existent entre nos formations. On le voit à Saclay, où un écosystème s'est créé entre universités et grandes écoles, en utilisant les forces de chacun. A ce titre, la nomination de Sylvie Retailleau, présidente de l'Université Paris-Saclay, au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche est intéressante.

Des passerelles existent entre grandes écoles et universités.

Lors de cette année politique, la tendance de l'ESR à "se chamailler" s'est confirmée. On débat, durant des heures, sur le fait de mettre les Crous dans les universités, le remplacement des prépas par les CPES ou l'absorption des grandes écoles dans les universités. Mais compte tenu des attentes des jeunes et des entreprises, ce n'est pas le moment de faire cela !

Pour vous, le point fort de la CGE réside dans la diversité de ses modèles. Est-ce que la création, l'an dernier, de la Cdefm (Conférence des directeurs d'écoles françaises de management) l'affaiblit ?

Je ne le crois pas. Les écoles de commerce communiquaient déjà sous la bannière CGE, pour leurs besoins spécifiques. La Cdefi existait depuis longtemps sans que cela nuise à la visibilité des écoles d'ingénieurs et de la CGE. Cela clarifie les choses.

Les aides à l’apprentissage doivent être pérennisées
Pour Laurent Champaney, la présence de l’apprentissage dans différents portefeuilles des ministres est un gage important mais il craint "une baisse de financement des formations du supérieur pour assurer l’infra-bac".
Il tire un ainsi le signal d’alarme et demande "le maintien de l’existant" : "il y a un risque de fermeture de certaines formations, ouvertes en région à la demande des entreprises. Nous redoutons que l'on nous dise à la rentrée que les décisions sont déjà prises. "

Retrouvez la biographie EducPros de Laurent Champaney


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