1. Classes prépas : l'enfer du décor

Classes prépas : l'enfer du décor

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"Mon histoire est des plus classiques. Fils de profs, bon élève, fort en maths, la question de savoir ce que je voulais faire de ma vie ne s’est jamais vraiment posée. "Maths sup, Maths spé, Polytechnique" disaient mes parents en plaisantant à demi lorsque j’étais au lycée"…
Ainsi débute cet essai de Teodor Limann, destiné à devenir polytechnicien.

"Il faut essayer de relativiser les enjeux de ce cursus"

Ancien cadre dirigeant dans une grande entreprise, l’auteur raconte donc dans cet essai, son parcours d’études. Il y pose plusieurs questions : "Pourquoi s’infliger l’épreuve de la prépa, le stress des concours ?", "Est-il normal de sacrifier ses meilleures années à la poursuite d’un diplôme, fût-il prestigieux ?"… A 33 ans, Teodor Limann a ressenti le besoin d’écrire ce livre : "Je voulais notamment dire aux élèves qui vont ou qui souhaitent intégrer une classe prépa, d’essayer de relativiser les enjeux de ce cursus et surtout de ne pas se laisser dépérir, de faire du sport, de se ménager de vraies coupures dans le rythme continu de la prépa."

Certains élèves présentent des troubles maniaco-dépressifs

Il nous fait ainsi entrer dans les coulisses du Lycée du Parc, à Lyon, où il intègre la classe de maths sup en septembre 1993. Il raconte ses journées qui commencent à 8 h et se terminent à minuit. Il décrit aussi la dure période des concours, "véritable question de vie ou de mort" où certains deviennent "brutalement taciturnes, insomniaques, ou obsessionnels". D’autres présentent "des troubles maniaco-dépressifs". Et d’ajouter que "chaque taupin connaît au moins un cas de suicide ou de tentative de suicide dans sa classe ou son lycée."

"Tout ce qui peut concourir à diversifier le profil social des élèves est une bonne chose"

Dans cette description assez effrayante de ce milieu clos, l’auteur, avec le recul, s’autorise malgré tout quelques notes d’humour : "Chers parents, si vous croisez au milieu de la nuit votre enfant nu dans la cuisine, occupé à graver des équations avec un couteau de boucher sur la table à manger, dites-vous que la prépa n’est peut-être pas ce qu’il lui faut".

Et que pense l’auteur de l’égalité des chances à l’entrée notamment de l’ENA avec l’ouverture d’une classe prépa réservée aux publics défavorisés ? : "Tout ce qui peut concourir à diversifier le profil social des élèves est une bonne chose. Il faut sortir de cette puissance symbolique du concours et développer de plus en plus les voies parallèles."

"En rentrant à Polytechnique, j’épousais un mythe"

La deuxième partie de son essai porte ensuite sur ses années à Polytechnique : "En rentrant dans cette école, j’épousais un mythe et le savais bien", raconte l’auteur. La vie y est plus sereine qu’en classes prépas. "Pendant deux ans, les élèves se voient offrir sur un plateau une vie pleine, faite d’escrime ou de plongée sous-marine, de relativité générale et de linguistique, de dîners chez Lasserre à moitié prix… Rien ne vient brider l’appétit intellectuel, social, sportif des étudiants".

Les Polytechniciens cherchent en vain le mode d’emploi de l’existence

Et l’auteur de constater : "l’X livre sur le marché des gentilshommes généralistes, ignorant tout d’Excel mais dotés, comme le soulignent les recruteurs, d’un bon esprit d’analyse et de synthèse et d‘une soif d’apprendre… Ils deviennent ainsi de bons salariés, mais pas nécessairement de grands entrepreneurs ni de grands fauves des affaires et cherchent en vain le mode d’emploi de l’existence."

"Je n’assumais pas réellement ce titre"

Aujourd’hui, que reste-t-il à l’auteur, de toutes ces années d’études ? "La puissance de travail, la capacité à s’atteler à une tâche même quand elle est un peu ingrate" avoue-t-il. Mais de penser tout de même que "le prix à payer est trop fort". Il nous confie qu’il a mis beaucoup de temps avant de pouvoir dire, sans craindre d’être outrecuidant, qu’il sortait de Polytechnique : "Dans l’imaginaire, l’X a une telle force que l’on porte cette étiquette. Je n’assumais pas réellement ce titre". Avec ce diplôme, je me suis retrouvé à la direction financière d’un grand groupe en me demandant bien ce que j’étais venu y faire."

Déjà auteur d’un ouvrage intitulé "Morts de peur. La vie de bureau", Teodor Limann, cadre dirigeant dans une grande entreprise pendant huit ans, s’offre depuis un an une parenthèse et aimerait continuer à écrire et à en vivre. Pour reprendre une citation du livre, comme disait de Gaulle : "Le plus difficile, ce n’est pas de sortir de Polytechnique, c’est de sortir de l’ordinaire."

27.03.09


Séverine Tavennec



  Voici en avant-première un extrait de « Classé X, Les petits secrets des classes prépas » de Teodor Limann, aux éd. La découverte. Sortie le 2 avril 2009.

« La journée de travail d’un taupin moyen commence à 8 heures et se termine entre 11 heures et minuit, soit environ huit heures de cours et de trois à quatre heures de travail individuel. Il lui faut, après dîner, s’y remettre, relire ses notes, en revoir les points difficiles, et rédiger les devoirs à la maison, les plus longs demandant parfois une trentaine de pages manuscrites. Le taupin s’octroie peu de vacances, surtout en maths spé, où février et Pâques se voient sacrifiées sur l’autel des révisions. Il rentre chez ses parents le week-end, charriant de lourdes valises remplies de classeurs, « s’y remet » dès le samedi matin, puis le dimanche, jusqu’à cet appel angoissant du retour, les valises à nouveau. « Au revoir papa, au revoir maman »… Le devoir l’appelle, il a une mission à accomplir, celle que lui confient sans le dire ses parents en lui faisant signe à travers la fenêtre du train corail. Il profite du trajet pour revoir ses cours, puis c’est l’arrivée à Lyon Perrache. Le taupin galère dans le métro avec sa valise surchargée dont les roulettes fatiguées couinent jusqu’à ce qu’il atteigne enfin la porte de sa chambre. Retour en cellule. La serrure résonne dans le couloir lorsqu’il la referme derrière lui pour déballer ses affaires et préparer sa journée de lundi. Mercredi, il s’offrira peut-être un thé au citron et une demi-heure de promenade au Parc de la Tête d’Or. L’orgie… »