1. Au cœur de l’EATP d’Égletons : une école poids lourd
Reportage

Au cœur de l’EATP d’Égletons : une école poids lourd

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Sur un chantier-école, les élèves du CAP constructeur de routes réalisent les travaux de terrassement préalables à la construction de routes et de trottoirs. // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant
Sur un chantier-école, les élèves du CAP constructeur de routes réalisent les travaux de terrassement préalables à la construction de routes et de trottoirs. // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant

Sur un campus de 80 hectares situé en Corrèze, l’EATP (École d’application aux métiers des travaux publics) forme, depuis soixante-quinze ans, des jeunes aux professions de conducteur d’engins, de mécanicien, de chef de chantier… du CAP jusqu’au BTS. Reportage dans le plus grand centre de formation aux métiers des travaux publics d’Europe.

Conçu à l’américaine, le campus de l’EATP se compose de vastes bâtiments rectilignes entourés de verdure, et comprend notamment plusieurs terrains de tennis, un cinéma de 400 places, des équipements de jeux vidéo… Ouvert sur la ville d’Égletons, il s’étend sur 80 hectares en plein cœur de la campagne corrézienne. Des jeunes de 14 ans et demi à 20 ans viennent de toute la France, du Finistère à l’Hérault en passant par le Puy-de-Dôme, s’y former aux métiers des travaux publics et passer un CAP (certificat d’aptitude professionnelle), un bac professionnel, ou bien encore un BTS (brevet de technicien supérieur). Ici, se concentrent trois écoles : la plus ancienne, l’EATP (École d’application aux métiers des travaux publics), créée en 1943, accueille près de 550 étudiants par an ; l’EFIATP dispense un cursus en alternance à 400 jeunes ; enfin, le CFCTP propose de la formation continue pour adultes.

Deux à trois propositions d’embauche pour chaque élève

L’école se targue de former avant tout des professionnels qui n’ont aucune peine à trouver du travail. "Nos mécaniciens sur engins ne connaissent pas Pôle emploi : les entreprises viennent 'se vendre' à eux sur le campus avant qu’ils n’obtiennent leurs diplômes !" s’enorgueillit Éric Delord, le directeur de l’école. Et d’ajouter : "Nos élèves reçoivent en moyenne deux à trois propositions d’embauche chacun à l’issue de leurs études."

Sur un autre chantier-école, les élèves de deuxième année du bac pro travaux publics mettent en pratique les techniques de fabrication de coffrages. // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant
Sur un autre chantier-école, les élèves de deuxième année du bac pro travaux publics mettent en pratique les techniques de fabrication de coffrages. // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant

Chaque année, la nouvelle promotion participe à une cérémonie de baptême. La promotion 2018 de l’EATP et l’EFIATP compte 461 élèves, du CAP au BTS, et porte le nom d’Alain Dupont, l’ancien P-DG du groupe Colas. Chaque parrain de promotion est le patron d’une grande entreprise réputée dans le secteur des travaux publics qui souhaite embaucher les futurs diplômés de l’EATP. Une des grandes fiertés de l’école ? Plusieurs de ses élèves ont remporté un prix du concours général 2018 des lycées et des métiers dans la catégorie travaux publics. Trois élèves de terminale du bac professionnel travaux publics – Justin, Yaël et Antoine – ont ainsi raflé le premier, le deuxième et le troisième prix. "Le concours général distingue les meilleurs élèves des lycées d’enseignement général, technologique et professionnel et inclut désormais la discipline 'travaux publics'", explique Éric Delord.

Dix engins pour dix élèves

"Dans cette école, j’ai deux fois plus de pratique que dans mon ancien lycée !" s’enthousiasme Aurélie, qui n’a pas hésité à venir étudier à 300 kilomètres de chez elle pour préparer en un an le CAP conducteur d’engins, après un bac pro en travaux publics. C’est que l’EATP et l’EFIATP bénéficient de gros moyens matériels : 'Ici, ce n’est pas un engin pour 10 élèves, ce sont 10 engins pour 10 élèves', confie un chef d’entreprise. À 18 ans, Aurélie est l’une des sept filles sur les 1.000 élèves que compte le campus. Et la seule fille sur les 300 jeunes se formant au métier de conducteur d’engins. "Dans ces métiers qui comptent beaucoup plus d’hommes que de femmes, il faut être déterminée et avoir du caractère, confie la toute jeune professionnelle. Je me forme en alternance au EFIATP et dans une entreprise, Colas Rhône-Alpes-Auvergne."

Après avoir obtenu le bac pro travaux publics dans un lycée d’Auvergne, Aurélie, 18 ans, est venue à l’EATP préparer en un an le CAP conducteur d’engins.  // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant
Après avoir obtenu le bac pro travaux publics dans un lycée d’Auvergne, Aurélie, 18 ans, est venue à l’EATP préparer en un an le CAP conducteur d’engins. // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant

Son père, agriculteur, lui a appris à conduire des tracteurs. "Assez naturellement, j’ai voulu apprendre à conduire des engins de chantier puisque le rêve de reprendre la ferme familiale n’a pas pu se concrétiser." En parallèle, Aurélie prépare le CACES (certificat d’aptitude à la conduite d’engins en sécurité), indispensable pour piloter sur un chantier. Aurélie envisage également de passer un permis poids lourds : "Le chef d’entreprise qui m’a prise en apprentissage recherche quelqu’un qui puisse aussi conduire des engins dans des convois exceptionnels." Tous les élèves en première année de CAP s’initient sur simulateur à la conduite de pelleteuse, pelle à chenille, bulldozer ou chargeuse articulée, qu’ils auront le droit de piloter en réel, sur le terrain, d’ici à quelques mois. L’école dispose d’une salle de 16 simulateurs – 45.000 à 50.000 € chaque ! – qui permettent aux plus jeunes (notamment les moins de 15 ans) de se former à la conduite d’un engin sur un chantier virtuel. "Le geste peut s’apprendre sur simulateur mais, bien sûr, le ressenti ne peut s’acquérir que sur le terrain", explique Sébastien Redon, enseignant en technologie.

De vraies répliques de chantiers

L’essentiel de la formation pratique n’est cependant pas virtuel. La pédagogie de l’école alterne une semaine de cours théoriques suivie d’une semaine d’apprentissage pratique sur des plates-formes d’exercices. Ce mardi matin, sur la plate-forme d’exercices pour le génie civil, les élèves de deuxième année de bac professionnel s’entraînent à réaliser des coffrages pour un terrain de station d’épuration.

Tous les élèves de première année de CAP s’initient à la conduite d’engins de chantier sur des simulateurs, avant d’aller manier pelleteuse, chargeuse ou bulldozer à l’extérieur sur un véritable chantier.  // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant
Tous les élèves de première année de CAP s’initient à la conduite d’engins de chantier sur des simulateurs, avant d’aller manier pelleteuse, chargeuse ou bulldozer à l’extérieur sur un véritable chantier. // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant

D’autres construisent un voussoir : il s’agit de coins en pierre de taille qui, assemblés les uns aux autres, forment un arc posé sur des piles de béton. En bac pro, les élèves étudient quatre grands thèmes de la profession allant du souterrain à l’aérien : les canalisations (sous terre) ; le terrassement (au sol) ; la voirie ; et enfin le génie civil (ponts et autres ouvrages d’art). Situés sur le campus, ces chantiers-écoles permettent à tous les élèves de mettre en pratique leurs connaissances.

Des élèves bâtisseurs

Sur la plate-forme des Darnets, les élèves du CAP en alternance constructeur de routes apprennent à installer des canalisations et à bâtir des routes. "Nous posons des pavés pour construire un mini-rond-point", explique Emmanuel, 16 ans. "Les élèves apprennent à poser des canalisations, à faire de la VRD, comprenez 'Voirie réseaux divers', et à réaliser des travaux de terrassement, détaille Jérôme Fortunat, formateur des élèves du CAP. Parfois, cela va jusqu’à la fabrication des enrobés, ce mélange de gravier, goudron et béton qui recouvre les routes." Le parking attenant a ainsi été aménagé par les élèves.

Lire aussi : Bâtiment et travaux publics : quels métiers recrutent en alternance ?

"Sur certains chantiers, je leur fais écrire l’initiale de leurs prénoms avec des pavés", explique l’enseignant. C’est une autre spécificité de l’école : à Égletons, les bâtiments ou la route d’accès à l’école ont été construits par les élèves et apprentis au fil des ans. "Ils laissent ici une trace de leur passage. Ils en éprouvent de la fierté. Ceux qui reviennent après des années sont toujours émus de voir ce qu’ils ont contribué à bâtir", confie le directeur.

Internat et étude obligatoires

"Être privé de week-end est une punition sévère car l’école organise des super sorties via son association", soupire Jules, 15 ans, élève de première année du CAP constructeur de routes à l’EFIATP.

"L’internat est un nouveau mode de vie, très différent du collège. En troisième, j’étais parmi les plus grands. Ici, je redeviens le plus petit !", explique le benjamin de l’école, qui côtoie aussi des étudiants de BTS.

L’atelier technologique électricité et électronique embarquée. Ici, les élèves du bac pro maintenance mécanique des matériels de construction deviennent des experts en diagnostic sur tous les composants d’un engin de chantier : moteur, boîte de vitesses, système hydraulique… // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant
L’atelier technologique électricité et électronique embarquée. Ici, les élèves du bac pro maintenance mécanique des matériels de construction deviennent des experts en diagnostic sur tous les composants d’un engin de chantier : moteur, boîte de vitesses, système hydraulique… // © Yohan Bonnet/Hans Lucas pour l'Etudiant

Comme la plupart des élèves ne rentrent chez leurs parents qu’à l’occasion des vacances scolaires, les écoles du campus d’Égletons proposent chaque week-end des visites touristiques, du ski nautique, du canoë-kayak, du karting, de l’équitation ou l’hiver du ski, moyennant une cotisation annuelle de 80 euros.

"Avec ces week-ends, nos jeunes se fabriquent des souvenirs pour longtemps ! Ces sorties permettent aussi de développer l’esprit de corps et d’entraide", confie le directeur. Car, à Égletons, l’internat est obligatoire pour tous les élèves sauf les BTS. "Il y a des règles de vie en commun. C’est difficile au début, mais on s’y fait", explique Guillaume, 18 ans, qui a effectué son bac pro en trois ans à l’EATP et prépare un BTS maintenance des matériels de construction et de manutention en alternance. La discipline à l’inter­nat relève du rituel quasi militaire : "Quand le surveillant général crie 'Aux portes', nous devons sortir des chambres et nous placer au garde-à-vous, deux par deux, de chaque côté de la porte ! Nous sommes cadrés ! s’amuse Guillaume. Mes employeurs me le disent : par rapport à des élèves venus d’autres écoles ou d’autres centres de formation d’apprentis, je suis poli et éduqué à faire du travail propre."

100 % de réussite aux examens

L’étude obligatoire a lieu tous les soirs de 17 h 45 à 19 heures : "Ici, tu ne te poses pas la question : “Vais-je faire mes devoirs ?”, tu fais tes devoirs, un point c’est tout", précise Guillaume. "On a un surveillant par salle. On ne fait pas ce qu’on veut, même quand il a le dos tourné." En outre, l’EATP a intégré une surveillante anglaise, un petit plus pour familiariser les jeunes avec la langue de Shakespeare ! Et, en cas de mauvaises notes, les élèves retournent après le dîner à l’étude pour continuer à travailler lors d’une deuxième étude obligatoire.

"L’école fait travailler les élèves. Le résultat, c’est que nous avons 100 % de réussite aux examens", se félicite un enseignant. Les étudiants sont en quelque sorte "condamnés à réussir", sous peine d’expulsion ou d’abandon… Ce qui arrive parfois au premier trimestre. Certains jeunes "craquent" face à ce régime strict. Pas de quoi dissuader le millier de jeunes qui postulent pour y étudier et acquérir un savoir-être, très recherché également par les employeurs. "Les parents nous le disent : je vous ai confié un enfant, je retrouve un homme", se réjouit le directeur de l’école.

Intégrer l’EATP

Vous pouvez entrer à l’EATP sur dossier à l’issue de la troisième ou après une seconde en cas de réorientation pour préparer le CAP conducteur d’engins de travaux publics et deux bacs professionnels : le bac pro travaux publics et le bac pro maintenance des matériels option B (matériels de construction et de manutention). L’âge minimal pour s’inscrire est 14 ans et demi.
Vous pouvez aussi y préparer le BTS TP (travaux publics) à l’issue d’un bac pro TP, d’un bac STI2D, ou encore d’un bac S. La participation annuelle aux frais de pension et de restauration est de 2.575 € pour les élèves de CAP et de bac pro. Une cotisation de 80 € est demandée pour adhérer à l’association organisant les sorties du week-end. Pour les étudiants de BTS, la participation annuelle est de 1.870 € (incluant studio et frais de scolarité).

Intégrer l’EFIATP

Vous pouvez aussi suivre en alternance à l’EFIATP les formations suivantes : CAP constructeur de routes, CAP constructeur en canalisations, CAP conducteur d’engins de travaux publics, titre professionnel constructeur en voirie et réseaux, bac pro Travaux publics, BTS Travaux publics et BTS Maintenance des matériels de construction et de manutention.