1. Au cœur du Collège d’Europe : la fabrique de l’élite européenne
Reportage

Au cœur du Collège d’Europe : la fabrique de l’élite européenne

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Le Collège d'Europe accueille des élèves de 50 nationalités. Ils sont chargés d'organiser des semaines nationales (ici la semaine hispanique, d'où les drapeaux accrochés à la cantine). // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant
Le Collège d'Europe accueille des élèves de 50 nationalités. Ils sont chargés d'organiser des semaines nationales (ici la semaine hispanique, d'où les drapeaux accrochés à la cantine). // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant

Soixante-dix ans après sa création, le Collège d’Europe continue d’attirer des étudiants du monde entier et reste la référence en matière de questions européennes. Les débouchés de cet établissement hyper sélectif, vivier historique des institutions, concernent aussi le secteur privé.

Situé au cœur du centre historique de la ville de Bruges, en Belgique, le campus du Collège d’Europe a de quoi faire rêver les étudiants. Depuis la gare, pour accéder au bâtiment principal, Djiver, il faut dépasser Notre-Dame de Bruges, dont le clocher surplombe la ville depuis le XIVe siècle, puis longer l’un des nombreux canaux qui lui vaut son surnom de "Venise du Nord". Sur le chemin, il n’est pas rare de croiser des calèches transportant leur lot de touristes. Dans ce cadre médiéval et enchanteur, digne d’une carte postale, les étudiants pourraient se croire en vacances. Il n’en est rien. "On est soumis à un rythme de folie", assurent-ils.

Des anciens "Brugeois" dans les institutions européennes

Créé en 1948, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Collège d’Europe (souvent appelé Collège de Bruges, malgré le second campus de Natolin, à Varsovie, en Pologne) a pour objectif de former ses étudiants aux questions européennes : droit européen, fonctionnement des institutions, processus de décision et politique économique sont les bases de cette formation. Pionnier, le Collège constitua rapidement le vivier historique des institutions de l’Union européenne.

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Soixante-dix ans plus tard, les cabinets des commissaires sont remplis d’anciens "Brugeois", et le Collège d’Europe a conservé sa réputation de fabrique de l’élite européenne. Mais si cette formation constitue toujours une excellente carte de visite pour travailler dans les institutions, "nous ne sommes pas l’ENA [École nationale d’administration] de l’Europe", prévient Xavier Estève, responsable du bureau des carrières de l’établissement. Les débouchés à la sortie de l’établissement concernent, également pour une bonne part, le secteur privé.

Un établissement très sélectif

Les étudiants venus du monde entier continuent d’affluer. L’année dernière, 2.000 candidatures complètes ont été reçues pour 341 places proposées à Bruges. La sélection est réalisée par le ministère des Affaires étrangères du pays de chaque candidat.

Sur le campus, 50 nationalités, principalement européennes, sont présentes, mais les Français sont les plus nombreux, avec près de 20 % des effectifs. Outre l’obligation de maîtriser la langue française, un avantage comparatif non négligeable pour les francophones, le statut d’établissement de droit privé permet aussi d’expliquer son succès, croit savoir Jörg Monar, recteur du Collège.

"Quand je suis arrivé ici, il y a plus de vingt ans, je regardais avec scepticisme cet OVNI, car en Allemagne, seules les universités possèdent la légitimité académique. À l’inverse, les étudiants français nous assimilent à une grande école, ce qui joue en notre faveur." Aujourd’hui, Jörg Monar "[est] convaincu de la force de cet esprit de Bruges. Ce n’est pas un mythe, insiste-t-il. À la cérémonie de clôture, l’émotion est palpable et nombre d’étudiants finissent en larmes."

Comme tous ses camarades, le Français Benjamin habite dans l’une des huit résidences universitaires du Collège. // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant
Comme tous ses camarades, le Français Benjamin habite dans l’une des huit résidences universitaires du Collège. // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant

Car si la formation est courte – dix mois au total, de septembre à juin –, tout est fait pour que les étudiants "live and learn Europe avec intensité", précise Olivia Taveirne, responsable des affaires étudiantes.

"L’expérience au Collège d’Europe à Bruges est autant celle d’un intense travail académique que d’une socialisation à marche forcée, analyse Benjamin. Au quotidien, nous devons concilier une ambiance Erasmus et les exigences d’un master." Âgé de 23 ans, le jeune homme est titulaire d’une licence de droit de l’Institut catholique de Paris et d’un master en études européennes de l’université de Louvain-la-Neuve, en partenariat avec l’université Saint-Louis de Bruxelles, en Belgique.

Ensemble 24 heures sur 24, 7 jours sur 7

Cette socialisation est pensée et organisée par le Collège. En contrepartie de frais de scolarité exorbitants – 24.000 € l’année –, les étudiants, dont 70 % bénéficient de bourses totales ou partielles, ont leurs besoins quotidiens totalement pris en charge. Malgré une moyenne d’âge de 26 ans, ils sont logés dans des résidences universitaires et partagent presque tous leurs repas, du petit déjeuner servi dans les résidences aux déjeuners et dîners pris dans Garenmarkt, la cantine de l’école.

Dans le hall de la bibliothèque, les étudiants se retrouvent pour faire des pauses.  // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant
Dans le hall de la bibliothèque, les étudiants se retrouvent pour faire des pauses. // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant

"Ce n’est pas facile pour moi, car j’adore cuisiner, râle Allegra, une étudiante italienne, qui en plaisante néanmoins. Vous verrez qu’ici, la nourriture de la cantine est l’un des principaux sujets de conversation !" Pour Olivia Taveirne, "la vie en résidence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, va permettre de créer des liens d’amitié très forts". Et le réseau qui va de pair. L’association des anciens étudiants, qui regroupe 13.000 membres, est très active et organise régulièrement des soirées networking.

"C’est une chance extraordinaire de pouvoir débattre avec des personnes venues du monde entier et qui sont passionnées par les sujets européens", abonde Charlotte, une étudiante britannique. Quel est le bon niveau d’intégration entre États membres ? Faut-il continuer l’élargissement de l’Union européenne ? Comment gérer les flux migratoires ? Le Brexit aura-t-il lieu ?… Autant de sujets qui ne manquent pas.

Les "semaines nationales", des rencontres interculturelles

"En fait, la principale difficulté est d’apprendre à dire non et à se libérer du temps, car les sollicitations sont nombreuses", raconte Charlotte. Les étudiants sont notamment chargés d’organiser des "semaines nationales", moments forts de socialisation ayant pour but de faire découvrir leur culture. Mi-février, la semaine hispanique battait son plein avec des conférences, la préparation d’un déjeuner pour l’ensemble de la promotion – l’école leur fournit un budget de 500 € pour créer l’événement –, des cours de flamenco et une soirée Ibiza. C’est beaucoup de travail, souligne Allegra, en pleine préparation de la semaine italienne, mais c’est ce qui fait le sel de la 'formula' du Collège."

Côté cours, les professionnels en activité représentent 50% du corps professoral. "À l’issue de la formation, nos étudiants doivent être opérationnels et maîtriser les rouages des institutions", insiste Jörg Monar.

Des étudiants de la promotion Simone-Veil (2017-2018) préparent un travail de groupe dans la salle commune du bâtiment principal, Djiver. // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant
Des étudiants de la promotion Simone-Veil (2017–2018) préparent un travail de groupe dans la salle commune du bâtiment principal, Djiver. // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant

Dix à douze heures de travail par jour

L’évaluation repose, quant à elle, sur des "position papers", où une opinion doit être défendue de façon argumentée, et la présentation d’un mémoire. "Nous devons faire aussi des présentations et avons souvent des travaux en groupe", décrit Nicolas, sorti pour une pause au milieu d’un cours sur le lobbying dans l’Union européenne.

Des simulation games sont également organisés et durent de une à trois semaines. "C’est très intense, avec dix à douze heures de travail par jour, décrit Ioana, étudiante roumaine. Il faut élaborer une position, comprendre sa marge de manœuvre dans la négociation et définir une stratégie." "C’est passionnant, mais on finit par ne plus distinguer la fiction de la réalité", commente également Irene, une jeune espagnole.

Les conférences de haut niveau avec des chefs d’État, des ministres ou des commissaires sont enfin l’une des vitrines de l’établissement, qui a notamment reçu, en 2016, Emmanuel Macron, le président de la République française.

En plus des "papers" à rendre, les étudiants doivent souvent faire des présentations orales, comme dans ce cours sur le lobbying dans l’Union européenne. // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant
En plus des "papers" à rendre, les étudiants doivent souvent faire des présentations orales, comme dans ce cours sur le lobbying dans l’Union européenne. // © Virginie Nguyen Hoang/Hans Lucas/HUMA pour l'Etudiant

Des débouchés dans le secteur privé

Le second semestre vient tout juste de commencer et déjà les étudiants doivent anticiper l’après-Collège. "On est beaucoup à vouloir s’inscrire au 'Blue Book', le répertoire en ligne qui centralise toutes les candidatures pour un stage à la Commission. C’est vraiment une super carte de visite, même pour ceux qui veulent travailler dans le privé", explique Benjamin. De fait, le processus est très sélectif avec 1.300 stages – rémunérés 1.200 € par mois – pour plus de 15.000 candidatures. Dans tous les cas, Benjamin se dit ouvert sur la suite.

La plupart des étudiants intégreront des cabinets d’avocats, de conseil ou de lobbying, des grandes entreprises, des ONG (organisations non gouvernementales), des organisations internationales ou retourneront dans leur fonction publique nationale. Un large éventail d’opportunités s’ouvre à eux.

Étudier au Collège d’Europe

Le fonctionnement des institutions européennes et les politiques élaborées à cet échelon sont au cœur de la formation. La formation se déroule pendant dix mois : le premier semestre est construit autour de cours généralistes, tandis que le second permet aux étudiants de se spécialiser. Quatre filières sont proposées à Bruges : économie, politique, relations internationales et diplomatie, politique et gouvernance. Un programme d’études européennes interdisciplinaires est proposé sur le campus de Natolin, à Varsovie, en Pologne.

La constitution du dossier est "lourde", prévient Benjamin, étudiant français, qui souligne que la plupart des Français admis dans le Collège possèdent un master (soit 240 crédits ECTS). "Il faut s’y prendre bien en amont", notamment pour obtenir deux lettres de recommandation d’anciens enseignants. Au niveau linguistique, les deux langues de travail sont l’anglais et le français.