1. Les recruteurs parient sur les doubles cursus des écoles de commerce
Décryptage

Les recruteurs parient sur les doubles cursus des écoles de commerce

Envoyer cet article à un ami
30 à 40 % des étudiants du programme grande école de Grenoble école de management passent par un double cursus, diplômant ou non. // © agence prisme / Pierre Jayet
30 à 40 % des étudiants du programme grande école de Grenoble école de management passent par un double cursus, diplômant ou non. // © agence prisme / Pierre Jayet

Ingénieur-manager, architecte-manager, juriste-manager, designer-manager... L' "hybridation des compétences" se développe à vitesse grand V dans les écoles de management. Des cursus d'avenir qui font la différence sur un CV en matière de fonction, et de salaire.

Tandis qu'il y a une quinzaine d'années encore les cadres (ingénieurs notamment) en quête d'ascension professionnelle passaient par un MBA (Master of business administration) pour acquérir des compétences en gestion, aujourd'hui, toutes les business schools ou presque proposent d'emblée aux étudiants d'acquérir une double compétence : ingénieur-manager, designer-manager, architecte-manager, juriste-manager, historien de l'art-manager... Les combinaisons sont nombreuses et variées, parfois sanctionnées par un double diplôme... 

L'occasion pour des spécialistes (juristes, ingénieurs, etc.) d'enrichir, par la voie des admissions parallèles, leurs compétences en management, ou, pour des étudiants en école de commerce, d'ajouter une corde à leur arc. 

Mais voilà, novatrice il y a encore dix ans, la double compétence brandie par les écoles comme un élément de différenciation est presque devenue banale. Exemple, "à GEM, 30 à 40 % d'une promo du programme grande école passent par ce type de parcours", témoigne Jean-François Fiorina, directeur de l'ESC Grenoble. Au point qu'on est en droit de se poser la question : effet de mode ou réelle demande du marché ?

Entreprises cherchent profils "hybrides"

Utilisée par les écoles pour attirer de bons étudiants, cette hybridation des compétences répond sans conteste à un besoin des employeurs. Dans une économie mondialisée, de plus en plus complexe, les entreprises ont besoin de cadres capables, au-delà de leurs connaissances techniques, de piloter des projets transversaux et d'avoir une vision globale de l'entreprise. C'est même une nécessité pour rester compétitives : "On voit que l'innovation ne naît pas eu cœur des thématiques, mais plutôt à l'interface des disciplines", note le directeur de l'École des Mines de Nancy, François Rousseau, qui, dans le cadre de l'alliance Artem avec l'ICN et l'Ensa-Nancy, a fait le pari de l'interdisciplinarité. "Pour travailler dans l'innovation, il faut à la fois des connaissances en ingénierie, en design et en management", ajoute Jean-François Fiorina, directeur de l'ESC Grenoble.

Un passeport vers des postes mieux rémunérés

Sur les 1.500 offres d'emploi diffusées au premier semestre 2015 sur le site de l'Apec ciblant des jeunes diplômés d'écoles de commerce, 5 % – tout de même – demandaient des doubles formations. 

Les ingénieurs-managers sont ainsi particulièrement prisés sur certaines missions. "Ils sont très demandés dans l'audit ou sur des fonctions de conseil pour les métiers qui nécessitent des compétences en analyse de données", remarque Céline Bressanges, chargée de recrutement senior chez PwC, cabinet qui a embauché 1.500 personnes, dont une majorité de juniors au cours de la dernière année.

"Cela m'a permis de me démarquer"

Les points forts des "doubles compétences" par rapport aux ingénieurs "pur jus" ? "Une vision à 360 degrés du métier, qui leur permet de tisser des relations de confiance avec les clients ; une adaptabilité et une capacité à développer une approche internationale."
Matthieu estime qu'il doit son stage à Natixis, puis son premier poste en analyse financière, en grande partie à son double diplôme Audencia-Centrale Nantes : "J'aurais sans doute pu les décrocher sans, mais cela m'a permis de me démarquer : le titre d'ingénieur dénote un côté carré, logique, qui rassurait beaucoup les recruteurs", analyse le jeune homme, aujourd'hui employé à Invest Securities.

Le sésame pour rentrer dans les grands cabinets

Mais l'industrie n'est pas, et de loin, le seul secteur concerné. "Les relations contractuelles sont partout, et, aujourd'hui, un manager qui veut accéder à des postes à responsabilités ne peut pas faire l'économie d'une culture en droit. Inversement un avocat en droit des affaires se doit d'avoir une certaine connaissance de l'entreprise", assure Diane de Saint-Affrique, directrice du master 1 et 2 droit des affaires Skema-Université du Littoral.
Ce cursus sélectif ouvre de nombreuses portes : directeur de grand magasin, auditeur, cadre dans la banque, les assurances, juriste d'entreprise.... et bien sûr avocat. 

Des profils qui "rassurent"

Un double cursus est très utile aujourd'hui pour intégrer les grands cabinets anglo-saxons spécialisés en droit des affaires, notamment. "Mon double diplôme a clairement joué en ma faveur, que ce soit pour chercher un stage ou un emploi. Techniquement, on est au même niveau que des juristes, avec, en plus, la dimension pragmatique et une vision business plus proche des besoins opérationnels des entreprises", assure Lamiaa.  Après un double diplôme Skema-Ulco et un M2 de droit fiscal à Dauphine, la jeune diplômée est entrée chez Marvell avocats à Paris.
Une étude sur les jeunes diplômés menée en 2013 par l'Apec montre que la double compétence assure en moyenne un salaire d'entrée plus élevé et un poste plus ambitieux : "Les jeunes ont accès à des postes un petit peu plus prestigieux, avec davantage de responsabilités", explique Pierre Lamblin, directeur du département études et recherches. Un constat confirmé par de nombreux acteurs.
"Le marché est un peu plus tendu aujourd'hui qu'hier, et nos étudiants trouvent en général du travail plus rapidement que leurs camarades qui ne seraient passés que par l'université, et à des salaires significativement supérieurs (environ 40.000 € brut par an)", assure Diane de Saint-Affrique.

Être capable de vendre sa double casquette

À condition, bien sûr, de savoir "se vendre". Si certains recruteurs recherchent d'emblée des profils hybrides, l'interdisciplinarité n'est pas la norme, loin de là. Et il faudra parfois être capable d'argumenter pour montrer la cohérence de son projet.
Louise, passée par le double diplôme designer-manager ESC Grenoble-Strate École de design, a été confrontée à cette difficulté quand elle recherchait son stage de fin d'études dans les "sports oudoor". "Quand j'allais voir les entreprises avec un CV, ils me demandaient si je voulais faire un stage en design ou en marketing", se souvient la jeune diplômée.
"Ce n'est pas forcément facile en entretien de valoriser un double diplôme, les gens ont tendance à penser qu'on connaît les deux domaines à moitié
. C'est ensuite, une fois en stage, qu'on peut se démarquer, en montrant qu'on a la culture des deux métiers", poursuit la jeune fille, aux manettes depuis six mois du merchandising d'une gamme de vêtements chez Salomon.

Une évolution plus rapide

Ensuite, une fois en poste, un double cursus est un tremplin efficace. "Ma formation d'ingénieur-manager m'a donné un recul et une maturité qui m'ont permis d'évoluer plus vite", confirme Matthieu. Après un an et demi seulement comme analyste financier dans une société de gestion, le jeune homme de 27 ans a décroché à l'automne 2015 un poste chez un broker "beaucoup plus exposé et difficile que le précédent", mais avec "une augmentation de salaire de 20 % !"

Des parcours exigeants

Avant de se lancer dans un double diplôme en école de commerce, mieux vaut être motivé. Tous ces programmes sont sélectifs. Par exemple, sur 70 à 90 dossiers de candidatures au double diplôme en droit des affaires, l'université du Littoral Côte d'Opale et Skema en retiennent une ciquantaine à l'entrée en M1. Les étudiants, qui doivent absorber en plus du programme grande école classique, 200 heures de droit par semestre, ont cours du lundi au samedi après-midi et travaillent beaucoup chez eux le soir. 

"La première année était très chargée, on faisait une semaine de droit et une semaine de gestion. L'avantage, c'est que c'était condensé, qu'on évitait les chevauchements de cours qui peuvent survenir quand on se lance dans un double cursus qui n'est pas encadré", se souvient Lamiaa, aujourd'hui en poste chez Marvell avocats, à Paris. 

"La mixité des profils crée un climat d'entraide et il est intéressant de voir qu'il n'y a pas d'échec à la fin du M1", ajoute la directrice du double diplôme, Diane de Saint-Affrique. 

À GEM, la vingtaine d'étudiants retenus pour le double diplôme en design produit/ Strate École de design doivent compter avec dix-huit mois d'études de plus que leurs camarades.