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Dépression, pensées suicidaires... La santé mentale des étudiants en chute depuis la crise sanitaire

Depuis la crise sanitaire, près d’un étudiant sur trois déclare avoir des pensées suicidaires.
Depuis la crise sanitaire, près d’un étudiant sur trois déclare avoir des pensées suicidaires. © Adobe Stock/DimaBerlin
Par Clémentine Rigot, publié le 27 avril 2023
6 min

Accélérée par la crise sanitaire et la précarité, la dégradation de l’état mental des jeunes continue de s’accentuer sous le regard quasi impuissant du gouvernement.

"En comparant des données pré et post épidémie, il s’est avéré que 41% des étudiants rapportaient une dépression modérée à sévère, alors qu’ils n’étaient que 26% avant le Covid", détaille Mélissa Macalli, chercheuse en épidémiologie à l’université de Bordeaux (33).

Au sein de son établissement, cette postdoctorante travaille sur des projets en lien avec la santé mentale, et plus particulièrement sur les comportements suicidaires. Sur ce sujet, elle observe aussi une franche augmentation : un peu plus d’un étudiant sur cinq déclarait avoir des pensées suicidaires avant 2020, contre près d’un sur trois depuis la crise sanitaire. Une hausse qui a de quoi inquiéter.

"Le confinement a retardé certains processus de guérison"

Cet avant/après crise sanitaire, les jeunes eux-mêmes l’ont ressenti. Lorsque le premier confinement est annoncé, Charline est en première année d’études de médecine à Marseille (13). La jeune femme souffre depuis plusieurs années d’anorexie et de boulimie. L’isolement ruine sa santé mentale. Elle retourne alors dans sa famille pour le reste du confinement, mais le nouveau rythme auquel elle doit s’adapter aggrave son état.

"Je ne pouvais plus gérer mon alimentation", se souvient-elle. Charline est isolée socialement, elle a des idées noires et lâche peu à peu les études. Son échec au concours de première année est la goutte d’eau : elle est hospitalisée pour six mois. Mais même à l’hôpital, elle est isolée, comme les autres patients, dans sa chambre à cause du Covid. "Le confinement a retardé certains processus de guérison", analyse-t-elle.

La crise sanitaire a eu des effets néfastes chez beaucoup de jeunes, les amputant à la fois de leur vie sociale et les plongeant un peu plus dans la précarité, alors que nombre de leurs jobs étaient mis à l’arrêt. "Le sentiment d’angoisse créé par la propagation du virus et le confinement ont aussi participé au mal-être de nombreux jeunes depuis trois ans", analyse Mélissa Macalli. À Bordeaux, l'Espace Santé universitaire rapporte ainsi une augmentation constante des demandes de consultations, gage de l’enlisement de la dépression.

Les étudiants, un public vulnérable même avant l’épidémie

Dans son dernier rapport, Santé publique France recense également une dégradation "des indicateurs relatifs aux passages aux urgences pour idées suicidaires et gestes suicidaires, et aux hospitalisations pour tentative de suicide, particulièrement chez les jeunes de 10 à 24 ans et de sexe féminin". Une tendance qui s'est même accentuée en 2022.

"La vulnérabilité des étudiants était préexistante à l’épidémie, tempère Mélissa Macalli. C’est une population fragile, parce qu’entrer à l'université, c'est sortir du cocon familial, se confronter à une certaine autonomie, des responsabilités, du stress et de la pression, notamment dans les filières très sélectives", précise la chercheuse. Pour autant, "l’épidémie les a isolés. Ils ont été privés du contact avec leurs pairs, leurs profs, leurs familles. L’université est devenue leur chambre."

Estimer son niveau de stress, "une première étape"

Pour ses travaux de recherche, l'enseignante compte sur les étudiants de l'université de Bordeaux, qui y participent directement via la plateforme Lab Santé Etudiant. Mais celle-ci les oriente également vers des outils de prévention et un test pour mesurer sa dépression. S’il ne s’agit pas de remplacer une consultation, ce test permet un premier bilan. "Ça peut favoriser une consultation ou au contraire rassurer, précise Mélissa Macalli. Savoir où ils en sont, c’est une première étape."

L’université peut ensuite les orienter vers des structures, des informations, sans jamais alarmer, mais pour poser un premier diagnostic et déstigmatiser la santé mentale. "On leur dit, par exemple : 'vous êtes à tel niveau de stress, comme un étudiant sur 10'", précise la chercheuse. Se comparer aux autres permet de rassurer et de ne pas se sentir isolé.

Les ratés du chèque psy

Voyant l’état mental des étudiants se dégrader, le gouvernement avait mis en place, en 2021, un "chèque psy", censé garantir d’abord trois, puis huit séances remboursées. Mais deux ans plus tard, le bilan est mitigé. D'abord en raison du faible nombre de séances remboursées. Mais aussi, car tous les professionnels du secteur sont loin de tous participer au dispositif. Le site Santé Psy Etudiant recense en effet 1.187 psychologues, sur un total de plus de 84.000, selon l'Insee.

Pendant deux ans, Laeticia a ainsi sollicité une quinzaine de psy, pour essayer de se faire rembourser des consultations. En vain. "Personne ne connaissait l’existence ce chèque, j’avais l’air bête", se souvient-elle. À Nice (06), elle finit par trouver la seule psychologue référencée : "Finalement, elle ne les prenait pas non plus, regrette-t-elle. En théorie, l’idée et super. Mais en pratique, c'est un échec. Je ne connais personne qui ait réussi à avoir une consultation."

Renoncer au soin par manque de moyens

Faute de moyens, Laeticia ne se lance pas dans la thérapie qu’elle souhaitait suivre. "À la fin de l’année, comme personne ne le prenait, le chéquier a fini à la poubelle." Comme elle, près de 23% des étudiants déclarent avoir renoncé aux soins pendant le confinement par manque de moyens financiers, d’après l’enquête de l’OVE. Sans solutions concrètes, ces difficultés risquent de s’accentuer avec l’explosion de la précarité étudiante, plongeant de plus en plus de jeunes dans la détresse psychologique.

Si vous êtes en détresse psychologique, vous pouvez contacter :

- Le 3114, numéro vert dédié et gratuit, 24h/24.
- SOS amitié, 09 72 39 40 50, 24h/24.
- Fil santé jeunes, 0 800 235 236, de 9h à 23h.
- Nightline, de 21h à 2h30
- Le 15 en cas d’urgence.

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