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Bancs d’essai

En cours avec les élèves d'Isart Digital

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Le dessin est un passage obligé pour les étudiants qui se destinent à l’animation ou aux jeux vidéo. Ici, un cours de perspective en première année à Isart Digital. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant
Le dessin est un passage obligé pour les étudiants qui se destinent à l’animation ou aux jeux vidéo. Ici, un cours de perspective en première année à Isart Digital. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant

Dessins, animation 3D, game design... Pendant toute une journée, l'Etudiant a suivi les enseignements spécifiques des différents cursus proposés par l'école parisienne.

Animation ou jeu vidéo, ou un peu des deux ? Pour aider les lycéens et les étudiants à choisir l’une de ces filières, l’école Isart Digital, située dans le XIe arrondissement de Paris, leur a concocté un petit test d’orientation. La rédaction de l’Etudiant a décidé de se prêter au jeu. Dix questions plus tard, le verdict tombe : pour nous, ce sera la prépa Art. Cette "mise à niveau générale dans les matières artistiques" ouvre les portes de deux Bachelors (formation sur trois ans), intitulés "Animation 3D" et "Game Art" (un des champs du jeu vidéo). Au programme, six cents heures de formation, des cours de dessin d’observation, d’expression corporelle, de modelage, de morphologie humaine et animale, de photographie, d’histoire de l’art, de storyboard et une initiation aux outils numériques. À Isart, chaque cours dure une demi-journée ou une journée.

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Pascal Pinon, storyboarder et réalisateur de films d’animation, muni de son crayon-gomme, déambule dans sa classe au style industriel. Quelques semaines plus tôt, il a demandé à la trentaine d’étudiants que compte la prépa Art d’imaginer un pont flanqué de commerces et d’habitations. Chaque élève a devant lui trois dessins constituant trois vues différentes de son pont. Ces dessins en perspective, réalisés à la règle et au crayon à papier (procédé que le professeur nomme "technique à papa" par opposition au numérique), représentent la toute première étape du storyboard, la bande dessinée préalable à tout film d’animation.

Rigueur et fantaisie

Le dessin exige le calme. Pascal Pinon chuchote ses conseils au milieu du "scratch-scratch" des crayons à papier sur les feuilles. Kha Anh, 17 ans, a bâti un monde féerique, proche de l’univers Disney. La perspective, les proportions et les volumes sont rigoureusement respectés. Le trait est déjà assuré et singulier. "Du bon boulot", complimente l’intervenant en sifflotant. Titulaire d’un bac littéraire, Kha Anh n’a jamais suivi un seul cours de dessin. Elle a "tout appris en parcourant des tutoriels vidéo et des livres d’anatomie". Entre le jeu vidéo et l’animation, son cœur balance encore.

L'espace de coworking est plein à craquer. Les étudiants en jeu vidéo et animation sont des passionnés, capables de travailler jusqu’à la fermeture de l’école à 22 heures. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant
L'espace de coworking est plein à craquer. Les étudiants en jeu vidéo et animation sont des passionnés, capables de travailler jusqu’à la fermeture de l’école à 22 heures. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant

Deux rangs devant, Valentin couche sur un papier la folle aventure qui se déroule dans le décor fantastique qu’il vient tout juste d’achever. Le jeune homme de 18 ans, lui aussi titulaire d’un bac L, est "allé loin" : "C’est l’histoire d’une communauté de petits humains qui vit dans le creux d’un pont-tronc d’arbre. De retour d’expédition, le fils du menuisier va défier le monstre ancestral qui capture chaque soir un villageois." Valentin, qui rêve de travailler dans le secteur du jeu vidéo, aime par-dessus tout "raconter des histoires et créer des mondes imaginaires". "Si bien que, pour l’oral d’admission, je manquais cruellement de dessins d’observation. Ouf, c’est passé !", souffle-t-il, encore ému.

Petits élèves… devenus grands

Après la prépa Art, l’Etudiant monte à l’échelon le plus haut, en passant de la première à la toute dernière année de formation : le mastère 2 cinéma d’animation 3D. Le rythme alterné a remplacé le temps plein depuis la deuxième année de Bachelor. Les étudiants se sont frottés au monde de l’entreprise, dans le cadre d’une mission, d’un stage ou – plus rarement – d’un contrat de professionnalisation. Beaucoup d’entre eux rêvent de grands studios, de blockbusters, de carrière à l’étranger. Ils sont désormais capables de créer tout un univers à partir des logiciels d’animation et de modélisation, Maya et Guerilla. Un véritable pouvoir de super-héros !

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Nous sommes en plein hiver, mais il fait une chaleur étouffante dans la salle de classe. Une trentaine d’ordinateurs tournent à plein régime, et les étudiants de dernière année font régulièrement des pauses pour s’aérer. Édouard Sisternas, diplômé de l’école en 2012, donne un cours de "lighting" et "compositing", l’une des dernières étapes de la conception d’un film d’animation. "Le lighting artist est au cinéma d’animation ce que l’éclairagiste est au théâtre : un professionnel des éclairages", compare le professeur.

Les étudiants peaufinent leur projet de fin d’études par groupe de six ou sept. Dans quelques mois, ils présenteront leur court-métrage aux professionnels des studios stars, comme Illumination Mac Guff ou Gaumont Animation. Ce film est leur "bébé". Il est aujourd’hui leur plus gros projet ; il sera demain leur carte de visite.

Les seigneurs des bandes dessinées

Jade, 24 ans, a intégré l’école après une licence d’histoire de l’art, à l’université de Poitiers (86). Elle nous présente son équipe, baptisée les "Lords of the strip" (seigneurs de la bande dessinée). Comme dans un studio d’animation, chacun a une tâche bien précise. Daniel, par exemple, est "rigging artist". Il construit le squelette et les articulations qui permettront à Dimitri et Mélanie, les animateurs, de faire bouger les personnages. Jade, quant à elle, est justement en charge du "lighting" et du "compositing". Pas de réalisateur, les décisions sont prises de manière collégiale. Le scénario – né de l’imagination de Jade – tourne en dérision "Le Seigneur des anneaux", le film issu du roman de l’écrivain anglais Tolkien. Les Hobbits sont remplacés par des souris, la Terre du milieu par une bouche de métro et l’Anneau magique par l’opercule d’une canette de soda.

Clément ne voit pas le photographe qui lui fait face. Il teste, devant sa classe, un jeu vidéo en réalité virtuelle. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant
Clément ne voit pas le photographe qui lui fait face. Il teste, devant sa classe, un jeu vidéo en réalité virtuelle. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant

À 13 heures, le Meetup, la salle de conférences faisant office de réfectoire est pleine comme un œuf. On y parle manettes de jeu et films à l’affiche en avalant des nems, commandés au food truck garé dans la cour de l’école. Les Isartiens, de leur propre aveu, ne débranchent jamais vraiment. La pause déjeuner ne met pas leur passion sur pause.

Un professeur, veilleur de nuit

Une salle de classe plutôt moderne, un professeur, des tables, des chaises et des élèves assis dessus… De prime abord, ce premier cours de l’après-midi est un cours "on ne peut plus normal". Oui mais voilà, Thierry Perreau, enseignant, que tous les étudiants tutoient et appellent par son prénom, est survolté à l’idée de faire découvrir de nouveaux jeux à ce public de passionnés, à savoir les étudiants de deuxième année du cursus Game Design and Programming (environ 70 % des préparationnaires optent pour le jeu vidéo).

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On ferme les rideaux et on éteint les lumières. Au milieu de la pièce, un étudiant cobaye, Clément, enfile un casque de réalité virtuelle, le PlaySation Virtual Reality de Sony. Il s’apprête à tester "The Last Guardian VR", le prototype officiel d’un jeu pour console PS4, dans lequel un petit garçon et un animal géant tentent de s’échapper d’une cité perdue. Sa partie sera projetée sur un grand écran blanc, face à une promotion exclusivement masculine.

De la veille technologique

En attendant que le jeu se charge, Thierry Perreau nous explique le concept de ce cours "relativement nouveau et un peu particulier", intitulé "Veille technologique". "Ici, les étudiants découvrent et font la critique des nouvelles technologies et des jeux récemment sortis. Pour faire ma sélection, je teste entre cinq et six jeux par semaine, principalement la nuit entre 22 heures et 4 heures du matin."

Le jeu démarre, et Clément se retrouve au beau milieu d’un pont suspendu dans les airs, sous l’apparence d’un petit garçon. Émerveillé, il regarde tout autour de lui en tendant les mains dans le vide. Ses camarades, qui ont un peu le vertige, passent en revue le "gameplay" ("le plaisir de jeu"), l’utilisation de la réalité virtuelle, la narration (l’histoire), les graphismes, les petits trucs qui font que cela fonctionne ou pas. L’ambiance est studieuse. Les étudiants ne sont pas là pour jouer aux jeux vidéo, mais pour apprendre à en créer.

Des rêveurs qui gagnent 33.000 €

Dans la vraie vie, Clément a 20 ans. Titulaire d’un bac scientifique, il aime plus que tout "visiter d’autres mondes, vivre des expériences en dehors de la réalité". Pour convaincre ses parents réticents de l’inscrire à Isart Digital, ce matheux a déniché le salaire annuel médian d’un programmeur de jeu (33.000 €, selon le Syndicat national du jeu vidéo), ainsi que le chiffre d’affaires du marché mondial du jeu vidéo (60 milliards d’euros fin 2017, selon le think tank européen de l’économie numérique, Idate DigiWorld). Depuis, ses parents sont "plutôt confiants". La promotion de Clément est masculine et aux parcours très diversifiés. Si certains de ses camarades ont intégré l’école directement après le bac, d’autres ont effectué un premier cursus. Guillaume, par exemple, 25 ans a un master réseau et télécommunication derrière lui.

Derniers coups de crayon avant le rendu. L’assiduité, la rigueur et le sérieux sont indispensables pour réussir. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant
Derniers coups de crayon avant le rendu. L’assiduité, la rigueur et le sérieux sont indispensables pour réussir. // © Laurent Hazgui/Divergence pour l'Etudiant

En entrant et en sortant du bâtiment, on passe forcément devant. Avec ses imposants murs de verre, son design épuré et ses nombreux luminaires suspendus, l’espace de "coworking and lab", ouvert jusqu’à 22 heures, ressemble à un aquarium géant. L’endroit n’a cependant pas pour vocation d’inciter à tourner en rond, mais au contraire de faire avancer les projets scolaires, personnels ou professionnels, qu’ils soient individuels ou collectifs.

La Revanche des planètes aura bien lieu

À l’intérieur, des dizaines d’étudiants et de jeunes diplômés travaillent en silence sur leur ordinateur personnel, des bêtes de course qui peuvent coûter jusqu’à 2.000 €. Diplômés du mastère Game Design and Programming en 2017, Camille, Chadi et Théo sont arrivés tôt ce matin. La cérémonie de remise des diplômes – à l’américaine avec toge et mortier de forme carrée – est derrière eux et ils sont désormais en mode start-up. Planet’s Revenge (la Revanche des planètes), leur projet de fin d’études, a décroché le grand prix du jury Isart Digital, puis le prix du meilleur jeu mobile-tablette aux Development Awards, un concours de création réputé organisé dans le cadre de la Paris Games Week. "Nous étions en compétition avec des jeux professionnels, c’est un petit miracle !", s’enthousiasme Camille.

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Un miracle qui leur a donné des ailes. Le trio de développeurs, notamment accompagné de game designers de l’école, est bien décidé à aller jusqu’au bout de leur projet. Des éditeurs se montrent d’ores et déjà intéressés. Le concept de ce jeu d’arcade tout public est en effet alléchant : le joueur incarne des planètes qui cherchent à se débarrasser des humanoïdes qui les piétinent. "C’est un vrai défouloir !", admet Camille, 29 ans. L’idée lui est venue dans le métro parisien, en pleine heure de pointe, alors qu’elle se faisait "littéralement piétiner par d’autres usagers". Alors soumettons ici aux Isartiens la théorie suivante : et si les jeux vidéo étaient le reflet fidèle de la réalité ?

L’ennui n’est pas au programme

Au cours d’une journée, l’Etudiant n’a assisté qu’à trois cours, dans la mesure où chacun d’entre eux dure plusieurs heures. Pour rendre compte de la diversité du programme d’une école de jeux vidéo et d’animation, il faudrait s’y rendre tous les mois pendant un an. À Isart Digital, la prépa Art comporte des cours de scénographie, de culture du jeu vidéo, mais aussi de morphologie humaine et animale, l’un des enseignements qui a le plus surpris les étudiants que nous avons rencontrés. Le Bachelor Game Design and Programming forme notamment à l’histoire du jeu vidéo, à la programmation 2D et 3D et aux modèles économiques dans le jeu vidéo. Le mastère cinéma d’animation 3D, quant à lui, inclut par exemple de l’animation 3D, du trucage, de l’anglais et un accompagnement à l’insertion professionnelle.

Isart Digital, en garde partagée

À partir de la deuxième année d’études, la majorité des Isartiens n’ont cours qu’une semaine sur deux. Le temps libre ne doit pas le rester. Les "expériences en entreprise", d’une durée annuelle minimale de vingt et un à soixante-trois jours, ne sont pas une option. Les étudiants peuvent compter sur l’aide du service relations entreprises de l’école (six personnes à temps plein). "Quand ils ne sont pas en stage ou en contrat de professionnalisation, nos 'hommes-orchestres' doivent développer leur réseau, mais aussi travailler sur des projets personnels ou professionnels, énumère Thierry Brionnet, le directeur des formations en cinéma d'animation. L’alternance n’a pas pour but de financer les études. Elle peut contribuer au financement, mais son objectif est surtout de faire connaître les métiers et les professionnels du secteur."