1. Faire médecine en Croatie : une opportunité pour les étudiants français
Enquête

Faire médecine en Croatie : une opportunité pour les étudiants français

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L'école de médecine de l'université de Zagreb accueille une cinquantaine d'étudiants étrangers dans son programme en anglais. // © Université de Zagreb
L'école de médecine de l'université de Zagreb accueille une cinquantaine d'étudiants étrangers dans son programme en anglais. // © Université de Zagreb

En entrant dans l’Union européenne, en juillet 2013, la Croatie est devenue une destination attractive pour les jeunes Français qui veulent faire médecine à tout prix, sans passer par la première année commune aux études de santé (PACES). Ce qui les attend à la place ? Six ans d’études en anglais et une grosse somme à payer. Des étudiants pionniers partagent leur expérience.

Amélie*, Fabien* et Jean-Loup sont des internes en médecine comme les autres. À un détail près. Français, ils ont été formés à l'étranger, en Croatie. Après deux échecs en première année de médecine en France, tous trois sont partis dans ce pays d'Europe du Sud chercher une autre chance de réaliser leur rêve professionnel. Pourtant, ces étudiants ne faisaient pas partie du bas du tableau dans leur fac française. "Doublante, je me suis classée autour de la 300e place sur 800 candidats environ. Le numerus clausus était de 130. J'avais bien obtenu la moyenne, mais d'autres avaient plus. En première année, 100 places peuvent se jouer sur un point", assure Amélie, interne en médecine générale en province.

"La France ne voulait pas de moi"

Pour sa part, Fabien, interne en médecine générale en région parisienne, avait obtenu un bac S avec mention assez bien à Paris. Il faisait partie du premier quart du classement au concours de médecine, mais sa fac n'a admis que 22 % des candidats en deuxième année. "Je n'étais pas loin, mais j'étais recalé. À l'annonce des résultats, je me suis demandé 'Qu'est-ce que je vais faire ?'. Et je n'arrivais pas à comprendre cette façon de classer les gens. La France ne voulait pas de moi. J'ai donc commencé à chercher des informations sur les études à l'étranger sur Internet", se souvient-il. L'étudiant s'oriente tout d'abord vers la Belgique, le Luxembourg, la Suisse, l'Italie, l'Espagne ou le Portugal. "Pour diverses raisons (langue, sélection…), cela ne me correspondait pas. Comme je n'avais pas de limites si ce n'est la reconnaissance du diplôme, j'ai poussé plus loin mes recherches : en Roumanie, en Pologne, dans les pays baltes et la Croatie."

Des promos melting-pot à taille réduite

Moins sélectif que la Belgique, plus "exotique" que la Roumanie, le dernier pays entré dans l'Union européenne (en juillet 2013) est une opportunité pour les recalés (ou pas) au concours. Chaque année, une poignée d'irréductibles Français tapent à la porte de l'université de Zagreb. L'établissement accueille 50 étudiants de tous pays (Croatie, États-Unis, Suède, Israël, Canada...) en première année de son programme en anglais. En effet, contrairement à la Roumanie, les cours sont donnés dans la langue de Shakespeare. "Le cursus en anglais n'a pas été créé pour accueillir les Français qui ont échoué en PACES, mais pour accueillir les étudiants dont la famille a fui la guerre au début des années 1990", explique Amélie.

Anglais courant exigé

Rassurés par les étudiants déjà sur place, Amélie et Fabien ont donc sauté le pas. En Croatie, la sélection s'effectue sur dossier et entretien de motivation. "Certains doivent aussi passer un examen portant sur le programme de SVT et de physique-chimie de terminale. Les promos étant remplies, la sélection devient plus dure", indique Jean-Loup, interne en chirurgie, Français mais travaillant en Suisse. Des matières de PACES peuvent être validées et donc ne pas être repassées. Par ailleurs, il faut parler anglais couramment pour suivre le programme. L'université de Zagreb exige un score minimum de 60 points au TOEFL iBT, 6 à l'IELTS. "En 2014-2015, 21 Français se sont portés candidats dans notre établissement. Deux seulement ont été admis en première année. En 2015-2016, aucun des quatre Français candidats n'a passé le cap de la sélection", rapporte Maja Balarin, de la faculté de médecine de Zagreb, qui privilégie les promotions à taille humaine et multiculturelles. “Last, but not least“, ces études ont un coût : comptez 7.000 € l'année. Et la vie quotidienne revient à environ 500 € par mois. "Pour nous tous, de toute façon, ce départ, c'était un peu ‘quitte ou double’. Personnellement, j'ai eu de la chance de recevoir l'aide de mes parents. D'autres ont emprunté de l'argent avec la pression que cela entraîne", révèle Fabien.

Six années d'études sur place

Pour ce prix, la qualité de la formation est-elle au rendez-vous ? Comme en Roumanie, le cursus débute par trois années de cours fondamentaux en médecine puis se poursuit par trois années plus axées sur la clinique, au contact des patients. Au total, la pratique est donc moindre qu'en France. "Depuis mes études, l'université de Zagreb a néanmoins ajouté des cours de pratique dès la première année. On apprend sur trois ans des gestes que l'on voit en stage soins infirmiers en France en début de deuxième année, comme les prises de sang ou les ponctions lombaires", nuance Fabien.

L'interne a également apprécié "les promos à taille humaine, la disponibilité des professeurs, la pédagogie ‘à l'anglo-saxonne’ avec des discussions". Des cours de croate s'ajoutent au programme les trois premières années, avant le début de la clinique. "À partir de la quatrième année, les étudiants passent assez vite – deux à trois semaines – dans chaque service (cardiologie, pneumologie, médecine interne, etc.). Avantage : on voit beaucoup de choses dans beaucoup de domaines. Inconvénient : on ne reste pas assez longtemps pour s'intégrer au reste de l'équipe", analyse Fabien. Pour compléter sa formation, il est toujours possible de réaliser des stages à l'étranger.

Un écrémage en cours de cursus

Les études en Croatie ne sont donc pas de tout repos... "Environ 1 % des étudiants français abandonnent le programme, souvent durant la première année", indique Maja Balarin. "Le taux d'échec aux premiers examens est élevé. La majorité des Français de ma promo a passé certaines matières au rattrapage et bien la moitié a redoublé une année. De mon côté, j'avais un bon niveau d'anglais, donc je n'ai pas eu ce problème. Mais les examens oraux m'ont tout de même donné du mal", concède Amélie.

Une appréhension du retour en France

À leur retour en France, les étudiants formés en Croatie préfèrent rester discrets sur leur cursus. "Certains cachent qu'ils ont été formés à l'étranger. Moi, j'en parle mais pas au premier abord. Il y a toujours une appréhension. Les médecins en France ont encore beaucoup d'a priori et on entend souvent des réflexions sur notre incompétence. Je connais même un chef de service des urgences qui ne veut pas que des ‘étrangers’ fassent des gardes", témoigne Fabien. L'étudiant est rentré en France et a passé l'ECN (examen classant national) en 2014. Pour se préparer, il a demandé à des chefs de service d'assister à des cours en amphi, a discuté avec des étudiants, a révisé en petit groupe sur des livres empruntés. "On a toléré ma présence... D'autres ont choisi de se préparer en suivant des conférences en vidéo sur Internet."

Du travail assuré

Jean-Loup, interne en chirurgie en Suisse, n'a pas passé l'ECN. Amélie et Fabien, comme la plupart des Français expatriés, se sont classés dans le bas du tableau à l'examen. Pour eux, les choix de spécialité étaient donc réduits. "Personnellement, je ne voulais pas être spécialiste. Je veux être au contact des patients. Mon projet est de m'orienter vers les urgences [accessibles avec un diplôme d'université complémentaire]", affirme Fabien. "La fac de Zagreb n'est pas la meilleure du monde, mais ceux qui en sortent ont un niveau suffisant pour travailler sans problème", conclut Jean-Loup.

*Le prénom a été changé à la demande du témoin.